Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 28: The Woman in the Fog
La brume arriva sans prévenir, comme une pensée qu’on ne voulait pas avoir. Une nappe blanche et sourde qui avala l’horizon en moins de dix minutes, collant au pont du *Sea Serpent* comme une peau morte. Mack coupa les gaz, coupa presque tout, et laissa le bateau dériver dans un silence ouaté où chaque cordage grinçait plus fort que le moteur.
Emily était à la barre, les yeux plissés sur le compas. « On ne devrait pas être là. Les cartes ne mentionnent aucun banc de brume à cette saison. »
Mack ne répondit pas. Il sentait l’humidité sur sa nuque, une fraîcheur qui n’avait rien de naturel. Rosa sortit de la cabine, une tasse de café à la main, et s’arrêta net. « Merde. On est dans le bouillon du diable. »
Pete, adossé au bastingage, en train de rafistoler un filet, releva la tête. « C’est rien. Un coup de vent, ça passe. »
La voix qui répondit n’était pas la sienne.
— Pete.
Elle venait de nulle part et de partout à la fois, comme si la brume elle-même avait pris le soin de la porter. Pete se figea, le filet glissant de ses doigts. Mack fit un pas vers lui, la main sur le couteau à sa ceinture, mais il ne savait pas quoi trancher.
— Pete, répéta la voix, plus proche.
Puis elle fut là.
Une femme, debout au milieu du pont, là où une seconde plus tôt il n’y avait que du vide. Elle portait une combinaison de plongée usée, déchirée à l’épaule gauche, et ses cheveux noirs dégoulinaient d’une eau qu’elle ne semblait pas sentir. Son visage était pâle, trop pâle, avec des yeux qui n’avaient plus de reflets.
Emily lâcha la barre. Rosa laissa tomber sa tasse, qui se brisa sans que personne y prête attention.
Pete ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Il tremblait, les mains crispées sur le bastingage.
— Maria, dit-il enfin, dans un souffle.
La femme inclina la tête. Un sourire triste, presque tendre, étira ses lèvres grises.
— Tu as grandi, petit frère.
Mack regarda Pete, puis la femme. Il avait vu des fantômes, des choses qui ne devaient pas exister, des capitaines morts depuis trois siècles. Mais une femme en combinaison de plongée moderne, ça c’était autre chose. Ça sentait le vécu, le récent, le personnel.
— Qui est-ce ? demanda Emily à voix basse.
— Ma sœur, murmura Pete. Elle est morte sur un chantier de récupération, il y a douze ans. À l’époque, je n’étais pas encore avec vous. On ne lui a jamais retrouvé le corps.
Maria fit un pas en avant, et le plancher ne craqua pas sous son poids. « Je ne suis pas restée là où je suis morte. Ce bateau… c’est lui qui m’a trouvée. Il m’a portée, des années, sans que personne ne le sache. Je suis devenue une partie de sa coque, une partie de sa mémoire. »
Pete s’approcha d’elle, la main tendue, mais elle recula doucement.
« Je ne peux pas te toucher, Pete. Et tu ne peux pas me toucher. Mais je peux te parler, et toi tu peux m’écouter. C’est déjà plus que ce que j’ai eu depuis longtemps. »
Sa voix se fit plus douce, presque humaine.
« Dis à maman que je suis désolée. Dis-lui que je n’ai pas souffert. Que je suis tombée vite, que je n’ai pas eu le temps d’avoir peur. Et dis à papa que le filet qu’il m’a appris à réparer, je l’ai réparé jusqu’au bout. »
Pete tomba à genoux sur le pont mouillé. Ses épaules se soulevèrent dans un sanglot silencieux. Mack n’avait jamais vu Pete pleurer. Pete était le type qui riait de tout, qui cassait la tension, qui racontait des blagues pourries entre deux plongées. Le voir se briser ainsi, c’était comme regarder un rocher se fissurer.
Maria se tourna vers Mack. Ses yeux transparents le fixèrent avec une intensité qui le fit frissonner.
« Tu le sauves, dit-elle. Lui, il m’a laissé partir. Mais tu sauves mon frère, tu comprends ? »
Mack hocha la tête, la gorge sèche.
— Je ferai ce que je peux, dit-il.
Maria sourit. Un sourire qui n’avait plus de dents, juste une courbe pâle.
« Ce n’est pas toi qui décides si tu peux ou non. C’est toi qui décides si tu le fais. »
Elle commença à se dissoudre, comme les autres, en fines particules de lumière grise qui montèrent en spirale vers la brume.
« Attends, s’écria Pete. Où est ton corps ? Où est-ce que je peux te trouver ? Si tu es restée coincée, c’est que ta dépouille n’a jamais été récupérée. Dis-moi où. Je te ramènerai à la maison, je te le jure. »
Maria hésita. Son image vacilla, se fit moins nette.
« Ma dernière plongée, c’était sur une épave au nord de la fosse. Un sous-marin de la Première Guerre, celui qu’on appelait le *Requiem*. On cherchait une cargaison de cuivre. Ma bouteille a lâché à trente mètres. Je suis remontée trop vite. »
Elle ferma les yeux. Sa voix se fit plus faible.
« Je me souviens de la lumière. Et puis rien. Mais je me souviens du poids de mon corps, qui a coulé le long de la coque du *Requiem*. Je suis là, encore, quelque part. Près des hélices. Je le sens. »
Sa silhouette devint presque transparente.
« Ramène-moi, Pete. Ramène-moi et je pourrai enfin fermer les yeux. »
Elle disparut. La brume resta, épaisse et muette, comme si elle avait avalé le dernier souffle de Maria. Pete resta à genoux, le visage dans les mains, secoué par des larmes qu’il ne cherchait plus à cacher.
Emily s’accroupit près de lui. Rosa détourna le regard, les mâchoires serrées. Mack resta debout, immobile, regardant l’endroit où Maria s’était tenue.
— Le *Requiem*, dit-il enfin. C’est un site connu. Pas loin d’ici, si je me souviens bien des cartes. À environ deux heures de navigation, par temps clair. Avec cette brume, on attendra qu’elle se lève.
Pete releva la tête. Ses yeux étaient rouges, mais sa voix était ferme. « On y va. Tout de suite. On attend pas. »
Mack secoua la tête. « On ne navigue pas à l’aveugle. Cette brume n’est pas naturelle. Tu l’as vu. Elle a surgi pour elle. Elle est peut-être partie, mais ça ne veut pas dire qu’elle est la seule dans cette bande d’eau. »
Pete se releva, titubant, les poings serrés. « Qu’est-ce que t’en sais ? T’as pas vu ma sœur mourir. T’as pas passé douze ans à te demander si elle avait souffert. Je la trouve. Je la ramène. Et si tu veux pas m’aider, je prends le canot et j’y vais seul. »
Mack soutint son regard. Il y vit quelque chose de familier, une colère qu’il connaissait bien, celle qu’il avait ressentie quand Jake avait disparu. Il savait ce que c’était que de serrer les dents sur un vide.
— Je t’aide, dit-il doucement. Mais on le fait intelligemment. On vérifie la carte, on attend que la visibilité revienne, et on y va ensemble. Compris ?
Pete le fixa un long moment, puis hocha lentement la tête. « Compris. »
Rosa ramassa les débris de sa tasse. « Et les trois pièces ? demanda-t-elle à voix basse. Le casque de bronze, la confession ? On les laisse de côté ? »
Mack sortit les pièces de sa poche. Elles étaient lourdes, chaudes, comme si elles gardaient encore la fièvre de ceux qui les avaient portées. Il les regarda briller dans la lumière grise de la brume.
— Non, dit-il. On les prend avec nous. Générique de Red Dead Redemption : ...
Sa voix se cassa. Il reprit.
— J’ai compris quelque chose . Ce n’est pas juste une histoire de trésor maudit. C’est une histoire de gens qui n’ont pas pu rentrer chez eux. Blackwood, le premier officier, Maria… tous coincés quelque part, en attendant que quelqu’un fasse ce qu’il fallait. Alors on va chercher ta sœur, Pete. Et ensuite, on finira ce qu’on a commencé.
Il glissa les pièces dans sa poche et se tourna vers la barre. La brume commençait à se déchirer par endroits, laissant passer des lambeaux de ciel pâle. Emily prit la barre sans un mot et lança le moteur.
Le *Sea Serpent* se mit en route, lentement, à travers les derniers voiles de brouillard, en direction du nord.
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