Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 29: Pete's Sister
La mer était une dalle d’ardoise, lisse et grise, sous un ciel qui n’avait pas encore décidé de se lever. Le *Sea Serpent* roulait doucement sur une houle résiduelle, les machines au ralenti, l’ancre mordant un fond de sable blanc à vingt mètres. Mack se tenait à la proue, les trois pièces maudites dans une poche de son gilet, leur poids familier contre sa hanche.
Pete s’approcha sans bruit, sa silhouette massive coupant la lumière grise de l’aube.
— Tu es sûr que c’est ici ?
Mack ne répondit pas tout de suite. Il ferma les yeux et se concentra sur la sensation qu’il avait apprise à reconnaître au fil des jours : un tiraillement derrière le sternum, une chaleur désagréable qui remontait le long de sa colonne. Les pièces, lorsqu’il les touchait toutes ensemble, semblaient vibrer faiblement, comme des diapasons mal accordés.
— Elle était là. Maria. Elle attendait quelque part sous nous.
Pete respira profondément, lentement, comme un homme qui se prépare à plonger depuis très haut.
— Ma sœur. J’ai passé douze ans à imaginer qu’elle était morte vite, qu’une seule chose avait mal tourné. Et voilà que je descends la chercher dans un sous-marin coulé par des fantômes.
— Un U-boat, corrigea Mack. Le *Requiem*.
— Oui, fit Pete avec un sourire amer. On ne peut pas inventer ça.
Il y avait un silence entre eux, pas inconfortable, mais lourd de ce qui allait suivre. Mack sortit sa combinaison du coffre de pont et vérifia les bouteilles, les détendeurs, le phare étanche. Pete fit de même. Aucun des deux ne parlait, mais les gestes étaient rapides et précis.
— Je n’ai pas dit à Rosa ce que je faisais, lança Pete soudain.
— Moi non plus. Abigail et Jake dorment encore.
— Tu penses qu’on aurait dû les réveiller ?
Mack secoua la tête, ajustant sa ceinture de plombs d’un geste sec.
— Si quelque chose tourne mal, quelqu’un doit rester pour terminer ce qu’on a commencé. Et toi, tu n’avais pas besoin d’un public pour dire adieu.
Pete hocha la tête. Ils enfourchèrent le bastingage, le dos au soleil levant, et basculèrent dans l’eau en même temps. Le choc du froid saisit Mack pendant deux secondes, puis la combinaison fit son travail et l’eau devint une simple présence autour de lui, une couleur bleu-vert qui montait vers le noir à mesure qu’ils descendaient.
Le fond monta vers eux plus vite que prévu. Une plaine de sable pâle, parsemée de rochers noirs et d’épaves de poissons morts. Mack orienta sa lampe à l’ouest, là où le tiraillement dans sa poitrine devenait une pression précise. Il nagea. Pete le suivait à deux mètres, sa silhouette sombre dans l’eau trouble.
Ils longèrent un tombant rocheux, une paroi grise couverte d’anémones et de coraux morts. Puis le sable s’ouvrit soudain sur une dépression profonde, un petit canyon sous-marin dont les parois se refermaient presque au-dessus de leurs têtes. Et au fond, dans la pénombre, une forme se détachait : longue, effilée, couverte d’une fine couche de sédiments.
Le *Requiem* gisait là, posé sur son flanc bâbord, l’étrave cassée à mi-course. Une partie de la coque s’était effondrée vers l’intérieur, mais la poupe restait relativement intacte. Le nom allemand était encore lisible sur la plaque de poupe, gravé en lettres gothiques effacées par l’eau salée.
Mack s’arrêta à quelques mètres, laissant son corps s’équilibrer. La pression dans sa poitrine avait cessé. Les pièces ne vibraient plus. Elles étaient silencieuses, mortes, comme si la présence de Maria les avait quittées pour de bon.
Pete se déplaça devant lui, noir contre la coque sombre. Il inspecta l’épave pendant une longue minute, puis s’arrêta. Il pointa quelque chose du doigt.
Les hélices. Elles étaient grandes, en bronze terni, le métal craquelé par des années de corrosion. Et entre elles, à l’endroit où le faisceau du phare de Pete devenait une tache jaune, il y avait une ombre plus sombre : une forme humaine, recroquevillée, presque dissimulée par un amas de filets de pêche abandonnés.
Pete nagea plus près. Ses mouvements devenaient hésitants, moins sûrs. Mack resta à distance, allumant une deuxième lampe pour éclairer la scène entière.
Le corps était partiellement recouvert par le sédiment. La combinaison de plongée avait été déchirée au niveau du torse par le choc ou par un objet contondant. Une bouteille d’air traînait encore, reliée par un morceau de détendeur arraché. Le visage, en partie visible, était décomposé depuis longtemps, réduit à un masque de peau parcheminée sur un crâne.
Mais les cheveux. Une longue tresse rousse, encore identifiables malgré les années, s’enroulait autour de l’épaule comme un serpent endormi.
Pete s’immobilisa. Son corps se raidit, puis se relâcha lentement. Il flotta pendant peut-être une minute au-dessus du corps de sa sœur, immobile, avant de se tourner vers Mack.
Ses yeux, derrière le masque, étaient secs. Mais ses épaules tremblaient légèrement.
Mack nagea vers lui et posa une main sur son épaule. Il n’y avait aucun geste à ajouter. Tous deux savaient ce qu’il fallait faire. Pete détacha sa ceinture de plombs, la fixa solidement au corps avec un cordage de sécurité qu’il avait apporté. Puis il fit un nœud, vérifia les attaches, et commença la remontée avec lenteur, ses palmes bougeant à peine pour éviter de secouer la dépouille.
Mack resta un moment seul à côté de l’épave du *Requiem*. Il regarda les hélices, le bronze rongé, la forme vide qui avait été un terrible accident pendant douze ans. Puis il comprit quelque chose de très simple à propos de la malédiction : elle ne se contentait pas de ramener des fantômes. Elle gardait les morts ligotés dans les endroits où ils étaient tombés, prisonniers d’un destin qu’ils n’avaient pas choisi. Maria n’était pas morte pour avoir volé un trésor. Elle était morte en faisant le travail qu’on lui avait confié, en douce, et personne n’était venu la chercher.
Mack passa le reste de la remontée à se demander combien d’autres corps, combien d’autres vies étaient restés dispersés dans l’ombre de l’Atlantique, sans témoin, sans adieu, sans pièces d’or pour les raconter.
La lumière du soleil refit surface bruyamment quand ils crevèrent la surface. Mack balança le masque sur son front et aida Pete à hisser le corps à bord à l’aide d’un treuil manuel. Personne ne parlait. L’eau ruisselait sur le pont du *Sea Serpent*, formant des mares grises.
Rosa surgit de la cabine, l’air encore ébouriffé de sommeil. Elle regarda la forme enveloppée dans la toile, puis Pete, puis Mack. Elle ne demanda rien. Elle s’approcha de Pete, lui posa la main sur le bras et resta là, silencieuse.
Pete s’agenouilla enfin sur le pont, au-dessus du corps de sa sœur. Il défit lentement le haut de la toile, révéla une dernière fois la tresse rousse et le visage décomposé. Puis il prit le visage de Maria entre ses mains, avec une douceur infinie, comme s’il pouvait encore ressentir dans ce contact un écho de la petite fille qui avait crié après lui sur le port de Pensacola.
— Tu lui as dit que tu étais là, murmura-t-il enfin dans sa barbe. Tu lui as dit que c’était fini.
Il se redressa. Ses yeux étaient humides, mais sa voix était stable et claire.
— Mack. Ecoute-moi.
Mack s’approcha.
— Tu m’as ramené ici. Tu m’as donné l’occasion de la lever du fond. C’est plus que je n’aurais jamais cru possible depuis douze ans. Je te devais de l’argent. Je ne te dois plus rien.
Mack voulut répondre, mais Pete l’interrompit d’un geste, puis se pencha et souleva le corps de Maria dans ses bras avec une force stupéfiante. Il marcha jusqu’au bastingage, hésita un instant, puis, très lentement, laissa le corps glisser dans l’eau.
— Pas toi, dit-il en regardant le trou d’eau disparaître. Tu ne pourris pas dans une épave. Tu dérives, tu retournes à la mer, comme tu aimais le dire.
Il pleura enfin. Personne ne s’approcha. Rosa se tenait à deux mètres, le visage blême, des larmes coulant sur ses joues. Mack resta là, immobile, laissant la scène se dérouler sans la couper.
Quand Pete se retourna enfin, son visage était lavé, presque enfantin. Il croisa le regard de Mack.
— C’est fait. Je n’ai plus rien à régler d’autre.
Mack hocha la tête. Il fouilla dans sa poche, sortit les trois pièces de cuivre et les fit sonner dans sa paume.
— Tu crois que la malédiction s’arrête là ?
Pete réfléchit. Dans l’air salin, les pièces étaient lourdes et froides.
— Je crois que la malédiction ne s’arrête pas. Elle attend.
Mack regarda l’horizon. Le soleil montait enfin, découpant un arc de lumière doré sur la mer plate. Quelque part, sous cette eau, se trouvait le *Santa Catalina* avec sa cale vide, et l’endroit précis où Mack allait devoir dire la vérité sur son falsified report, ou mourir en emportant cette dernière pièce avec lui.
— Je vais faire le prochain plongeon seul, dit-il. Allez chercher le casque de bronze dans la soute. Préparez le bateau. Si je ne reviens pas… dites à Abigail que la carte est dans ma cabine. Elle saura quoi en faire.
Il jeta les trois pièces en l’air et les rattrapa, sans frémir.
— Le choix n’a jamais porté sur l’or. Il porte sur ce qu’on fait avec les vies qui restent.
Le silence dura. Puis Pete répondit simplement :
— On prépare le bateau. Tu ne pars pas seul.
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