Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 3: Crew of Ghosts
Le vieux pick-up de Mack crissa sur le gravier du chantier naval de Key West, soulevant un nuage de poussière blanche contre le ciel lavande du crépuscule. Il coupa le contact, mais ne bougea pas immédiatement, les doigts toujours serrés autour du volant en vinyle craquelé. La carte dans la poche de sa veste de toile pesait comme une ancre. Rosa l’avait affirmé avec des yeux trop sûrs : *« Cette carte te mènera à ta perte, Mack Donovan. »*
Il avait besoin de quelqu’un qui ne croyait pas aux fantômes. Quelqu’un qui lisait les vieux parchemins comme on lit un contrat d’assurance.
Le bungalow de Dr. Abigail Lee se nichait derrière une rangée de lauriers-roses, sa peinture blanche écaillée par des décennies de sel. Mack frappa trois fois avant que la porte ne s’entrouvre. La femme qui apparut était plus jeune qu’il ne l’avait imaginé, peut-être la fin de la trentaine, les cheveux tirés en un chignon si strict qu’ils semblaient peints. Elle portait des lunettes à monture épaisse et un sweat-shirt de l’université des Bermudes, usé aux coudes. Dans une main, elle tenait une loupe ; dans l’autre, un livre relié de cuir à la tranche vertigineuse.
« Le chantier naval est à l’ouest, dit-elle, la voix plate. Si vous cherchez Alfie, il est en mer jusqu’à vendredi.
— Je ne cherche pas Alfie. Je vous cherche, docteur Lee.
Son regard filtra vers son camion. « Vous avez une mine de naufrageur. Pas de permis de fouille, j’imagine.
— J’ai mieux que ça. J’ai la vérité. »
Elle ne sourit pas, mais elle ouvrit la porte plus grand. C’est là que Mack le vit : derrière elle, sur une étagère de chêne, une photographie encadrée—non, un diplôme, dans un cadre plus grand encore. Celui de l’Université de Cambridge. En dessous, une mention quasi illisible à l’encre délavée : *« En reconnaissance de ses services exceptionnels—avant sa révocation. »* Le mot avait été griffonné, ajouté après coup, sans doute par un doigt rancunier.
« J’ai entendu dire que vous étiez la meilleure traductrice de français maritime des Caraïbes, enchaîna-t-il. Et qu’on vous avait retiré votre poste pour avoir falsifié des permis.
— J’ai *falsifié* une copie du registre de la Couronne pour prouver qu’un de mes collègues avait volé des données. Le conseil ne l’a pas vu comme un service rendu. »
Elle croisa les bras. « Ce que je ne fais pas, c’est perdre mon temps. Si vous avez une carte, montrez-la. »
Mack sortit la carte de sa poche, la déplia sur sa table de cuisine en formica. Le parchemin jauni craqua, libérant une odeur de varech et de vieille huile de lin. Les lignes étaient tracées à l’encre brune, irrégulières, mais le rendu était d’une précision troublante—les courbes de profondeur, les hauts-fonds, les récifs de corail. Abigail approcha la lampe de bureau, la lentille de sa loupe suspendue au-dessus de l’encre. Son regard bougea de gauche à droite, lentement, comme un métronome.
Elle garda le silence si longtemps que Mack crut qu’elle avait compris quelque chose d’effroyable. Puis elle releva la tête, le front plissé, et retourna le parchemin. Au dos, dans un coin à peine visible, une écriture minuscule en pattes de mouche. Elle la déchiffra à voix haute, les syllabes roulant comme des galets :
« *Qui prend l’or prend le mort. Qui quitte la course nourrit le ressac.* »
Une ligne de froid descenda le long de la nuque de Mack. Il avait vu ces mots, quelque part—pas sur la carte, non, mais dans un autre papier, une autre nuit. La lettre de Jack.
« C’est du français archaïque, dit-elle, repliant la carte avec soin. Un dialecte de la marine marchande de la première moitié du dix-huitième siècle. Mais les symboles, eux, sont clairs. Cette carte situe le *Santa Catalina*—si c’est bien elle—dans une fosse sous-marine à l’est de Caicos. La profondeur ? Regardez les hachures. Cent vingt mètres. Cinquante mètres de plus que vos capacités de décompression standard. Et personne n’a jamais signalé d’épave là-bas. Ni dans les archives espagnoles, ni dans les comptes rendus anglais. C’est soit un fantôme, soit un mensonge. »
« Les deux, peut-être », murmura Mack.
Elle le regarda comme on regarde un homme qui raconte une blague qu’il est le seul à comprendre. Puis, lentement, ses yeux se posèrent sur la prothèse de sa propre épaule—elle avait une vilaine cicatrice, Mack ne l’avait pas remarquée jusqu’ici—et quelque chose dans son visage se ferma.
« Vous voulez que je vous accompagne, dit-elle. Pour traduire, si vous trouvez des écrits là-bas.
— Vous voulez que je vous paie ?
— Je veux un poste d’observatrice officielle. Si vous trouvez quelque chose—n’importe quoi—j’en serai co-autrice de la découverte. Mon nom sur la publication. C’est la seule façon pour moi de récupérer un semblant de carrière.
— Vous êtes engagée. »
Il tendit la main, et elle la serra, rapidement, sans chaleur. Ce n’était pas une alliée. C’est une condamnée à perpétuité qui signait un contrat en enfer.
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La *Sea Serpent* tanguait dans les eaux sombres du canal de la Havane quand Mack aperçut la vitrine. Une boutique d’antiquités maritimes—« La Royale Marine », peinte en lettres dorées fanées sur un volet bleu—et dans l’embrasure d’une fenêtre poussiéreuse, entre une lanterne en bronze et un sextant ébréché, trônait un casque de plongée en cuivre massif, poli à l’éclat jaune de l’orpiment. Le son était impossible à confondre. Avant de devenir un outil de plongeur professionnel à air comprimé, Jack avait collectionné les vieux équipements de décompression à casque. Il avait passé des mois à en chercher un exactement comme celui-là, pour son salon, pour un projet de documentaire qu’il ne terminerait jamais.
Mack écrasa la pédale d’accélérateur, puis la relâcha. La vitrine passa, glissa contre le pare-brise comme un film. Il entendit la voix de Rosa dans sa tête : *« Tu ne peux pas le sauver. T’assurer de le savoir, c’est déjà assez. »*
Il ne s’arrêta pas. Il coupa le volant à droite, roula vers le quai, et de retour à bord, il ne parla à personne de la boutique. Il serra les poings dans ses poches, où ses ongles s’enfoncèrent dans sa paume comme de petits grappins.
Rosa l’attendait sur le pont arrière, adossée à la rambarde, un gobelet de café tiède entre les mains. Elle ne posa aucune question. Elle le regardait seulement, comme un marin surveille l’horizon avant une averse.
« Tu as engagé la femme.
— Abigail. Oui.
— Elle sent le papier et l’encre. Ça pue la mort. Mais ça pue moins que le silence dans ta cabine. »
Elle n’avait pas tort. Depuis le bungalow d’Abigail, Mack n’avait pas fermé l’œil. Chaque fois qu’il fermait les paupières, il voyait l’image de Jack dans un casque de plongée, sous l’eau, sous la poussière des fonds marins, souriant comme un homme qui vient de retrouver la route après des années perdues.
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La mer se mit à mâcher la *Sea Serpent* vers trois heures du matin. La première déferlante frappa le gaillard d’avant avec un bruit de détonation. Mack, sur la passerelle, agrippait la carte-barre, les phalanges blanches. Abigail, réveillée en sursaut, se tenait en retrait, cramponnée à un montant, un vieil atlas ouvert contre la poitrine comme un bouclier. Rosa était déjà sur le pont, vêtue de son ciré jaune, qui hurlait quelque chose dans le vent que Mack ne captait pas.
« Je ne peux pas maintenir le cap ! cria Mack au-dessus du gémissement des haubans. C’est comme si la houle venait de trois directions à la fois !
— La météo était claire ! répliqua Abigail. Aucun système, aucun front ! Ce n’est pas une tempête, c’est... »
Elle ne trouva pas le mot. Peut-être parce qu’elle ne le connaissait pas encore. La mer n’obéissait à aucune logique de pression atmosphérique ou de température. Les vagues montaient à l’assaut par le nord, puis par le sud, comme si le fond marin lui-même remuait, déplaçant la masse d’eau en une danse d’individus. Et au cœur de cette convulsion, l’écran radar de Mack se mit à grésiller.
Un point lumineux apparut. Grand. Massif. Deux cents mètres de long à l’échelle. L’image d’un navire s’y dessina—un navire à trois mâts, plein de sillage, voiles dehors aux lignes d’un galion du dix-huitième siècle. À une distance qui ne pouvait pas être réelle.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Abigail, les yeux sur l’écran.
Mack fit pivoter le rayon fraîchement scrutateur vers la position. Rien. L’écran redevint propre, le noir impersonnel de la mer vide. Puis, deux secondes plus tard, le point réapparut—à huit cents mètres plus proche.
Rosa avait rejoint la passerelle, ses yeux noirs écarquillés dans le reflet du radar, qui pulsait comme un cœur électrique. Elle ne dit rien. Mais ses lèvres bougèrent, et Mack sut qu’elle avait lu les mêmes mots que lui, gravés en silence dans l’air humide :
*« Qui prend l’or prend le mort. »*
Le point disparut et ne revint plus. Le bosquet de pluie s’ouvrit comme une lame, découvrant une mer d’huile noire. Dans le silence soudain, qui lui sembla plus pesant que le tumulte, Mack vérifia ses coordonnées.
Le radar l’avait conduit hors de route. Dévie de cinquante kilomètres au sud-ouest. Exactement vers la fosse des Caicos. Exactement vers le fossé où, selon la carte d’Abigail, le navire de Blackwood reposait depuis près de trois siècles.
« On ne rentre pas, dit-il, la voix rauque. On est plus près de la cible qu’avant.
— C’est exactement ce qu’il ne fallait pas faire, murmura Abigail. Se laisser guider par un écho de mer morte.
— Je n’ai pas peur des morts, docteur Lee. J’ai peur de la banque.
Rosa secoua la tête, un bruit sec qui tenait lieu de rire amer. Elle traversa la passerelle, s’arrêta devant lui, et ses yeux se posèrent sur l’horizon sombre où quelque chose avait souri, tout à l’heure, dans l’entre-deux des vagues.
« Alors vous les aidez tous les deux, dit-elle. La banque et le mort. Espérons qu’ils ne demanderont pas le même prix. »