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Les Fils de Paris

Lire le chapitre 5: The Phantom Brother

La pluie de fin d'après-midi tambourinait contre les hautes fenêtres du deuxième étage comme si Paris lui-même pressait la maison de se dépêcher. Dans l'atelier, Elise Moreau faisait face à une jeune femme qui n'avait pas enlevé son manteau trop mince pour la saison.

« Vous dites que vous avez travaillé ici ? » Elise parcourut la lettre de recommandation, déjà froissée aux pliures. « Quand ? »

« Avant la guerre, mademoiselle. » La femme — elle se faisait appeler Jeanne, sans nom de famille — avait des doigts rougis par le froid et des yeux qui semblaient compter les sorties de secours. « Trois saisons. Je faisais les ourlets du soir et le fini des boutonnières. Madame Lefèvre m'avait prise en apprentissage à seize ans. »

« Et depuis ? »

« L'usine. Les munitions, d'abord. Puis les uniformes quand les Allemands ont pris les commandes. » Elle dit cela sans émotion, comme une date. « Je suis revenue parce que j'ai entendu que la maison cherchait des mains. Et j'ai besoin de travail, mademoiselle. »

Elise fit le tour de la jeune femme. Pas de sac à main, pas de gants — simplement ce manteau d'avant-guerre, bon chic mais rapiécé à l'intérieur, le genre de réparation invisible qu'on ne remarque que si on sait regarder. Une couturière, oui. Peut-être.

« Vous avez des références ? Quelqu'un qui pourrait confirmer ? »

Jeanne hésita. Un battement de cils trop long. Puis : « Il y avait votre frère, mademoiselle. Pierre. Il travaillait aux finitions ici aussi, l'hiver quarante-deux. Il pourrait vous dire qui je suis. »

Le nom frappa Elise comme une porte claquée dans une pièce vide.

« Mon frère est mort. » Sa voix resta égale, presque douce. « En quarante-quatre. »

« Je suis désolée. Je n'étais pas au courant. » Jeanne baissa les yeux, puis les releva avec une franchise qui dérangeait Elise. « C'était un finisseur remarquable. Il m'a appris le point de chaînette invisible. Je l'ai encore dans les doigts. »

Elise regarda l'aiguille que la jeune femme avait posée sur la table de coupe. Ce détail — Pierre apprenant à quelqu'un le point de chaînette, ce geste précis qu'il faisait sans regarder, les yeux ailleurs, la bouche serrée — ce détail était vrai. Elle ne l'avait dit à personne dans cette maison. Personne ne pouvait le savoir.

« Nous avons besoin d'une petite main pour l'essayage de demain », dit Elise, retournant au métier. « Cinq heures du matin. Les modèles seront là à neuf. »

Jeanne inclina la tête, une révérence déjà ancienne, et traversa l'atelier. À la porte, elle se retourna.

« La maison a changé. » Elle regarda les tables désertes, les mannequins sans tête alignés comme des témoins muets. « Mais les murs, eux, se souviennent. »

Elle partit avant qu'Elise puisse répondre.

Dans le silence revenu, Elise s'appuya un instant contre la table, le métal froid sous ses paumes. Pierre. Il était mort dans un bombardement sur Rouen, avait dit la carte officielle, une de ces formulaires qui se ressemblent tous. Elle n'avait jamais vu le corps. Sa mère avait pleuré trois jours, puis n'avait plus jamais prononcé son nom, et Elise avait appris à faire pareil.

« Vous le saviez ? »

La voix d'Isabelle Lefèvre venait de l'embrasure. La fille de la maison se tenait là, appuyée contre le chambranle, un châle de soie bleue sur les épaules — du Coudray, reconnut l'œil d'Elise, avant-guerre, estimable. Isabelle les avait rejointes à l'atelier deux jours plus tôt, en prétextant que sa mère lui manquait. Elise n'y croyait qu'à moitié.

« Que mon frère travaillait ici ? » Elise se redressa. « Non. C'était la guerre. Les gens se taisaient. »

« Elle semblait le connaître véritablement. » Isabelle entra dans la pièce, ses semelles de cuir claquant sur le parquet. « Le bombardement. C'est ce qu'on vous a dit ? »

Elise croisa les bras. « C'est ce qui s'est passé. »

« Bien sûr. » Isabelle s'arrêta devant la grande armoire ouverte, celle où le taffetas vert avait dormi quarante ans. Elle passa les doigts sur la blessure de l'étagère vide. « Ma mère n'a jamais beaucoup parlé de la guerre. Elle a perdu des gens aussi, je crois. Le premier mari. Puis d'autres. Les maisons de couture étaient des lieux dangereux — certaines ont fermé pour collaboration, vous savez. Pendant que d'autres... »

Elle n'acheva pas sa phrase. Dans le silence, on entendit la pluie redoubler.

« Que voulez-vous dire ? » demanda Elise.

« Rien. Je trouve seulement étrange qu'une couturière de passage connaisse le nom de votre frère, un homme qui ne figure dans aucun registre que j'aie pu consulter. » Isabelle se détourna de l'armoire, son visage lisse retrouvant son masque de jeune fille aux études. « Ma mère tient des livres très précis, mademoiselle Moreau. Les bons comme les mauvais. Vous devriez peut-être les consulter. Avant que d'autres questions ne se posent. »

Elle sortit sans ajouter un mot.

Elise resta seule au milieu de l'atelier, le thimble argenté — celui de Vasseur, celui de ses décisions — lourd à son annulaire. Dehors, une charrette passa dans la rue, ses roues grinçant dans le pavé mouillé. Pierre.

Elle fouilla dans sa poche et en sortit l'enveloppe de mai 1942, celle adressée à Marguerite Vasseur, toujours scellée. Elle ne savait pas pourquoi elle la gardait. Elle ne savait pas pourquoi le nom de son frère, prononcé par une inconnue aux doigts rouges, lui faisait l'effet d'une aiguille qu'on aurait laissée dans un ourlet.

Une déchirure. Voilà ce qu'elle ressentait. Une couture qui cède.

Le lendemain matin, à six heures moins le quart, l'essayage fut un désastre.

Elise l'avait pressenti dès l'arrivée des mannequins : la maison Lefèvre en avait engagé trois, des filles trop maigres nourries au pain noir pendant des années, qui ne savaient défiler qu'avec cette démarche saccadée apprise dans les maisons de second ordre. Mais le véritable problème était le tissu.

Le bleu profond de Devaux, cette soie brute magnifique qui devait chanter sur la robe-pièce de la collection, se comportait comme un chat sauvage. Il godait aux épaules, se fronçait aux hanches, refusait de prendre le pli que le patron dessinait.

« Pincez à la taille », ordonna Elise en posant des épingles, le visage à quelques centimètres du buste du mannequin, une Ode à la Ligne comme elle avait commencé à l'appeler dans sa tête.

La jeune femme retint son souffle. Elise recula.

Le tissu plissait sous l'emmanchure comme s'il protestait contre une structure qu'il ne comprenait pas. Ce n'était pas un problème de patron. C'était un problème de mains. Elle n'avait pas l'expérience nécessaire pour travailler une soie brute de cette qualité, pas sans l'appui d'un tailleur confirmé qui saurait l'apprivoiser.

Derrière elle, dans le miroir, elle vit Jeanne qui observait, les lèvres pincées. Et derrière Jeanne, la silhouette d'Isabelle dans l'embrasure, qui regardait ses doigts hésiter.

« Sortez tout le monde », dit Elise.

Elle attendit que les mannequins et les petites mains aient quitté la pièce. Le thimble glissait sur son doigt — trop grand pour elle, trop lourd.

« Je dois voir quelqu'un », dit-elle à la pièce vide. « Quelqu'un qui sait. »

Le bleu profond, dressé sur son support, semblait la regarder. Dans un autre temps, ce tissu aurait été destiné à une autre couturière, quelqu'un qui porterait le thimble avec naturel, qui connaîtrait les gestes que les doigts d'Elise cherchaient encore.

Elle sortit la lettre de sa poche et la reposa sur la table. En mai 1942, quelqu'un avait écrit à Marguerite Vasseur. En mai 1942, la maison était encore pleine de secrets. Et son frère travaillait aux finitions, au même étage, à quelques mètres d'une enveloppe qu'elle n'avait pas encore ouverte.

Elise regarda l'heure. Huit heures et quart.

Elle savait où habitait le vieux tailleur Aubert. Sa mère disait de lui qu'il était « la seule véritable main de Paris après Vasseur ». Il était vieux, retiré, et il ne travaillait plus pour personne.

Il lui faudrait plus qu'un argument. Il lui faudrait la preuve de ce qu'elle voulait devenir. Et ce thimble, ce thimble marqué M.V. qui brûlait son doigt, était peut-être la seule clé qu'elle possédait.

Elle prit l'enveloppe encore scellée et la glissa dans sa poche intérieure, contre son cœur. Deux semaines. Il restait deux semaines, et tout ce qu'elle avait était une dette, un secret et une lettre qu'elle n'osait pas ouvrir.