Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 26: The Interrogation
La pluie battait les vitres du Café de la Paix, transformant Lyon en un théâtre de reflets flous. Elodie était arrivée une heure en avance, avait commandé un café qu'elle n'avait pas bu, et maintenant il était là, devant elle, vivant.
Jean-Luc Moreau referma la porte du café derrière lui. Il portait un manteau gris, des cheveux plus courts qu'en 1945, et cette façon de tenir son chapeau contre sa poitrine, comme s'il entrait dans une église. Il la vit, traversa la salle presque vide, et s'assit en face d'elle sans lui demander la permission.
« Tu es venue, dit-il.
— Tu savais que je viendrais. »
Il inclina la tête. « J'ai toujours su que tu reviendrais, Elodie. »
Elle reposa sa tasse avec un claquement sec. « Ne commence pas. »
Deux serveurs se retournèrent. Jean-Luc attendit qu'ils se détournent avant de parler plus bas.
« Tu as lu mes lettres ?
— Je les ai brûlées.
— Tu n'as pas pu. Si tu les avais brûlées, tu ne serais pas là. »
Elodie serra les mâchoires. Elle avait traversé la Manche, pris trois trains, dormi dans une pension sordide près de la gare, tout cela pour entendre des vérités. Pas pour des discours.
« Tu m'as dit que tu étais mort, Jean-Luc. J'ai porté ton deuil. J'ai élevé notre fille en croyant que son père était au fond d'un fossé en Normandie. Et pendant ce temps, tu étais là, à danser avec Jeanne. »
Elle sortit la photographie de son sac, à moitié froissée, les bords usés à force d'être regardée. Juillet 1945. Barfleur. Elle la poussa sur la table, et Jean-Luc la regarda sans la toucher.
« Cette photo a été prise quatre mois après ta mort présumée, continua Elodie. Quatre mois, Jean-Luc. Tu m'as laissée pleurer pendant quatre mois, et tu dansais avec cette femme.
— Cette femme, dit-il lentement, était Jeanne Dubois. »
Elodie rit, un son dur et bref. « Je sais qui c'est.
— Alors tu sais qu'elle était enceinte.
— De toi. »
Jean-Luc ferma les yeux un instant. Il les rouvrit, et Elodie fut frappée par la fatigue qu'elle y vit, une lassitude qui semblait beaucoup plus vieille que ses trente années.
« Écoute-moi, dit-il. Pas parce que tu me dois quelque chose. Parce que tu dois à Anouk de connaître la vérité.
— Anouk n'a pas besoin de connaître la vérité. Anouk a besoin de savoir que son père est mort en héros, pas qu'il a trahi sa mère avec une inconnue. »
Jean-Luc se pencha en avant, les coudes sur la table. Ses mains étaient pâles, les jointures blanchies.
« Je n'ai jamais touché Jeanne Dubois. Pas une seule fois. »
Elodie le dévisagea. « Tu mens.
— Je ne mens pas. Je l'ai protégée. J'ai protégé son secret, parce qu'elle ne pouvait pas le porter seule. »
Un serveur s'approcha, et Jean-Luc commanda un café d'un geste. Le temps que l'homme s'éloigne, Elodie avait croisé les bras, la photographie toujours entre eux, comme une troisième présence.
« Quel secret ?
— Le secret de l'enfant, dit Jean-Luc. L'enfant qu'elle portait. Cet enfant n'était pas de moi, Elodie. Il n'a jamais été de moi. »
Elle sentit une fissure dans sa certitude, une fine ligne blanche comme celles qui couraient sur la porcelaine de la tasse posée entre ses doigts.
« Alors de qui ?
— Je ne peux pas te le dire.
— Tu ne peux pas, ou tu ne veux pas ?
— Les deux. »
Le café arriva. Jean-Luc le suera, lentement, méthodiquement, comme un homme qui a appris à faire durer les gestes simples. Elodie remarqua qu'il portait toujours sa bague à l'annulaire droit, la même que dans la photo de mariage qu'elle avait gardée cachée pendant des années. Une bague qu'il n'avait jamais portée au doigt où elle aurait dû être.
« Pourquoi l'as-tu aidée ? demanda-t-elle. Si ce n'est pas ton enfant, si elle n'est rien pour toi, pourquoi risquer ta vie pour elle ?
— Parce que j'avais une dette.
— Quelle dette ?
— Une dette de famille. »
Elodie secoua la tête. « Jeanne Dubois n'est pas de ta famille. Elle est de Cherbourg, toi de Lyon. Je me suis renseignée. »
Jean-Luc but une gorgée de café, lentement, comme pour sceller un pacte avec lui-même.
« Nous sommes de Lyon, dit-il. Jeanne et moi. Nous avons grandi dans le même quartier, à deux rues l'un de l'autre. Nos pères travaillaient ensemble aux abattoirs de la Croix-Rousse. Nous étions voisins depuis l'enfance. »
Le silence qui suivit fut aussi épais que le café qui refroidissait dans la tasse d'Elodie.
« Tu ne m'as jamais dit ça, murmura-t-elle.
— Je ne pouvais pas. Si les Allemands avaient appris qu'elle était de Lyon, ils auraient remonté la filière. Ils l'auraient trouvée avant qu'elle ne rejoigne le maquis. Nous avons effacé son passé, tout comme nous avons effacé le mien.
— Et l'enfant ?
— L'enfant était la raison de tout. Jeanne protégeait cet enfant à tout prix. Et moi, je la protégeais, elle. »
Elodie sentit les murs de sa colère se fissurer davantage. Elle avait imaginé cette scène cent fois, mille fois, depuis qu'elle avait découvert la photographie. Elle avait répété des accusations, des larmes, des portes claquées. Jamais elle n'avait imaginé cela.
« Tu lui as demandé de m'épouser », dit-elle.
Jean-Luc tressaillit.
« Comment sais-tu cela ?
— Parce qu'elle me l'a écrit. Jeanne Dubois m'a écrit une lettre, avant de mourir. Une lettre que j'ai reçue après sa mort, quand il était trop tard pour lui demander pardon. »
Il y eut un long silence. La pluie redoubla contre les vitres. Un tramway passa dehors, rempli de voyageurs gris comme le ciel.
« Elle te l'a dit ? demanda Jean-Luc, la voix soudain plus petite.
— Elle m'a dit que tu l'avais demandée en mariage. Que tu voulais l'épouser pour sauver l'enfant, pour lui donner un nom. Et que tu l'aimais.
— C'était faux.
— Elle l'a écrit.
— Elle avait tort. »
Jean-Luc posa les mains à plat sur la table. Ses doigts tremblaient légèrement, trahissant le calme qu'il affichait.
« J'ai demandé à Jeanne de m'épouser pour donner un nom à son enfant. Pas parce que je l'aimais. Parce que je savais ce qu'on ferait à une mère célibataire en 1945, même dans notre France libérée. Je connaissais le prix qu'elle paierait. Je connaissais le prix que l'enfant paierait. Et je connaissais mieux que quiconque ce que cela faisait de grandir sans nom.
— Tu parles comme si tu le savais d'expérience.
— Je le sais. »
Il ne dit rien de plus. Il n'avait pas besoin de le faire. L'évidence était là, suspendue entre eux, aussi tangible que la buée sur les vitres.
Elodie porta la main à sa bouche. Toutes les pièces du puzzle se réassemblaient dans sa tête, cliquetant en place les unes après les autres. Et le tableau qui se formait n'était pas celui qu'elle avait peint.
« Tu voulais te marier pour protéger l'enfant, dit-elle lentement. Pas parce que tu aimais Jeanne. Pas parce que tu avais couché avec elle. Mais parce que...
— Parce qu'elle était ma sœur. »
Le mot tomba entre eux, lourd comme une enclume. Jean-Luc ne baissa pas les yeux. Il les maintint sur elle, avec une intensité qu'elle n'avait jamais vue chez lui, pas même lorsqu'il lui avait demandé de l'attendre à la fin de la guerre, pas même lorsqu'il lui avait juré qu'il reviendrait.
« Ma sœur, répéta-t-il. Ma sœur cadette. Et l'enfant qu'elle portait — l'enfant qu'elle protégeait comme une lionne — cet enfant était la seule preuve vivante qu'elle avait survécu à ce que notre père lui a fait. Et moi, je l'avais laissée seule avec ce fardeau. Je l'avais quittée en 1939, je l'avais laissée porter tout cela, et quand j'ai appris la vérité, il était trop tard. »
Elodie ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit.
« Alors j'ai fait la seule chose que je pouvais faire, continua Jean-Luc. J'ai effacé son passé. J'ai effacé notre lien. Je l'ai fait passer pour une inconnue de Cherbourg, pour que personne ne remonte jusqu'à moi. Et j'ai demandé à ma sœur de m'épouser — non parce que je l'aimais comme une femme, mais pour sauver son enfant, ma nièce ou mon neveu, du même stigma qui nous avait détruits.
— Et quand elle a refusé ?
— Elle a refusé parce qu'elle ne voulait pas me condamner à un mensonge. Elle a refusé parce qu'elle préférait mourir seule plutôt que de m'enchaîner à un secret qui me détruirait. Et elle a eu raison, Elodie. Parce que je n'étais pas assez fort pour la protéger autrement. »
Il baissa enfin le regard, pour la première fois.
« Et je t'ai demandé de m'épouser, à toi, parce que je t'aimais. Parce que tu étais la seule chose véritable de ma vie. Mais j'avais trop de sang, trop de mensonges entre toi et moi. Et tu avais raison de refuser. »
Elodie se rappelait encore la scène. Le quai de la gare, les adieux, la phrase qu'elle avait prononcée — *Je ne peux pas épouser un homme qui a aimé une autre femme, même morte* — tout cela reposant sur un quiproquo monumental.
Jeanne, qui sortait de nulle part. Jeanne, dont il parlait comme d'une autre. Jeanne, qui n'était pas une rivale.
Elle avait passé deux ans à haïr une morte qui était en réalité sa sœur.
Elodie se leva lentement, la chaise raclant le sol. Jean-Luc se leva aussi, et ils se tinrent face à face dans la lumière déclinante du café.
« Va-t'en, dit-il doucement. Retourne en Angleterre. Élève Anouk. Dis-lui que son père est mort en héros, si c'est ce que tu veux. Mais ne me hais plus, Elodie. Je n'ai pas mérité ta haine. »
Elle resta un long moment sans répondre. Puis elle prit la photographie, la regarda une dernière fois, les traits de Jean-Luc jeunes et insouciants, ceux de Jeanne pâles mais dignes, la main posée sur son ventre. Elle déchira la photo en deux, puis en quatre, et la laissa tomber sur la table comme des confettis de deuil.
« Je ne te hais plus, dit-elle. Mais je ne peux plus t'aimer non plus. »
Elle tourna les talons et sortit dans la pluie, sans se retourner.
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