LES LETTRES QUE NOUS N'AVONS PAS ENVOYÉES
Lire le chapitre 8: LUCY
Lucy Hart avait neuf ans et aucune patience pour les mensonges marketing.
Elle entra un samedi matin avec Julian et demanda immédiatement :
— Il est où, le chat ?
Maeve lança un regard à Julian.
— Quel chat ?
— Celui de votre photo.
— Ah. Beckett.
— Il s'appelle Beckett ?
— Oui.
— Je peux le voir ?
Maeve réfléchit.
— Il est existentiellement indisponible.
Lucy la fixa.
Julian toussa pour cacher un rire.
Maeve céda.
— Il n'y a pas de chat.
— Pourquoi vous avez mis une photo ?
— Le capitalisme.
Lucy sembla trouver l'explication parfaitement cohérente.
Julian avait prévu de passer une heure à aider Maeve à photographier du stock, mais Sarah, son ex-femme, avait dû accompagner sa mère chez le médecin. Maeve lui avait dit de venir avec Lucy.
Au bout de dix minutes, la petite fille réorganisait le coin jeunesse selon « l'utilité réelle » et conseillait des parents avec une assurance spectaculaire.
À midi, ils mangèrent des frites dans l'arrière-boutique.
— Vous êtes mariée ? demanda Lucy à Maeve.
— Non.
— Vous voulez l'être ?
Julian ferma les yeux.
— Lucy.
— Quoi ? Sarah dit qu'on apprend en posant des questions.
Maeve répondit avant de pouvoir se protéger.
— Je ne sais pas.
Lucy mâcha une frite.
— Papa dit ça aussi.
Julian devint parfaitement immobile.
Maeve eut pitié de lui.
— Ton père cultive le mystère.
— Il dit qu'il est prudent.
Maeve regarda Julian.
— Ah. Prudence.
Lucy fut envoyée étiqueter une caisse de livres jeunesse.
Julian murmura :
— Merci.
— Je l'ai fait pour moi.
Leurs mains se touchèrent en cherchant le même feutre.
Cette fois, Maeve ne retira pas la sienne immédiatement.
Julian non plus.
Le contact dura à peine une seconde.
Puis Lucy cria depuis la salle :
— Ça veut dire quoi « légères rousseurs » ?
Ils s'écartèrent.
— Sauvé par les champignons du papier, murmura Julian.
L'après-midi fut le meilleur samedi de Bellwether depuis la mort de Nora. Maeve avait installé dehors une table « LES PRÉFÉRÉS DE NORA » avec de petites fiches manuscrites expliquant pourquoi sa tante aimait chaque livre. Les gens s'arrêtaient, lisaient, entraient.
Au moment de partir, Lucy revint en courant et serra Maeve autour de la taille.
— Salut !
Le corps de Maeve se figea.
Le câlin était déjà terminé quand elle comprit qu'elle n'avait pas répondu.
Julian avait vu.
Il ne commenta pas.
— À mardi, dit-il simplement.
Le soir, Maeve repensa longtemps à ce geste. Elle avait toujours imaginé que la peur de l'intimité devait ressembler à une panique spectaculaire. En réalité, elle prenait souvent la forme d'un retard minuscule : cette demi-seconde pendant laquelle les autres semblaient savoir spontanément comment accueillir l'affection et pas elle.
Son téléphone vibra.
Julian : Lucy exige un vrai chat.
Maeve écrivit puis effaça trois réponses.
Finalement : Dis-lui qu'elle a vendu pour 47 euros de livres et qu'elle est déjà assez dangereuse comme ça.
Julian : Elle réclame 10 % de commission.
Maeve sourit.
Avant de réfléchir davantage, elle tapa :
Dîner mardi après la fermeture ?
La réponse arriva immédiatement.
Avec plaisir.
Elle posa le téléphone face contre table.
Et ne trouva aucune excuse pour annuler.