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Les Lettres Tachées de Sel

Lire le chapitre 10: The Locked Room

Le vent avait cessé, mais la maison, elle, n'était pas calmée. Elowen tendit l'oreille dans le silence qui suivit l'extinction de l'orage. Des pas, là-haut. Lents. Pesants. Pas ceux de Merrick, qui se tenait encore à trois mètres d'elle, les épaules raides comme des barres de fer sous son pull trempé de sueur. Pas ceux de la tempête non plus, dont les derniers grondements s'éloignaient vers la mer.

Pas ceux d'un fantôme.

— Vous les entendez, dit-elle. Vous les avez toujours entendus.

Il ne répondit pas. Ses yeux gris, d'habitude si maîtres de leurs secrets, vacillaient comme une flamme dans un courant d'air. Elowen fit un pas vers l'escalier. Il n'essaya pas de la retenir. Il la suivit, plutôt, comme un condamné qui marche vers l'échafaud, parce qu'il n'y a plus rien d'autre à faire.

L'escalier craqua sous leurs pas. Les murs du couloir du premier étage étaient tapissés d'un papier aux motifs fanés — des roses, oui, toujours des roses — que la lumière faible des appliques murales faisait danser en ombres maladives. Elowen passa devant la porte de sa chambre. Devant celle du bureau où elle avait volé le registre. Plus loin. Elle n'avait jamais poussé plus loin que la troisième porte, celle de l'aile est, condamnée depuis la nuit où elle avait trouvé la note sur Isolde. Mais ce soir, les pas n'étaient plus en haut. Ils étaient là. De l'autre côté.

Merrick s'arrêta devant la quatrième porte du couloir. Une porte ordinaire, peinte en vert sombre, avec une poignée en laiton terni. Rien ne la distinguait des autres, sinon le trou de serrure, plus grand que la normale, et le silence qui s'enroulait autour d'elle comme une plante grimpante.

— Non, dit-il.

Sa voix était cassée.

— Non, répéta-t-il. Cette pièce est privée.

— Privée ou verrouillée ?

— Les deux.

Elowen tendit la main vers la poignée. Il ne bougea pas pour l'arrêter, mais quelque chose dans sa posture — la tension de sa mâchoire, la crispation de ses doigts contre son pantalon — disait qu'il n'avait pas l'intention de céder davantage. Il n'ouvrirait pas cette porte. Mais la serrure, elle, pouvait se laisser regarder.

Elle s'agenouilla. Le plancher froid s'enfonça dans ses genoux. Elle mit l'œil contre l'ouverture, un cercle de métal froid contre sa paupière.

La chambre était petite. Une fenêtre haute, aux vitres ruisselantes encore. Un lit étroit, fait avec soin, le couvre-lit tiré au cordeau. Une coiffeuse en noyer, sur laquelle reposait un peigne en écaille. Et contre le mur, une armoire ouverte.

Une robe y pendait. Longue, couleur de rouille, en velours. Le col en dentelle ancienne, les manches évasées. Une robe qui n'appartenait pas à ce siècle. Qui aurait pu appartenir à une femme de 1952. Ou à une femme qui avait traversé les années pour venir se pendre là, comme un souvenir que l'on garde par culpabilité.

Un souffle passa au fond de la pièce. Quelque chose bougea dans l'ombre, derrière la robe. Elowen retint son propre souffle, écarquilla l'œil.

La robe oscillait doucement, comme si on venait de la toucher.

— Lillian, murmura-t-elle sans réfléchir.

Derrière elle, Merrick fit un bruit étranglé.

Elle se releva d'un coup, le vertige au bord des tempes. Il avait détourné la tête, mais pas assez vite. Son visage était blême, labouré de fatigue, et il y avait dans ses yeux quelque chose qu'elle n'y avait jamais vu depuis son arrivée : la peur d'un homme qui sait qu'une vérité s'effondre, et qu'il tombera avec elle.

— Cette robe, dit-elle. Elle appartient à qui ?

— Elle n'appartient à personne.

Merrick recula d'un pas, mais elle l'avait rattrapé. Il y a un avant et un après, dans les conversations où l'on décide de ne plus rien céder.

— Mon père est mort d'un malaise cardiaque. C'est ce que vous m'avez dit, l'autre soir. Et maintenant vous me dites que ce n'était pas un cœur qui l'a tué. Vous payez Sainte-Bride depuis plus d'un an pour une patiente que vous ne nommez jamais. Une femme a marché de la chapelle vers cette maison dans la boue, cette nuit-là, et vous ne m'avez jamais dit son nom. Et il y a une robe, là, dans cette pièce fermée, que personne ne porte, mais qui a l'air d'avoir été touchée à l'instant.

Elle parlait vite maintenant, la gorge serrée, des mots jetés comme des pierres.

— Est-ce que c'est la robe de Lillian ?

Il ne dit rien. Mais il nia suffit de le regarder pour lire la vérité entre ses paupières : il savait quelque chose. Il savait depuis le début. Depuis avant qu'elle n'arrive, peut-être. Il avait accepté qu'elle vienne, dans cette maison, pour une raison dont il n'avait jamais parlé.

— Vous vouliez que je vienne ici. Vous saviez qui j'étais quand j'ai réservé. Vous saviez pourquoi j'écrivais ce livre sur une femme qui disparaît dans une maison du bord des falaises. Et vous avez laissé faire.

— Je n'ai rien laissé faire.

— Vous avez payé mon père. Ou votre famille a payé la mienne. Il y a une dette entre ces deux maisons, Merrick, et elle ne se rembourse pas en argent.

Elle posa la main sur le bois de la porte verte.

— Cette robe. C'est la robe de Lillian. C'est elle qui la portait quand elle a disparu.

Le silence du couloir devint une chose physique, épaisse, étouffante. Le vent, dehors, reprenait mollement. La pluie s'égouttait des pierres et des gouttières. Au loin, un oiseau de mer cria quelque chose qui ressemblait à un nom.

Merrick passa une main sur son visage. Quand il la retira, son regard avait changé. Il n'essayait plus de mentir. Il essayait encore de choisir ses mots, mais le choix était devenu étroit.

— Lillian n'est pas morte, dit-il lentement, comme si chaque syllabe pesait une année.

Elowen sentit le plancher se dérober sous elle. Non. Elle avait espéré — elle avait espéré l'inverse, ou la confirmation, ou n'importe quoi, mais pas ça, pas une phrase qui ouvrait un abîme sous ses pieds.

— Elle était ici. Il y a un an. Elle a vécu dans cette maison, dans cette pièce, pendant un temps.

— Pourquoi ?

— Parce qu'elle cherchait quelque chose. Je ne sais pas quoi. Ensuite elle a disparu de nouveau, et les paiements à Sainte-Bride ont commencé.

Le tube au néon du couloir grésilla une seconde. Elowen n'entendit pas sa propre respiration, seulement le battement sourd de son cœur sous son oreille. Il y avait un an. Lillian avait été vivante, il y a un an. Dans cette maison. Dans cette pièce où pendait une robe couleur de rouille.

— Et la femme qui a marché de la chapelle vers la maison, cette nuit ?

Merrick soutint son regard. Cette fois, il n'y avait pas de calcul dans ses yeux. Juste une fatigue ancienne, qui débordait.

— C'était elle.

Les mots lui échappèrent comme on lâche un poids trop lourd. Il détourna la tête, ferma les yeux.

— Je ne sais pas comment elle va ni pourquoi elle est revenue. Je ne sais pas où elle est là, maintenant, dans cette maison. Je ne sais pas ce qu'elle veut. Et je ne peux pas vous dire si ce qu'il reste d'elle est encore une personne que vous reconnaîtrez quand vous la verrez.

Il se tut. Au bout du couloir, quelque chose gratta contre le bois — une présence, contenue, patiente, qui n'était pas celle de la maison. Lillian. Lillian vivante, Lillian présente, Lillian qui forcément savait qu'Elowen était ici, qui savait la réponse aux lettres, qui peut-être même les avait écrites pour la faire venir.

Elowen porta la main à sa poitrine. La lettre était encore là, froissée dans sa poche, et le poids du papier lui parut soudain plus lourd qu'avant.

Elle n'avait plus besoin de voir la chapelle.

Pas encore.

D'abord, elle devait retrouver sa sœur.

Elle recula d'un pas dans le couloir, main sur la rampe d'escalier, sans quitter des yeux la porte verte. Derrière elle, dans la maison, les pas reprirent. Ce n'étaient plus des pas en haut. C'étaient des pas dans le hall. Une femme marchait dessous, encore, sans se presser. Qui s'approchait du bas de l'escalier.

Sur le bois de la rampe, les doigts d'Elowen se serrèrent. Pour la première fois depuis son arrivée à Merryn House, elle n'avait pas peur de l'inconnue.

Elle avait peur de ce qu'elle dirait à sa sœur quand elle la verrait enfin.