Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 12: The Village Visit
Le vent s'était calmé pendant la nuit, laissant place à un ciel laiteux et bas. La bicyclette rouillée que Merrick gardait dans l'atelier grinçait à chaque tour de pédale, mais Elowen préférait ce bruit à l'immobilité de la maison. Elle avait besoin d'air, de distance, de visages qui n'étaient pas ceux de Merrick ni ceux qu'elle imaginait dans les couloirs.
St. Enodoc se nichait à trois kilomètres de la falaise, un village de pierre grise accroché à la côte comme un coquillage à son rocher. Elowen laissa la bicyclette contre le mur de l'église et flâna, cherchant une pharmacie, un bureau de poste, n'importe quel endroit où l'on parlait. Les rideaux bougeaient aux fenêtres. Elle était étrangère, et ici, les étrangers se comptaient.
C'est devant l'étal du poissonnier qu'une femme l'aborda. Elle devait avoir quatre-vingts ans, un visage de pomme ridée et des yeux vifs qui semblaient avoir tout vu et tout retenu. Sous son caban bleu marine, elle tenait un panier de crabes comme on tient un trésor.
— Vous êtes la dame de Merryn House, dit-elle. Pas besoin de me le confirmer. Je vous ai vue passer sur cette vieille bicyclette d'Elias. C'est lui qui vous l'a prêtée ?
— Elias ?
— Le gardien. Enfin, on ne dit plus gardien depuis longtemps, mais pour moi, il le restera. Il l'a toujours été, depuis le temps de son père.
La femme posa son panier et tendit une main aux doigts tachés d'encre.
— Beatrice Polwhele. Tout le monde m'appelle Mrs. Polwhele. Je connais cette maison comme ma poche. J'y ai été cuisinière pendant vingt ans, avant que ça ne tourne mal.
Elowen lui serra la main ; elle était froide et ferme.
— Comment ça, « que ça ne tourne mal » ?
Mrs. Polwhele la dévisagea, comme si elle pesait un secret sur une balance.
— Vous ressemblez à votre sœur. Vous le savez, sans doute. Mais vous avez les yeux plus durs. Lillian, elle, avait des yeux qui cherchaient toujours quelque chose. Des yeux de chatte. Vous, vous avez des yeux de renard.
Un frisson lui parcourut l'échine. Ainsi, le village savait. Bien sûr qu'il savait. Les villages côtiers gardaient leurs secrets comme leurs morts — à peine enterrés, murmurant sous la terre.
— Vous l'avez connue ?
— Elle est venue ici trois étés d'affilée, quand vous étiez petites. Votre père louait la maison pour le mois d'août. Vous ne vous en souvenez pas ? Vous deviez avoir cinq ou six ans.
Elowen fouilla sa mémoire. Une plage de galets. Le goût du sel sur ses lèvres. Une femme qui chantait en cornique une berceuse que Lillian répétait ensuite pendant des semaines. Puis Londres, le brouillard, et la disparition progressive de ces souvenirs dans les pages de ses carnets.
— Je me souviens de la mer, dit-elle.
— C'est déjà ça. La plupart des gens d'ici ne se souviennent même plus de leur propre enfance. Mais cette maison, elle marque les gens. Elle les garde.
Mrs. Polwhele s'assit sur un banc de pierre près du portail de l'église, comme si elle avait tout son temps. Elowen s'assit à côté d'elle, consciente d'être entrée dans une conversation qui n'était pas anodine.
— On dit que votre sœur a disparu. Mais moi, je vous dis que cette maison ne lâche jamais personne vraiment. Elle garde les gens dans ses murs, dans ses papiers, dans ses lettres. Elle les respire, la vieille dame. Elle les respire et elle les recrache, lentement.
Elowen sortit de sa poche la photocopie de la lettre la plus récente, celle qui décrivait l'évasion d'une chambre fermée.
— Est-ce que vous savez quelque chose sur un hôpital appelé Sainte-Bride ?
Le visage de Mrs. Polwhele se ferma comme une huître.
— Sainte-Bride. Vous ne devriez pas mettre votre nez là-dedans.
— J'y ai mis les deux, dit Elowen. Et je ne compte pas m'arrêter.
Mrs. Polwhele soupira, regarda la mer, puis revint à elle. Ses doigts jouaient avec le bord de son panier.
— C'est un établissement. Pour malades. Pour gens qu'on veut faire oublier. Pas très loin d'ici — une heure à l'intérieur des terres. Mais ce n'est pas Sainte-Bride qui vous préoccupe vraiment, n'est-ce pas ?
Elowen ne répondit pas.
— Vous voulez savoir pourquoi Merrick paie pour quelqu'un qui n'existe pas officiellement.
— Comment savez-vous qu'il paie ?
— Tout le monde sait qu'il paie. Le village en parle depuis des années. On pensait que c'était pour sa mère, puis pour son père, puis pour une femme. Mais personne n'a jamais vu qui que ce soit sortir de cette voiture quand il allait rendre visite, une fois par mois, comme une horloge.
— Une visite à qui ?
Mrs. Polwhele baissa la voix. Autour d'eux, la place était vide ; les mouettes criaient au-dessus du toit de l'église.
— Merrick avait une sœur. Plus jeune que lui. Une fille sauvage, aux cheveux comme de l'écume, qui courait sur les falaises et parlait aux oiseaux. On l'appelait… on l'appelait la petite fée.
Elowen sentit son cœur se serrer.
— Qu'est-il arrivé à la petite fée ?
— Elle a été envoyée. Envoyée, voilà tout ce que le père de Merrick a dit. Un jour elle était là, à chanter dans le jardin, et le lendemain elle n'y était plus. Merrick avait douze ans. Il a passé des mois à demander où elle était. Son père a fini par lui dire qu'elle était morte. Mais c'était un mensonge.
— Sainte-Bride ?
Mrs. Polwhele ne confirma ni n'infirma. Elle se leva, ramassa son panier, et jeta un dernier regard à Elowen.
— Il y a des dettes que les pères laissent à leurs fils. Des dettes de sang. La maison, elle est au milieu de tout ça. Votre père savait, lui aussi. Il est venu la voir, à la fin. Il est venu demander des comptes.
— Mon père est venu ici ?
— Trois semaines avant sa mort. J'étais encore vivante pour le voir. Il était pâle comme un drap de lin, et il est entré dans cette maison comme on entre dans une église. Il en est ressorti deux heures plus tard avec le même visage. Il n'a plus jamais remis les pieds à Merryn House.
Elowen resta pétrifiée. Son père, dans la maison. Son père, qui savait. Et mort trois semaines plus tard d'une « crise cardiaque ».
— Quel jour ? s'entendit-elle demander.
— Le dix-sept. C'était un jeudi. Je m'en souviens parce que c'était le jour de la foire de Lapford, et j'y allais toujours.
Le dix-sept. Une date qu'Elowen connaissait par cœur : celle du dernier paiement de Sainte-Bride avant la mort de son père. Ce n'était pas une coïncidence. C'était une transaction. Une conclusion.
— Merrick reste à la maison, dit Elowen. Il pourrait partir. Pourquoi reste-t-il ?
Mrs. Polwhele haussa les épaules.
— Peut-être qu'il cherche ce que tout le monde cherche là-bas. La chose qui l'a été enlevée. Et peut-être qu'il ne pourra pas la trouver avant que quelqu'un d'autre n'ouvre la porte qu'il n'ose pas ouvrir lui-même.
Elle tourna les talons sans un mot de plus, laissant Elowen seule sur le banc, le vent marin cinglant ses joues. La photo de la lettre froissée dans sa main. Une sœur. Merrick avait une sœur. Et cette sœur était peut-être à Sainte-Bride, enfermée, effacée, payée pour rester silence.
La maison se profilait à l'horizon, sombre et patiente. Elowen remonta sur la bicyclette et pédala comme si le diable la poursuivait. Elle avait été naïve. Elle avait cru que la clé était dans la chambre de l'aile est, derrière cette porte close. Mais la vraie clé, celle qui ouvrait les trente dernières années de cette maison, était ailleurs.
Elle longea la grille, laissa tomber la bicyclette dans l'herbe mouillée et entra par la porte de service. Le couloir sentait la cire et la pluie. Merrick n'était pas visible. La maison était silencieuse, retenant son souffle.
Elle monta l'escalier d'un pas décidé, compta les marches sans le vouloir — treize, quatorze, quinze — et se tint devant la chambre verrouillée. Elle posa la main sur le bois. Le bois était tiède, comme si quelqu'un venait de le toucher.
Cette fois, elle ne recula pas. Elle avait besoin de cette clé. Que ce soit pour Clara, pour Lillian, pour la petite fée ou pour elle-même, elle ouvrirait cette porte.
La main de Merrick saisit son poignet avant qu'elle ne l'ait entendu arriver.
— Vous n'avez rien à faire ici, dit-il d'une voix grave.
— Votre sœur. Vous avez une sœur, dit Elowen. Vous ne m'avez jamais parlé d'elle. Vous parlez de murs, de portes, de secrets. Mais jamais de la personne que vous cherchez vraiment.
Le visage de Merrick se durcit.
— Ce que je cherche…
— Vous le cherchez dans une chambre verrouillée, avec une robe qui n'est pas la vôtre, avec des lettres dont vous ne voulez pas parler. Mais vous cherchez la mauvaise chose.
Elle le dévisagea, et pour la première fois, elle le vit perdre pied.
— Votre père est mort pour avoir posé des questions. Le mien aussi. Il est venu ici trois semaines avant de mourir. Et vous le saviez.
Merrick ne dit rien. Mais ses doigts se refermèrent plus fort sur son poignet, comme une ancre qu'on jette dans l'eau noire.
— Je vais trouver cette clé, dit Elowen. Avec vous ou sans vous.
Il la lâcha. Dans le silence, une porte s'ouvrit quelque part sous leurs pieds. Puis se referma.
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