Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 14: Aftermath: The Confession
Elle ne prit pas le temps de fermer la porte derrière elle. Le carnet de Clara pesait contre sa poitrine, glissé dans la poche intérieure de sa veste, et chaque pas qu’elle fit dans le couloir résonnait comme un coup de semonce. La pluie avait cessé, mais le vent continuait de gémir dans les cheminées, et la maison semblait retenir son souffle.
Merrick se tenait dans la bibliothèque, dos à elle, les mains appuyées sur le rebord de la fenêtre. Il ne se retourna pas lorsqu’elle entra, mais elle vit ses épaules se raidir.
« Vous saviez, dit-elle, la voix plus dure qu’elle ne l’avait voulue. Vous saviez qu’elle était sa sœur.
— Je savais beaucoup de choses, répondit-il doucement. Cela n’a jamais suffi à les rendre vraies ou fausses. »
Elle sortit le carnet de sa poche et le jeta sur la table basse entre eux. Il tomba avec un bruit sourd, couverture de cuir fatiguée, pages gonflées par les années, et elle vit le regard de Merrick se poser dessus comme sur une blessure.
« Clara, dit-elle. Votre sœur. Qui écrivait qu’elle était prisonnière ici. Qui est tombée amoureuse d’un homme promis à une autre. Et qui a été enfermée à Sainte-Bride une semaine avant que ma sœur ne se noie. »
Il ferma les yeux. Un long moment passa, seulement troublé par le gémissement du vent, puis il se retourna enfin pour lui faire face.
Il semblait vieilli de dix ans. Les ombres sous ses yeux s’étaient creusées, et sa mâchoire, souvent crispée, pendait légèrement, vaincue. Il avança vers le fauteuil près de la cheminée et s’y assit sans lui demander de faire de même.
« Clara était ma sœur cadette, dit-il. De cinq ans. Notre mère est morte en la mettant au monde, et notre père, un homme dur, ne le lui a jamais pardonné. Il la voyait comme une faute vivante, une dette qu’il n’avait jamais demandé à payer. »
Elowen resta debout, les bras croisés.
« Elle a grandi ici, seule, avec un père qui la traitait comme une servante et un frère qui partait pour Londres dès qu’il le pouvait. J’étais lâche, alors. Je la laissais derrière, avec lui, et je me disais que c’était la vie, que c’était ainsi. »
Il passa une main sur son visage.
« Quand votre père est venu acheter la maison voisine, il y a vingt ans, il a amené sa jeune épouse et ses deux filles. Lillian avait seize ans, elle était belle, lumineuse. Votre père est devenu un ami de notre père — Dieu sait pourquoi, les deux hommes ne se ressemblaient en rien. Et Lillian... »
Il s’arrêta, comme si le nom lui brûlait la bouche.
« Lillian est devenue l’obsession de Clara. Pas parce qu’elle la haïssait. Parce qu’elle l’admirait, elle voulait être elle. Et quand votre sœur a rencontré Edmund Pencarrow, un jeune avocat de Truro, et qu’elle s’est fiancée à lui… »
Merrick leva les yeux vers elle.
« Clara l’avait déjà choisi. Sans qu’il le sache. Elle s’était convaincue qu’Edmund était destiné à elle — qu’elle avait vu son visage dans ses rêves depuis l’enfance, que quelque pacte ancien de la maison le lui avait promis. Et quand Lillian l’a épousé, Clara a brisé quelque chose en elle. »
Elowen sentit un frisson lui parcourir la nuque. « Elle croyait que ma famille lui avait volé son fiancé.
— Elle croyait que votre famille entière était un mensonge, une imposture, dit Merrick. Que tout ce que les Ash possédaient — la maison, la fortune, l’amour d’Edmund — était un vol. Et elle avait absolument, terriblement raison sur un point. »
Le silence se fit épais.
« Sur quel point ? »
Merrick ne répondit pas tout de suite. Il regarda le carnet sur la table, comme s’il pouvait en lire les pages à travers la couverture.
« Votre père et moi, dit-il enfin. La dette que je vous ai mentionnée. Ce n’est pas une dette que j’ai contractée envers lui. C’est une dette qu’il a contractée envers moi. »
Elowen fronça les sourcils. « Mon père vous devait de l’argent ?
— Pas de l’argent. Une vérité. Et il a préféré mourir plutôt que de la payer. »
La phrase resta suspendue dans l’air, lourde, presque toxique. Elowen sentit son cœur se serrer.
« Il ne m’a pas dit qu’il était malade, reprit Merrick. Il m’a écrit une lettre, une semaine avant sa mort. Une lettre dans laquelle il me demandait de venir. Il disait qu’il avait enfin décidé de parler de ce qui s’était passé — pour Lillian, pour Clara, pour le mariage, pour tout. »
Il la regarda droit dans les yeux.
« Je suis arrivé deux jours après sa mort. Le médecin a signé un certificat d’infarctus. Mais j’ai vu la lettre qu’il avait commencé à m’écrire, au coin de sa table de nuit. Elle s’arrêtait au milieu d’une phrase : “Je ne peux plus le garder pour moi. Il faut que quelqu’un sache ce que nous avons fait à…” Et elle n’était jamais terminée. »
Elowen sentit ses jambes faiblir. Elle s’assit sur le bord du canapé, face à lui.
« Vous croyez que quelqu’un l’a tué.
— Je crois que quelqu’un ne voulait pas qu’il parle. Et je crois que cette personne est toujours proche. »
Le feu crépita. Elowen regarda le carnet, puis Merrick.
« Et Clara ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
— Je l’ai fait enfermer, dit-il, la voix brisée. Après la mort de Lillian, elle a… elle a décliné. Vite et violemment. Elle prétendait que Lillian n’était pas morte. Qu’elle l’avait vue, qu’elle marchait sur la falaise. Elle parlait à une présence dans le mur de sa chambre. Elle m’a dit que Lillian était venue la voir, que votre sœur lui avait demandé pardon pour avoir pris Edmund, que le pardon était une dette qu’elle devait payer. »
Il ferma les yeux.
« J’aurais dû la garder ici. J’aurais dû la soigner. Mais j’avais peur. Peur de ce qu’elle pourrait faire, peur de ce qu’elle dirait, peur de ce que les voisins penseraient. Et M. Polwhele — le médecin du village — m’a recommandé Sainte-Bride. Il disait que c’était un endroit doux, bien tenu. Que certains patients en ressortaient. »
Il rit amèrement.
« J’étais un imbécile. Je l’ai signée moi-même, la demande d’admission. Et je ne suis jamais allé la voir. Pas une seule fois en vingt ans. »
Elowen se pencha en avant.
« Attendez. Attendez. Vingt ans ?
— Clara a été internée un mois après la mort de votre père, dit-il. Elle y est encore. Ou peut-être pas. Je n’ai jamais osé vérifier. »
Elowen resta pétrifiée.
« Un mois après la mort de mon père ? Mais le carnet que j’ai trouvé date d’une semaine avant la mort de Lillian. Et vous m’avez dit que Lillian vivait ici, dans l’aile est, il y a un an. »
Merrick la regarda, une lueur confuse dans les yeux.
« Oui.
— Alors la chronologie ne tient pas. Si Clara a écrit ce carnet la semaine avant la mort de Lillian, et que Lillian est morte il y a dix-sept ans… mais que vous dites que Lillian est restée ici, vivante, il y a un an… et que Clara a été enfermée un mois après la mort de mon père, il y a vingt ans…
Elle s’arrêta, la tête tournant.
— Comment tout cela peut-il être vrai en même temps ? »
Le silence qui suivit fut plus profond que tous ceux qu’ils avaient partagés. Merrick semblait aussi perdu qu’elle.
« Je ne sais pas, dit-il enfin. Tout ce que je sais, c’est que je n’ai pas eu le courage de regarder en face ce que j’avais fait à Clara. Je n’ai pas eu le courage de rendre visite à une sœur que j’avais trahie. Et maintenant, je n’ai plus aucun moyen de savoir si elle est morte ou vivante, si elle souffre ou si elle est libre depuis des années, si c’est elle ou quelqu’un d’autre qui vous écrit ces lettres. »
Il baissa la tête.
« Je suis autant un prisonnier de cette maison que vous. Je n’ai simplement jamais eu le courage de l’admettre. »
La pluie recommença, douce d’abord, puis insistante. Elowen resta assise, le carnet de Clara fermé sur la table, les tempes bourdonnantes. Une colère sourde montait en elle — contre lui, contre cette maison, contre sa famille, contre toute cette toile de mensonges qui s’étirait des années avant sa naissance jusqu’à cette nuit.
Mais cette colère rencontra la lassitude de l’homme assis en face d’elle, et quelque chose en elle céda.
« Demain, dit-elle. Vous m’emmenez à Sainte-Bride.
— Elowen…
— Vous m’emmenez à Sainte-Bride, répéta-t-elle. Je veux voir Clara. Je veux la voir de mes propres yeux. Et je veux que ce soit vous qui me conduisiez. »
Il la regarda longtemps, comme s’il cherchait en elle une issue, une excuse. Il n’en trouva aucune.
« Très bien, dit-il. Demain matin. »
Il se leva, ramassa le carnet avec une précaution infinie, et le tendit vers elle.
« Gardez-le. Il est plus en sécurité avec vous qu’avec moi. »
Elle le prit, le glissa de nouveau dans sa poche. Leurs doigts se frôlèrent, une seconde, et elle sentit le froid de sa peau, le tremblement à peine perceptible.
La maison craqua autour d’eux, comme une vieille bête qui soupire. Quelque part à l’étage, un plancher gémit.
Ni l’un ni l’autre ne monta vérifier.
Ils restèrent dans la bibliothèque jusqu’à ce que la lune perce les nuages, écoutant le vent et les bruits d’une demeure qu’ils ne comprenaient pas, et dont ils commençaient à peine à mesurer les mensonges.
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