Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 15: The Asylum
La bruine collait aux vitres de la voiture quand Merrick gara l'Austin sur le gravier détrempé de Sainte-Bride. L'asile se dressait comme une mâchoire de pierre contre le ciel gris, ses fenêtres hautes et étroites semblables à des paupières closes. Elowen sortit la première, le vent salé lui cinglant le visage, et elle dut résister à l'envie de remonter dans la voiture et fuir.
Merrick la rejoignit sans un mot. Il n'avait presque pas parlé depuis Merryn House, les mains crispées sur le volant, les mâchoires serrées. Elle le regarda gravir les marches de pierre, sa silhouette massive étrangement vulnérable dans ce lieu qu'il avait évité vingt ans.
L'infirmière qui les accueillit avait des yeux usés et un sourire de circonstance. Elle les fit asseoir dans un parloir aux murs vert pâle, où l'odeur d'eau de Javel masquait à peine celle de l'abandon.
« Madame Clara Rowe, répéta-t-elle en consultant son registre. Oui, je me souviens d'elle. »
Elowen retint son souffle. À côté d'elle, Merrick était aussi rigide qu'un piquet.
« Elle est décédée, je suis désolée. Il y a douze ans. »
Les mots tombèrent comme des pierres dans le silence. Elowen regarda Merrick — son visage était un masque, mais elle vit ses poings se serrer sur ses genoux.
« Douze ans », répéta-t-elle, la voix étrangement calme. « Et personne n'est jamais venu la voir ? »
L'infirmière consulta de nouveau le registre, le doigt suivant des colonnes jaunies. « Il y avait une visiteuse. Une femme. Elle venait régulièrement, depuis… oh, une dizaine d'années avant le décès de Clara. Une fois par mois, presque religieusement. »
Elowen sentit le sol se dérober sous elle.
« Une femme ? » s'étrangla Merrick. « Quelle femme ? »
L'infirmière haussa les épaules. « Je n'étais pas là à l'époque. Mais les registres… » Elle tourna une page. « C'était une jeune femme, adorable, toujours des fleurs ou de petits gâteaux. La sœur de Clara, je crois qu'elle disait. »
La sœur. Elowen fixa Merrick, et elle le vit pâlir sous son bronzage de marin.
« Vous n'avez pas de sœur, Merrick », murmura-t-elle.
Il secoua la tête, incapable de répondre.
« Et cette femme… elle a une fille ? » demanda Elowen, poussant son avantage. « Une enfant qui l'accompagnait parfois ? »
L'infirmière plissa les yeux. « Une petite, oui. Brune, assez sérieuse. Elle est venue quelques fois avec sa mère. Puis ses visites ont cessé après… oh, il y a sept ou huit ans. »
Elowen se pencha en avant. « Avez-vous un nom ? Un dossier sur cette visiteuse ? »
L'infirmière referma le registre avec un bruit sec. « Je regrette, madame. Les visites n'étaient pas consignées avec les noms des visiteurs. Seulement la fréquence et les autorisations. » Elle leur jeta un regard curieux. « Mais si vous voulez voir la chambre de Clara, vous pouvez. Elle a peu changé. »
Elles suivirent l'infirmière dans un couloir aux carreaux fissurés, puis un escalier étroit. La chambre était minuscule : un lit de fer, une table de chevet, une fenêtre donnant sur une cour herbeuse où un chêne tordu par le vent se tordait dans le brouillard. Elowen s'approcha de la fenêtre, les doigts sur le verre froid.
Sur le rebord, usé par les ans mais encore visible, quelqu'un avait gravé une initiale à la pointe d'un couteau : *L*.
« L », dit-elle à voix haute.
Merrick vint se placer à côté d'elle, et elle le vit suivre la gravure du doigt. Son visage était bouleversé, les rides creusées par une émotion qu'elle ne savait pas nommer. Il resta sans voix, puis dit simplement :
« Lilian venait la voir. »
« Lilian ? » s'exclama Elowen. « Comment était-ce possible ? Vous m'avez dit qu'elle était morte depuis des années quand Clara a été enfermée. »
Merrick semblait s'être refermé comme une huître. Il secoua la tête et se détourna brusquement, puis son regard tomba sur quelque chose dans le couloir. Une liste épinglée au mur, sous verre. Les noms des résidents défunts, par année, calligraphiés à la main. Il l'effleura du doigt, remontant les lignes jusqu'à une année précise. Son doigt s'arrêta.
« 2012 », dit-il. « Clara Rowe. »
Elowen scruta la liste. Juste au-dessus du nom de Clara, elle lut : *Père : non identifié. Mère : Lilian Ash, décédée.*
Le sang quitta le visage de Merrick.
« Elle était vivante, grogna-t-elle, la voix serrée. Lilian était vivante quand Clara est décédée. Elle est venue la voir toutes ces années, et vous me dites qu'elle a disparu de la maison il y a un an seulement ? » Elle l'attrapa par la manche. « Vous me mentez depuis le début, ou vous ignorez délibérément les trous dans votre propre récit ? »
Merrick se libéra brusquement, le souffle court. « Je n'ai jamais su qu'elle venait ici. Jamais. Lilian… elle m'a dit qu'elle voulait être loin de tout cela. De Sainte-Bride, de Clara, de moi. Je ne l'ai jamais interrogée. »
Elowen sentit une pensée glacée s'insinuer en elle. Si la visiteuse régulière était Lilian, et si cette visiteuse avait cessé de venir il y a sept ou huit ans… cela correspondait à la date de la disparition de Lilian, une décennie après sa mort officielle.
« Et la fille brune ? » demanda-t-elle. « Celle qui accompagnait la visiteuse. Lilian avait-elle une fille que j'ignorais ? »
Merrick détourna le regard. « Je ne sais pas. Vraiment, je ne sais pas ce qu'est devenue la vie de Lilian après son retour. »
L'infirmière, de retour dans le couloir, les observait d'un air curieux. « La visiteuse était assez frappante, maintenant que j'y pense. De longs cheveux blonds, le teint pâle. Très belle, malgré l'âge. Mais ce qui m'a marquée, c'est qu'elle ressemblait énormément à une dame de cette famille — les Rowe, je crois. Le même port de tête. »
Les yeux d'Elowen se rétrécirent. Blonde, pâle. Pas le brun sombre de Clara, d'après la description qu'on lui avait faite.
« Lillian était blonde ? » demanda-t-elle à Merrick.
Il ne répondit pas tout de suite. Puis, à voix basse : « Comme vous. Elle avait la même blondeur que vous. »
« Alors quelqu'un d'autre venait la voir. Une autre femme. Peut-être... » Elowen fit un pas en arrière, la tête qui tournait. Le « L » gravé sur le rebord de la fenêtre. La visiteuse aux fleurs. Et cette fille brune, sérieuse, qui avait cessé de venir sept ou huit ans plus tôt.
« Si Clara avait une fille, dit-elle lentement, qui vivait avec sa mère intermittente, qui venait la voir quand la visiteuse ne pouvait pas… cette fille pourrait avoir hérité des carnets de Clara. Des lettres. »
« Des lettres », répéta Merrick, l'air hébété.
« Les lettres que je reçois mentionnent des détails que seule une personne qui a lu les carnets de Clara pourrait connaître. La mère et la fille. La fille visiteuse. » Elowen sortit de la chambre, les pas résonnant dans le couloir. « Si cette fille est vivante, si elle était venue ici, elle savait où était Clara. Et vous n'êtes jamais venu, Merrick. Vous ne savez rien de sa vie ici, de ses amies, de sa progéniture possible. »
Elle se retourna vers lui, le regard dur.
« Et si cette fille n'était pas seulement la fille de Clara ? Et si c'était aussi celle de Lillian ? »
Le silence était si épais qu'on aurait pu le couper au couteau. Merrick semblait s'être vidé, les mains à plat contre le mur, la respiration sifflante.
« Demain, dit-il enfin, la voix brisée. Demain je vous dirai tout ce que je sais sur ce mariage. Sur ce que votre père m'a promis. Sur la vérité qu'il n'a jamais eu le temps de me confesser. »
« Demain il sera peut-être trop tard », répliqua Elowen, la main déjà sur son téléphone. « Si la fille de Clara est la personne qui m'écrit, elle sait que nous sommes venus ici. Et elle sait que nous cherchons la vérité. »
Elle sortit dans la bruine, le vent lui fouettant le visage, le nom gravé sur le rebord de la fenêtre comme une signature brûlante derrière ses yeux.
« La lettre, dit-elle à voix basse, presque pour elle-même, possédée par une certitude nouvelle. C'est elle. C'est la fille de Clara. »
Mais une autre pensée, plus sombre encore, la suivit alors qu'elle retournait à la voiture : *et si Clara et Lillian n'étaient pas deux femmes différentes ?*
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