Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 16: The Portrait's Secret
Le retour vers Merryn House se fit dans un silence que seule la mer venait rompre, son grondement sourd contre les falaises tel un pouls patient. La voiture de Merrick cahotait sur le chemin de terre, et Elowen, le front appuyé contre la vitre froide, laissait défiler les haies d'ajoncs sans les voir. Dans sa poche, la lettre de Lillian — si c'était bien elle — pesait comme un galet brûlant.
Merrick, les mains crispées sur le volant, ne lui avait pas adressé la parole depuis Sainte-Bride. Elle sentait la tension émaner de lui, une colère rentrée, ou peut-être une honte, dirigée contre lui-même. Vingt ans. Il n'avait pas vu sa sœur depuis vingt ans, et elle s'était éteinte dans une cellule d'asile, seule, sans que quiconque vienne réclamer son corps.
La grille de Merryn House apparut enfin, ses barreaux rouillés comme des dents de vieillard. Elowen sortit avant que Merrick n'ait coupé le moteur.
— Je veux voir le portrait, dit-elle.
Il leva un sourcil interrogateur, mais elle était déjà en marche vers la porte.
Le vestibule sentait la cire et la poussière. Les ombres du soir s'allongeaient entre les lambris, et le portrait de la jeune femme brune, celui qu'elle avait remarqué le premier jour, semblait la regarder approcher avec une patience séculaire. Elowen s'arrêta devant, mains sur les hanches.
— Celui-ci. Vous m'avez dit que c'était votre arrière-grand-mère ?
Merrick s'approcha, les mains dans les poches. Son visage était fermé, mais elle vit son regard se poser sur la toile avec un trouble qu'elle n'avait pas encore observé.
— Oui, murmura-t-il. Elle s'appelait Constance.
Elowen ne répondit pas. Elle tendit la main vers le cadre, ses doigts courant sur la dorure ternie, cherchant une interruption, un détail qu'on ne remarque que lorsqu'on sait quoi chercher. Ses doigts s'arrêtèrent près du coin inférieur droit. Une fine ligne, presque invisible dans le grain du bois. Un joint.
— Aidez-moi à le décrocher.
— Que faites-vous ?
— J'ai besoin de regarder derrière.
Merrick hésita, puis haussa les épaules avec un soupir résigné. Ils soulevèrent ensemble le lourd cadre, le déposèrent avec précaution contre le mur, le dos exposé à la lumière déclinante de la fenêtre.
Le revers était recouvert d'un papier brun ancien, gondolé par l'humidité, que les années avaient taché de cernes couleur thé. Mais en son centre, quelqu'un l'avait découpé avec soin, puis recollé maladroitement, laissant une excroissance de brun pâle, presque blanche. Elowen gratta doucement la couture du pouce. Le papier céda avec un soupir de poussière.
Sous le carton, une inscription se dévoila, gravée dans le bois nu, en lettres capitales menues :
TO C, FROM YOUR BROTHER, W.
Le sang d'Elowen parut changer de température.
— Pour qui est le portrait ? demanda-t-elle doucement.
— Constance Clare, répondit Merrick. Je vous l'ai dit.
Elle se retourna lentement, tenant le rabat de papier ouvert comme une plaie.
— Alors qui est W. ?
Il s'approcha, lut l'inscription. Elle vit ses épaules se raidir, les muscles de sa mâchoire saillir sous la peau. Il resta figé, un très long temps, puis souffla une phrase qu'elle ne comprit pas, un souffle en dialecte — quelque chose comme *mabm*?
— W. pour… William ? dit-elle. Votre père s'appelait William, non ?
— Oui. Mais ce n'est pas son écriture.
Elowen revint au bois. Les lettres étaient nettes, sans fioritures, mais il y avait dans le tracé du W une certaine violence — la barre centrale, appuyée, presque entaillée dans le bois.
— Et votre grand-père ?
— Nathaniel. Pas un W.
— Vous me dites que Constance était votre arrière-grand-mère. Qui était son frère ?
Merrick détourna les yeux, et ce simple geste suffit à faire battre le cœur d'Elowen plus vite.
— Je ne connais pas tous les détails de ma généalogie, Elowen.
— Bien sûr. Le gardien d'une maison qui connaît chaque pierre, chaque infiltration d'eau, mais qui ignore le nom du frère de son aïeule. Commode, n'est-ce pas ?
Il serra les poings, puis les relâcha. Il semblait se débattre contre quelque chose qu'il refusait de nommer.
— Cette toile a été repeinte, dit-il enfin.
— Pardon ?
— Je m'y connais en pigments, ajouta-t-il avec une ironie amère. J'ai passé des années à restaurer les cadres de cette maison. Cette couche supérieure est récente. Elle date… peut-être de cinquante ans.
Elowen se pencha, étudiant la femme au visage doux, aux cheveux de nuit. Elle ne voyait aucune rupture de tonalité, mais à présent qu'il le disait, une subtile raideur dans l'arrière-plan, la manière dont les ombres ne suivaient pas parfaitement la lumière de l'atelier, lui sautait aux yeux.
— Que cachait-on sous cette couche ?
— Je dirais une autre femme. Mais je ne peux pas en être certain sans retirer le vernis.
— Et le visage actuel ? Celui-là même était peut-être un portrait de Clara, réutilisé, transformé en Constance pour les besoins d'un récit familial ?
Merrick avait pâli. Une veine battait à sa tempe.
— Ce portrait a toujours été dans cette maison, dit-il, mais sa propre voix manquait d'assurance.
Elowen pensa à Clara, la recluse de l'aile est. Aux lettres qu'elle recevait décrivant des chambres verrouillées depuis l'intérieur. À Lillian, venue après son père, et qui aurait rencontré une femme aux cheveux bruns terrifiée et amoureuse. Clara, qui se signait *C*, avait bien un frère, et on l'appelait par un nom commençant par *W*.
— Votre nom, dit-elle lentement. Merrick. Il n'a jamais été question d'un prénom. Que signifie le M. ?
Il soutint son regard un long moment, quelque chose de vulnérable traversant ses iris sombres, puis il se détourna et marcha vers la fenêtre, silhouette découpée contre un ciel orageux où le soir accumulait des cuivres sombres.
— Edmund, souffla-t-il. Mais peu de gens me l'ont jamais appelé ainsi. Mon père m'appelait toujours Wrenn, petit oiseau. Quand Clara est née, il avait décidé qu'elle porterait le nom de sa mère, Rosamund. Des W. dans les deux cas, la même initiale. C'est lui, mon frère W. — William Wrenn, que l'on a commencé à surnommer W. ?
— Vous. Votre père vous appelait Wrenn.
Le silence tomba dans la pièce comme un couperet.
— Et votre sœur, murmura Elowen. Vous m'avez dit que la lettre gravée sur le rebord de la fenêtre était un L. Mais les vieilles écritures manuscrites confondent parfois le C et le L dans la courbe de départ, vous le savez, n'est-ce pas ?
Il ne répondit pas. Son visage, dans la pénombre, semblait taillé dans le marbre, toutes saillies dures, et pourtant Elowen crut percevoir quelque chose s'effondrer derrière ses yeux, comme une tour de cartes enfin poussée.
— Le portrait que vous m'avez montré le premier jour, dit-elle doucement, mais avec une conviction nouvelle. Vous m'avez raconté une histoire de Constance pour ne pas avoir à me parler de Clara. Cette toile, sous le visage repeint qui sentait l'ancien regard d'une aïeule, c'est elle, n'est-ce pas ? C'est votre sœur que vous avez fait encadrer dans le vestibule, face au monde, regardant entrer et sortir tous ceux qui ignorent qu'ils passent devant sa condamnation.
Merrick — Edmund — se tourna vers elle, ses yeux rougis, et sa voix tragique n'était plus qu'un serpent blessé :
— J'ai cru la protéger, Elowen. J'ai cru que l'oublier la préserverait. Elle est morte il y a douze ans et je viens d'apprendre dans quel état, et je suis là, debout dans sa maison, à contempler son image sans savoir qu'elle était tout ce qui me restait.
Il porta la main à sa bouche, déglutit.
— Le W.— c'était moi. Je le lui ai offert pour son vingtième anniversaire. J'étais son frère. J'aurais dû connaître sa vérité. Au lieu de cela, j'ai fait en sorte qu'elle devienne une inconnue.
Elowen regarda la toile retournée, le bois nu et son inscription dédiée, pensant à la petite fille brune, sérieuse, qui avait rendu visite à Clara à Sainte-Bride pendant des années, et au mot qu'elle avait glissé dans sa poche, écrit d'une main qui semblait être celle de sa sœur perdue.
— Alors peut-être, dit-elle lentement, que ce n'est pas vous qui avez aidé à écrire ces lettres. Mais quelqu'un qui savait tout de cette maison, de cette pièce, de vous et de Clara. Quelqu'un qui a hanté cette demeure alors que vous croyez la connaître. Demain quand nous retournerons au village, j'aimerais vous présenter à une femme qui semble tout savoir.
La promesse de l'aube pesait dans l'air chargé de sel comme un défi.
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