Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 25: The Voice Below
La voix était faible, étouffée par la pierre, comme si elle montait d'un puits profond. Elowen colla sa joue contre le mur humide du réduit secret, là où les planches de chêne rencontraient le granit. Son souffle formait un nuage dans l'air froid chargé d'embruns.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle, la gorge serrée par des heures de course dans la tempête.
La réponse lui parvint, grêle et brisée, mais indubitablement familière. Cette cadence, cette inflexion particulière sur les voyelles — Elowen l'avait entendue toute son enfance.
« Nellie. C'est moi. C'est Lillian.
— Ma sœur est morte. Elle est morte il y a quatre ans, j'ai porté son cercueil.
— Ce n'était que du sable et des pierres dans une boîte vermoulue. Il fallait que tu le croies. Il le fallait, pour qu'ils me laissent vivre assez longtemps pour... »
La voix s'étrangla, suivie d'un sanglot sec. Elowen fit le tour de la pièce, tâtant chaque jointure des planches, cherchant une porte, un passage, une fissure. Ses doigts saignaient sur les échardes humides.
« Je ne comprends rien. Pourquoi ? Pourquoi ces lettres dans la grotte ? Pourquoi m'avoir fait venir ici ?
— Je n'ai écrit que les premières. Les trois premières, peut-être quatre. L'autre a pris le reste — elle avait appris ma main, imitait tout, jusqu'à mes erreurs.
— Quelle autre ? La femme que j'ai poursuivie ce soir ?
— Ce n'est pas moi que tu poursuivais, Nellie. C'était elle.
— Mais tu as dit que tu étais prisonnière, que...
— Le mur. Continue de chercher. Il y a une porte derrière le bahut. »
Elowen balaya du regard les objets sordides du réduit : des vêtements de femme empilés sur une chaise, une machine à écrire sous une serpillière graisseuse, la photographie d'Hannah et de L. posée contre un miroir fêlé. Le bahut — un meuble grossier, sans doute construit pour l'endroit, à peine plus haut que sa taille — semblait scellé au sol par le sel et l'humidité.
Elle le tira. Derrière, une ouverture basse s'ouvrait dans le granit, masquée par une plaque de fer oxydé. Elowen dut s'agenouiller pour la pousser de toutes ses forces. Elle pivota lentement, avec un grincement qui semblait venir des entrailles de la falaise.
Un boyau étroit descendait en pente douce, éclairé par la lueur d'une lampe à huile au loin. Elle rampa sur le sol raboteux, les genoux en sang, jusqu'à atteindre une cavité plus vaste.
Et là, dans la pâle lumière, elle vit sa sœur.
Lillian était adossée à la paroi rocheuse, les chevilles entravées par une chaîne de marin qui courait à un anneau fiché dans le sol. Sa robe était déchirée, ses cheveux grisâtres malgré ses trente-cinq ans — grisâtres et ternes, tirés en arrière. Ses joues étaient creuses, ses pommettes saillantes. Ses doigts, décharnés, s'accrochaient à la pierre comme des serres.
Mais ses yeux. Ses yeux étaient ceux d'Elowen — le même gris d'orage, le même éclat buté.
« Lili. »
Elowen traversa la cavité à genoux, les bras tendus. Lillian pleurait sans bruit, des larmes qui creusaient des rigoles dans la saleté de son visage. Elles s'étreignirent longtemps, le chaînon cliquetant entre elles, la chaîne trop courte pour permettre à Lillian de se lever.
« Tu es vivante, répétait Elowen. Tu es vivante. J'ai porté ton cercueil. Ils n'ont jamais rouvert le couvercle, ils m'ont dit...
— C'était elle. C'est elle qui a arrangé l'accident en mer. Elle a payé des hommes pour qu'ils ramènent un corps... enfin, ce qui restait de la barque. Ma montre, un de mes bracelets. Elle avait tout préparé. Personne n'a demandé à voir le visage de la morte.
— Pourquoi ? Pourquoi te garder ici ?
— Parce que je sais la vérité. Et qu'elle veut la terminer.
— Terminer quoi ?
— L'histoire. Celle que maman écrivait, celle qu'elle n'a jamais pu finir. Clara Wrenn est morte sans compléter son roman. Sa fille, son enfant illégitime qu'elle avait eue à Plymouth avant même de rencontrer William, elle... elle a passé sa vie à être la gardienne des mots de sa mère. Mais il manquait la fin. Et la fin, c'était moi. »
Elowen secoua la tête, sentant les pièces s'assembler mais refusant encore de les voir.
« Maman n'a jamais écrit de roman. Elle enseignait. Elle...
— Si, Nellie. Il fallait que quelqu'un raconte l'histoire de Merryn House depuis le début. Pas la version officielle de la famille Wrenn — la vraie. Celle du premier Merrick et de la femme qu'il a aimée avant d'épouser l'héritière. Clara avait découvert les lettres d'archives. Elle avait commencé à écrire. William l'a su, il l'a fait chanter, il l'a forcée à abandonner tout. Et quand elle s'est enfuie avec nous à Londres, elle a emporté ses carnets. Mais la fille de Clara — Maeve — a retrouvé sa trace des années après sa mort. Et elle m'a retrouvée moi. »
Lillian baissa les yeux, et Elowen vit la honte creuser encore un peu plus son visage émacié.
« Elle m'a dit... elle m'a dit qu'elle me laisserait vivre si je t'écrivais ces lettres, là-bas, dans la grotte. Elle voulait que tu viennes à Merryn House. Que tu continues le travail de maman. Que tu découvres la vérité par toi-même. Elle pensait que tu écrirais la fin, que tu terminerais le récit comme maman l'aurait voulu. Mais tu as trouvé trop vite. Tu as trouvé cette pièce. Alors elle m'a enfermée ici, comme elle avait enfermé maman.
— Maman n'a jamais été prisonnière. Elle est morte dans son lit. Je l'ai vue...
— Physiquement, elle n'était pas enchaînée. Mais elle était prisonnière de son œuvre impossible à terminer. Maeve venait la voir, à Londres, presque chaque semaine. Maman n'a jamais osé parler, jamais osé écrire quoi que ce soit d'autre que ses petits poèmes pour enfants. Maeve avait des menaces sur Thomas et sur toi. Sur notre famille. »
Les jointures d'Elowen blanchirent sur la chaîne de sa sœur.
« Cette femme, cette nuit — la femme de la grotte, celle qui m'a menée jusqu'ici — c'était Maeve ?
— Elle a les cheveux roux de sa mère. Les mêmes yeux couleur noisette. Et elle est folle à lier, Nellie. Elle croit qu'elle est l'ultime gardienne de la vraie histoire de cette maison. Elle sait que tu es une autrice renommée. Elle veut... elle veut que tu écrives la fin. Elle t'amène ici pour que tu la découvres. Tu es son instrument. »
Elowen se redressa, le regard balayant la cavité à la recherche d'outils, de quoi briser la chaîne.
« Il faut te délivrer. Ce soir. Maintenant. La tempête nous couvre, le gardien de la maison est...
— Non. Il ne faut pas que Maeve sache que tu m'as trouvée. Si elle le sait, tout est perdu. Elle m'a dit qu'elle avait un plan de secours, des documents qu'elle ferait publier si jamais tu échouais. Tout ce que je t'ai raconté, elle a une version déformée qui détruirait la mémoire de maman, de Thomas, de toute notre famille.
— Mais elle n'est pas là. Les lettres sont dans la grotte. Nous avons le temps, Lili. Nous pouvons fuir maintenant, aller à la police...
— Il y a un autre secret, Nellie. Quelque chose que je n'ai jamais osé mettre dans les lettres, de peur que Maeve ne les lise avant toi.
Elowen se pencha.
« Quoi donc ? »
Lillian noua ses doigts froids autour des poignets d'Elowen.
« Tomas n'a pas découvert la grotte par hasard. Il savait que Clara avait une fille. Il a fait des recherches, il a trouvé Maeve avant qu'elle ne me trouve. Et lors de sa dernière visite ici, trois semaines avant sa mort, il est descendu dans cette même cavité. Il avait des preuves. Des documents de naissance, des témoignages. Il a laissé une copie dans un endroit sûr, au cas où Maeve le ferait disparaître. Il l'a dit dans son journal intime. Le dernier mot qu'il a réussi à écrire... »
L'air dans la cavité sembla se raréfier.
« "La vraie héritière n'est pas..." — c'est là qu'il s'arrête, dit Elowen. Je l'ai lu dans son journal.
— Il s'est arrêté parce que Maeve l'a surpris. Mais il avait eu le temps de cacher la copie des documents. Je sais où. »
Lillian jeta un regard furtif vers le boyau par lequel Elowen était entrée.
« Dans la tombe de maman, à Londres. Dans l'ourlet de la robe qu'elle portait, celle qu'on a placée avec elle dans le cercueil. Tomas l'y avait cousue lui-même, la veille de sa venue à Merryn House. »
Elowen sentit le sang se retirer de son visage.
« Le cimetière de Highgate. Il faudrait...
— Il faudra déterrer notre mère, Nellie. Et trouver ces preuves avant que Maeve ne comprenne que nous les avons cherchées. Sinon, l'histoire que tu écris ne sera jamais la vraie. »
Dans le couloir, le sable crissa sous un pas. Les yeux de Lillian s'agrandirent, terrifiés, et elle poussa Elowen vers l'ouverture dans le mur.
« Elle revient. Va-t'en. Va-t'en maintenant, et fais comme si tu n'avais rien trouvé. Reviens demain, avec les preuves. »
Elowen recula, mais quelque chose la retenait. Un éclat dans les yeux de sa sœur — quelque chose de différent. Quelque chose qu'elle n'avait pas vu depuis Londres, depuis l'enfance.
« Lili... est-ce que tu regrettes de ne pas avoir écrit toi-même ton histoire ?
— Mon histoire n'est pas finie, Nellie. Pas tant que nous serons toutes les deux vivantes. »
Le pas se rapprocha. Elowen s'enfuit.
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