Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 26: The Escape
Le grincement de la rouille précéda le pas, puis un bruit de clés contre la pierre. Elowen n'eut que le temps de plaquer une main sur la bouche de Lillian, de secouer la tête dans l'obscurité. Les chaînes de sa sœur cliquetèrent doucement, à peine audible sous le martèlement des vagues contre la falaise.
La trappe s'ouvrit. Une silhouette se découpa dans le rectangle de lumière grise, tenant une lanterne tempête. Elowen se recroquevilla dans l'ombre du renfoncement, le cœur cognant si fort qu'elle crut qu'il la trahirait.
— Je sais que tu es là, Elowen.
La voix était douce. Trop douce. C'était la voix de la femme du village, celle qui avait prétendu chercher sa sœur disparue, celle dont les yeux n'avaient jamais tout à fait rencontré les siens.
Maeve descendit les trois marches de pierre, la lanterne balayant la cavité. Elle portait une robe sombre, trempée jusqu'aux genoux, et ses cheveux ruisselants collaient à ses tempes. Près de vingt-cinq ans, pensa Elowen, mais les yeux étaient vieux. Vieux et durs comme le granit.
— Tu as trouvé ma cachette, continua Maeve en posant la lanterne sur une anfractuosité. J'avais espéré que nous pourrions en rester aux lettres. Mais tu as toujours été plus obstinée que ta sœur.
Elowen se redressa lentement, gardant le corps entre Maeve et Lillian.
— Clara. Ta mère.
Le nom tomba dans la cavité comme une pierre dans l'eau. Maeve ne cilla pas.
— Ma mère, oui. La femme que ton père a séduite et jetée comme un mouchoir usagé. La femme que ta mère a fait renvoyer de Merryn House sans un sou, parce qu'elle osait porter l'enfant de son mari.
Sa main glissa vers sa ceinture. Elowen vit l'éclat de l'acier avant de comprendre. Un couteau de pêcheur, court et effilé, qu'elle fit tourner entre ses doigts avec une aisance inquiétante.
— Et voilà que les deux sœurs Ash se retrouvent enfin réunies. Lillian la têtue, qui croyait pouvoir écrire sa propre fin. Et Elowen la romancière, qui pense pouvoir en inventer une meilleure.
Elle s'approcha, et Elowen recula d'un pas, sentant la paroi humide contre son dos. Lillian tira sur ses chaînes, un bruit mat et inutile.
— Laisse-la partir, Maeve. C'est moi que tu veux.
Maeve rit, un son cassant.
— Je ne veux personne, Lillian. Je veux juste que ça s'arrête. Que l'histoire soit écrite correctement. Que le monde sache ce que les Ash ont fait à ma mère.
Elle se tourna vers Elowen, le couteau pointé vers son ventre.
— Tu vas écrire la vérité. Ton éditeur t'attend pour ton prochain roman, n'est-ce pas ? Un livre sur une famille qui a détruit une femme innocente. Le manuscrit est presque prêt. Il ne manque que la fin.
Elowen sentit ses mains trembler, mais sa voix resta ferme.
— Tu veux que j'écrive ta version de l'histoire.
— Ta sœur a fui. Ton père a payé pour que le scandale disparaisse. Ta mère a fait semblant de ne rien savoir. Et moi ? J'ai passé vingt ans à regarder cette maison depuis le village, à regarder la mer, à attendre que quelqu'un paie.
Sa voix se brisa sur les derniers mots, et Elowen comprit soudain : Maeve n'était pas une criminelle. C'était une enfant qui n'avait jamais cessé d'attendre un père.
— Maeve. Écoute-moi.
Le couteau ne bougea pas.
— Je suis prête à écrire. Mais pas ta vérité. La mienne. Celle que j'ai découverte dans ces lettres.
— Les lettres de ta sœur ? Celles qui racontent ses amours avec Merrick ? La grande romance interdite ?
Elowen secoua doucement la tête.
— Pas celles-là. Celles que tu as écrites. Celle où tu décris ta mère, mourante, tenant ta main en prononçant le nom d'un homme qui n'est jamais venu. Celle où tu dis que tu aurais préféré n'être jamais née plutôt que d'être la honte de Merryn House.
Maeve blêmit. La main sur le couteau trembla.
— Tu n'as pas pu...
— Je les ai trouvées dans la grotte, sous les lettres de Lillian. Tu les cachais là, n'est-ce pas ? Avec les journaux de Tomas. Tu voulais détruire la preuve de ta propre souffrance avant de détruire la maison.
Lillian avait cessé de tirer sur ses chaînes. Ses yeux allaient de sa sœur à Maeve, quelque chose comme de la pitié s'y lisant.
— Tu as passé ta vie à cacher qui tu étais, continua Elowen. À jouer la fille du village, la curieuse, la servante. Mais dans ces lettres, tu n'étais plus Clara's fille. Tu étais juste une femme qui voulait être aimée.
Le couteau tomba. Le bruit métallique rebondit sur la pierre, puis le silence.
Maeve s'effondra à genoux, les épaules secouées de sanglots secs, comme si elle n'avait pas pleuré depuis des années et avait oublié comment faire. Elowen s'accroupit devant elle, sans la toucher.
— Je ne vais pas écrire ta version de l'histoire, Maeve. Et je ne vais pas écrire la mienne non plus. Je vais écrire celle de Lillian. Celle de ma sœur qui a aimé un homme que notre père a chassé, qui a fui parce qu'on lui a volé son choix, et qui a passé des années prisonnière de la haine d'une autre femme.
Elle regarda Lillian enchaînée, dont les joues ruisselaient de larmes silencieuses.
— Et peut-être, dans cette histoire, il y aura une place pour toi. Pas comme la méchante. Mais comme celle qui aurait pu être notre sœur, si le monde avait été plus juste.
Le silence dans la cavité était si épais qu'Elowen entendait la respiration des vagues à travers la roche. Maeve releva la tête. Ses yeux étaient rouges, sa beauté fanée par les larmes.
— Je l'aimais, dit-elle dans un souffle. Merrick. Avant Lillian. Je l'aimais, et il ne m'a jamais vue. Jamais.
Lillian ferma les yeux, et quelque chose se brisa dans la cavité. Pas les chaînes. Quelque chose de plus ancien.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.