Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 32: The Storm Again
La nuit tomba comme un couperet sur la mer. Elowen avait connu les orages londoniens, ces pluies obliques qui noyaient les trottoirs sans jamais troubler le ciel. Rien à voir avec cette fureur atlantique qui s'abattait sur Merryn House, cognant aux volets comme un poing furieux, hurlant dans les cheminées désaffectées.
Elle se tenait dans la bibliothèque, un verre de whisky tiède entre les mains, quand la première rafale secoua les vitres. Lillian entra, les joues rougies par le vent, refermant la porte derrière elle avec effort.
— La pluie arrive dans cinq minutes. Peut-être moins.
— C'est toi qui as vu la météo ?
Lillian sourit, un sourire fatigué qui creusait ses joues.
— C'est mon corps qui le sent. Douze ans dans une grotte, on apprend à lire le ciel.
Elowen ne répondit rien. Il y avait encore tant de choses qu'elles n'avaient pas réparées, tant de phrases qu'elles n'avaient pas dites. Mais la nuit précédente avait tissé quelque chose entre elles — fragile, oui, mais réel.
La porte s'ouvrit de nouveau. Merrick entra, chargé de bûches, un imperméable ruisselant sur les épaules. Il s'arrêta en les voyant toutes les deux, comme s'il entrait dans une pièce qu'il ne reconnaissait pas.
La foudre déchira le ciel. Une seconde de lumière blanche, puis le noir. Le grondement qui suivit fit vibrer les murs.
— Ce vieux manoir a vu pire, dit Elowen pour briser le silence.
— Il a vu pire que toi, dit Merrick doucement.
Il déposa les bûches dans l'âtre et se mit à genoux, froissant du papier journal, disposant les brindilles en éventail. Elowen le regardait faire, ses mains larges et calmes, ses épaules voûtées par quelque chose qui ressemblait à de la contrition.
— Vous avez terminé votre confession ? demanda-t-elle.
Merrick ne leva pas les yeux.
— Presque. J'écris lentement. Chaque mot pèse.
— C'est bien le moins.
Lillian s'assit près du feu, tirant un plaid sur ses genoux. Ses cheveux, plus courts qu'avant, encadraient son visage d'une manière qui la faisait paraître à la fois plus jeune et plus vieille. Elle leva la tête vers Merrick, et Elowen vit quelque chose passer entre eux — une lumière sourde, un courant électrique que les années n'avaient pas éteint.
Le toit gémit. Une goutte d'eau tomba du plafond, puis une autre. Lillian rit doucement, un son qui roula dans la pièce comme un galet.
— Rien ne change vraiment.
— J'ai réparé cette fuite l'année dernière, dit Merrick.
— Tu l'as réparée il y a dix ans aussi.
— Elle revient. Comme moi.
Elowen tourna la tête. Leur complicité avait une densité physique, une histoire qui la précédait et qui la suivrait. Elle aurait dû se réjouir — c'était ce qu'elle voulait, non ? Que sa sœur retrouve l'amour qu'on lui avait volé ? Mais quelqu'un dans sa poitrine serrait un poing qu'elle ne reconnaissait pas.
La pluie s'abattit. Pas une pluie, une avalanche d'eau. Le ciel s'ouvrit au-dessus de la Cornouailles et déversa des heures d'océan sur le toit de Merryn House. Les fenêtres tremblèrent dans leurs cadres.
Merrick alluma le feu. Les flammes montèrent, dessinant des ombres dansantes sur les murs tapissés de livres. Elowen s'installa dans le fauteuil élimé, face à la fenêtre qui donnait sur le vide. Elle ne voyait rien — que du noir, du vent, de l'eau.
— Raconte-moi le reste, dit Lillian soudain.
Elowen se tourna vers elle.
— Quel reste ?
— Ce qui s'est passé à Londres. Avec papa. Avec ton travail. Avec le fait que tu as tout laissé tomber pour venir me chercher.
Elowen reposa son verre.
— Tu sais ce qu'il m'a dit au téléphone ? Qu'il regrette. Mais il ne regrette pas ce qu'il a fait. Il regrette d'avoir été découvert.
— C'est lui tout craché.
— Je l'ai coupé. Financièrement. Il devra apprendre à vivre sans l'argent de mes livres.
Lillian resta silencieuse. Le feu crépitait. La pluie martelait.
— Tu as fait ça... pour moi ?
Elowen la regarda. Douze ans de silence, douze ans de lettres mortes, douze ans à l'imaginer vivante puis morte puis vivante. Elle sentit les larmes monter sans les retenir cette fois.
— J'ai fait ça pour toi, oui. Mais aussi pour moi. Parce que j'en avais marre d'être la fille qui obéissait.
Un silence épais, chaud comme de la cendre. Puis Lillian se leva, traversa la pièce, et s'agenouilla devant le fauteuil de sa sœur. Elle prit ses mains.
— Tu n'as jamais été la fille qui obéissait, Elowen. Tu as toujours été celle qui écrivait.
Elowen rit à travers ses larmes.
— J'écrivais des mensonges.
— Tu écrivais des histoires pour les comprendre.
Merrick ne disait rien. Il était resté près du feu, les mains enfoncées dans les poches, immobile comme une statue de sel. Elowen leva les yeux vers lui, et ce qu'elle vit dans son visage la fit taire.
Il regardait Lillian. Pas comme on regarde une sœur rachetée, un passé ressuscité. Il la regardait comme un homme qui a passé douze ans à porter un deuil impossible et qui découvre que le poids n'était pas nécessaire.
Lillian le sentit. Elle lâcha les mains d'Elowen et se tourna vers lui. La pluie redoubla, comme si le ciel entrait dans la danse.
— Merrick, dit-elle doucement. Tu ne m'as jamais demandé pourquoi je n'ai pas essayé de te prévenir.
— Tu étais prisonnière.
— Pas depuis le début. Au début, j'ai fui. J'ai choisi de disparaître pour te protéger. Père savait tout, il avait des hommes partout, il t'aurait détruit. J'ai cru que c'était la seule manière.
Merrick s'approcha. Un pas. Deux. La distance entre eux se réduisait comme une marée qui se retire.
— Lillian...
— J'ai un regret, continua-t-elle. Un seul. J'ai regretté de n'avoir pas pensé à toi comme à un complice plutôt qu'à une victime. J'aurais dû te faire confiance. J'aurais dû te dire la vérité.
— Tu t'es sacrifiée pour moi, dit-il.
— Je me suis sacrifiée pour une histoire que je croyais connaître. Père m'avait dit que tu me trahirais — que tu étais un homme qui écoutait ses ordres. Et j'ai eu peur.
Le feu explosa dans une montée de flammes, une bourrasque tombant dans la cheminée. Elowen vit Merrick tendre la main. Lillian la prit. Leurs doigts se nouèrent comme s'ils avaient toujours été destinés à le faire.
Elowen baissa les yeux. Elle aurait pu regarder — c'était le récit qu'elle aurait écrit, la scène qu'elle aurait décrite. Mais quelque chose dans sa poitrine refusait. Une vérité plus ancienne que la sœur.
Elle l'avait aimé. Pas ouvertement, pas consciemment. Mais il y avait eu des moments — des regards échangés, des rires partagés, des heures où elle s'était demandé ce que ça ferait d'être son refuge — que son cœur avait stockés sans qu'elle le sache. Elle les retrouvait maintenant, comme des lettres qu'on ne se souvient pas d'avoir écrites.
Lillian l'avait aimé à travers tout. Elle, Elowen, avait simplement appris à vivre dans l'ombre de cet amour.
Elle se leva, saisit son verre, et se dirigea vers la fenêtre. Derrière elle, elle entendit le silence qui précède les baisers — cette suspension du monde, cette retenue du souffle, ce moment où deux personnes cessent d'être des individus pour devenir une histoire.
Elle ne se retourna pas.
Le baiser fut si doux qu'elle faillit ne pas l'entendre. Mais elle l'entendit — ce murmure d'air, ce contact de lèvres contre lèvres, douze ans de chagrin qui se dénouait contre la pluie.
Elowen prit une gorgée de whisky. Il avait le goût du sel.
— Lillian, dit-elle sans se retourner. Merrick.
Ils se séparèrent, gênés, comme des adolescents surpris par un parent. Elowen se tourna enfin. Elle les vit : les joues rouges de sa sœur, les mains tremblantes de Merrick, la lueur d'une innocence retrouvée dans leurs yeux.
— Je ne vais pas m'en aller, dit-elle. J'ai besoin de vous.
— Tu n'es jamais loin, dit Lillian.
— Aujourd'hui, je le suis. Cette maison... elle m'a prise dans ses filets dès la première nuit. Tu es revenue, et je croyais que cette maison allait devenir la mienne. Mais elle n'a jamais été la mienne. Elle était la vôtre — la vôtre et celle de Merrick.
Merrick ouvrit la bouche pour parler, mais Elowen leva la main.
— Ne te justifie pas. Je ne suis pas en colère. Je suis seulement... en train d'apprendre.
— D'apprendre quoi ? demanda Lillian.
Elowen sourit, un sourire triste qui ne touchait pas ses yeux.
— Que je dois arrêter d'écrire la vie des autres pour exister dans la mienne.
La foudre frappa si près que la maison entière trembla. Les lumières vacillèrent, puis s'éteignirent. Le noir absolu. Seul le feu restait, ses flammes basses éclairant les visages comme des masques antiques.
Quand les lumières revinrent, Elowen était à la console près de la porte. Elle tenait une enveloppe dans la main. Pas une des lettres de Lillian. Une autre. Papier épais, cachet de cire bleue.
— Où avez-vous trouvé ça ? demanda-t-elle à Merrick.
— Je ne l'ai jamais vue.
— Elle était dans ta pile de confessions.
Merrick secoua la tête.
— Je n'écris pas sur du papier à lettres.
Elowen décacheta l'enveloppe. Une feuille unique, écrite d'une main serrée qu'elle connaissait. Sa propre écriture ? Non. Celle de Maeve. Une écriture qui imitait la sienne.
Elle lut à voix haute :
— « La deuxième clé n'a jamais été confiée à personne. Elle est enterrée là où j'ai enterré ma vérité : sous la pierre qui garde l'océan, dans la maison que nous construisons tous dans nos têtes. Lillian Ash n'est pas morte. Mais aucune Ash n'a jamais été libre. H. Tredinnick est venue te chercher. Et elle t'attend toujours. »
La pluie frappait les vitres. Lillian et Merrick échangèrent un regard. Elowen relut la lettre.
— H. Tredinnick... elle n'est pas un fantôme, dit-elle lentement. C'est quelqu'un qui est encore vivant. Et elle s'est rendue — pas pour se rendre, mais pour aller nous chercher.
Le feu mourut dans la cheminée. La nuit était longue. Et la mer, là-bas, ne promettait rien.
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