Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 33: The Manuscript
La pluie avait cessé, mais l’air de la grotte restait lourd, chargé de sel et d’humidité. Elowen s’y était glissée à l’aube, sans lampe, guidée par la mémoire des ténèbres. Ses doigts tracèrent le rocher là où le portrait s’était trouvé, là où le nom de Hannah avait été griffé. Rien. Puis, plus loin, sous une saillie que les marées n’atteignaient jamais, sa main rencontra un paquet enveloppé de toile cirée.
Elle le tira vers elle. Le tissu craqua, révéla un cahier écorné, la couverture bouffie par l’humidité. Pas de titre. Mais dès la première page, elle reconnut l’écriture : penchée, rageuse, les majuscules appuyées comme des coups de poing. *Maeve.*
Elowen le ramena à Merryn House dans la poche intérieure de sa veste, le cachant comme un secret honteux. La maison dormait encore. Dans sa chambre, elle alluma la lampe de chevet et ouvrit le cahier sur ses genoux.
Le texte commençait au milieu d’une phrase, sans préambule :
*…et elle crut que la mer l’écouterait. Mais la mer ne parle qu’à celles qui se taisent.*
Un frisson parcourut le dos d’Elowen. C’était *sa* phrase. La première ligne de son premier roman, celle qu’elle avait écrite à dix-neuf ans, seule dans sa chambre londonienne, avant d’avoir rien publié. Personne ne la connaissait. Elle était restée dans un carnet, jeté des années plus tôt.
Elle tourna la page, et le souffle lui manqua. L’histoire était là, tordue, inversée. Sa fragile narratrice, son héroïne timide qui cherchait un phare, devenait une créature de vengeance. Le manoir de son roman, ce lieu d’exil, était ici un tombeau. Et la mère qu’Elowen avait peinte en silhouette lointaine devenait une femme enchaînée, dont les lettres n’arrivaient jamais à leurs destinataires.
Elowen lut jusqu’à l’aube. Le cahier était long, plus de deux cents pages, écrites dans des rafales différentes, certaines presque illisibles, écrasées par la colère, d’autres douces et d’une lucidité tranchante. Maeve y racontait une autre histoire que celle qu’ils avaient reconstituée. Elle n’était pas simplement la fille d’un homme cruel. Elle était la fille d’une femme qui avait *écrit*, elle aussi.
À la page cent douze, la voix changea. Maeve parlait à la première personne, s’adressant directement à quelqu’un. À Elowen.
*Tu crois que je ne t’ai pas vue arriver avec tes cahiers et ta célébrité, tes phrases propres et tes fins heureuses. Tu crois que je ne sais pas ce que c’est que de vouloir sculpter le monde avec des mots et de ne recevoir que des coups en retour. Ma mère avait un carnet pareil au tien. Elle le couvrait de lettres. Elle les cachait sous le plancher, comme moi j’ai caché celui-ci. Et chaque nuit, mon père les brûlait, une par une, en disant que les femmes de cette maison n’avaient rien à dire que le vent ne puisse emporter. Tu sais ce qu’il a fait quand elle l’a laissé mourir de faim ? Il l’a enterrée avec son stylo. Il a dit que ça lui servirait peut-être dans l’autre monde, s’il y avait une autre monde pour les menteuses.*
Elowen dut poser le cahier. Ses mains tremblaient. Elle pensa à sa mère, à Elspeth, à ces vêtements d’enterrement traversés de fils de soie. À la vérité que Lillian avait révélée. Mais cette vérité-là, celle de Maeve, elle n’y avait pas vu une sœur d’encre. Elle n’y avait vu qu’une ennemie.
Elle continua, forçant ses yeux à rester ouverts.
*Tu as écrit sur les femmes qui se taisent. Tu les as enfermées dans tes pages, propres, tragiques, consolées. Mais tu ne sais pas ce que c’est que de se taire quand on a tant à dire qu’on en meurt. La seule différence entre toi et moi, c’est qu’on t’a laissée parler.*
Plus loin, une autre section, plus récente, l’écriture plus hâtive :
*Je suis venue ici pour acheter la maison, comme ton père me l’a demandé. Mais je suis restée pour une autre raison. Je voulais trouver le cahier de ma mère. Elle disait que cette maison la connaissait avant même sa naissance. J’ai cru que je le trouverais dans les murs. Je l’ai cherché partout. Je n’ai trouvé que celle qui s’appelait comme elle.*
Elowen relut le passage plusieurs fois. *Celle qui s’appelait comme elle.* Hannah. Pas Lillian. Hannah.
Elle se leva, le cahier serré contre sa poitrine. Le soleil pâle éclairait enfin la baie. Elle descendit à la cuisine, trouva la cafetière à moitié pleine, s’assit à la table de bois. Lillian apparut dans l’embrasure, les cheveux emmêlés, encore vêtue de la veille.
— Tu n’as pas dormi, dit-elle.
— J’ai trouvé quelque chose. Dans la grotte.
Elowen plaça le cahier entre elles. Lillian le toucha du doigt comme s’il pouvait mordre.
— C’est à elle ?
— C’est elle. Tout entière. Elle voulait être écrivain, Lillian. Sa mère aussi. Elles ont été écrasées, réduites au silence, et Maeve a pris la plume pour se venger. Elle a écrit notre histoire avant que nous la vivions. Elle l’a écrite pour que nous devenions ses personnages.
Lillian ouvrit le cahier à une page au hasard. Elle lut quelques lignes, puis les referma brusquement.
— Elle dit que je suis morte depuis longtemps. Que celle qui vit maintenant n’est qu’une copie.
Elowen acquiesça.
— Elle a vu juste sur ce point. Mais elle se trompe sur le reste. Elle pensait que je lui volerais son histoire. Que je publierais la sienne comme la mienne. Ce n’est pas ce que je veux faire. Elle me l’a donnée, ou elle me l’a laissée pour que je la trouve. Je crois qu’elle voulait que quelqu’un, enfin, la lise.
— Tu as pitié d’elle.
— Non. Mais je comprends. Sa mère est morte en croyant que ses mots ne valaient rien. Maeve a passé sa vie à prouver que les mots pouvaient tuer. Elle a réussi, d’une certaine façon. Mais ce cahier, Lillian, c’est autre chose. Ce n’est pas une lettre d’adieu. C’est une demande.
— Quelle demande ?
Elowen tourna les dernières pages. La dernière était datée d’une semaine, juste avant la reddition de Maeve.
*Si tu lis ceci, c’est que tu as cherché jusqu’ici. Tu as cherché la vérité partout, dans les photographies, dans les tombes, dans les murs. Mais tu n’as pas cherché dans ce que j’ai écrit. Personne ne cherche jamais là. Tu es la première. Alors je te donne la fin. La deuxième clé n’a jamais été perdue. Elle a été cousue dans la doublure du manteau de ma mère, celui qu’elle portait le jour de sa mort. La maison a été vendue avec tout ce qu’elle contenait. Ton père a fait racheter les meubles, les vêtements, les livres. Elle est dans une malle qui porte son nom, dans un entrepôt à Truro, à la mémoire d’une femme qu’ils ont tous oubliée. Vas-y, Elowen. Ouvre la malle. Et tu trouveras ce que tu cherches vraiment.*
Elowen releva les yeux. Lillian la regardait, le visage pâle, les mains croisées sur la table.
— Si elle dit la vérité, murmura Elowen, on sait où est la clé. Et on sait ce qu’elle ouvre.
— Rien n’ouvre, répliqua Lillian. On a fouillé la maison. Il ne reste rien de caché.
— Il reste le caveau du jardin. Celui qui est sous le rosier. On n’a pas encore trouvé de serrure dans toute la maison qui correspondait à cette clé. Mais si la clé était là depuis le début, dans cette malle, alors la serrure est aussi là où on ne regardait pas.
Lillian prit le cahier et le tint contre elle.
— Et si c’est un piège ? Si Maeve a orchestré tout ça depuis sa cellule pour que nous ouvrions une malle piégée ?
— Elle est à l’hôpital sous garde. Elle ne peut plus nous atteindre. Mais elle peut nous orienter. Et si elle nous a dit où trouver la fin de son histoire, je veux la lire.
Elowen se leva, attrapa son manteau.
— Prépare-toi. Nous prenons la voiture. Nous allons à Truro.
Lillian hésita, puis hocha la tête.
— Et Merrick ? Il doit savoir ce que nous faisons.
— Plus tard. Quand nous saurons ce que contient cette malle. Pour l’instant, personne ne sort d’ici sans que nous ayons la certitude que la clé est vraiment dans nos mains. Le reste peut attendre.
Mais alors qu’elles sortaient, la pluie recommença, fine et persistante, et Elowen vit dans la vitre de la porte une lueur qu’elle n’avait pas remarquée la veille. Une ombre, debout, silhouette indistincte à la fenêtre de l’étage, là où Lillian ne dormait pas, là où Merrick ne se trouvait plus. L’ombre ne bougea pas. Puis elle disparut, avalée par le jour naissant.
Elowen ne dit rien à sa sœur. Mais elle garda le cahier serré sous son bras, et en descendant le chemin vers la voiture, elle sut que quelqu’un les observait encore.
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