Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 35: The Writer's Block
La pluie tambourinait contre les vitres du salon comme si la mer elle-même cherchait refuge. Elowen était assise devant la machine à écrire qu'elle avait fait venir de Londres, ses doigts suspendus au-dessus des touches comme des oiseaux hésitant à s'envoler. La page blanche la fixait, impitoyable.
Le roman refusait de naître.
Elle avait écrit dix romans en dix ans. Certains médiocres, d'autres acclamés, mais chacun avait coulé d'elle comme l'eau d'une source qu'elle croyait intarissable. Aujourd'hui, la source était tarie. Le chapitre final de son gothique cornouaillais — celui où l'héroïne découvre la vérité sur sa sœur disparue — restait une plaie ouverte sur le papier.
« Tu vas user le ruban à force de le regarder. »
Lillian se tenait dans l'embrasure, un plateau de thé fumant entre les mains. Elle portait une robe bleue que Merrick lui avait trouvée quelque part dans les placards de Merryn House, trop grande pour elle, élégante d'une manière désuète. Depuis leur retour de Truro — vide, le hangar ayant été fouillé avant leur arrivée, le coffre disparu — elle s'était installée comme si elle avait toujours vécu là. Comme si les vingt ans de séparation n'étaient qu'un mauvais rêve.
« Je ne sais pas comment finir, dit Elowen.
— Tu n'as jamais su comment finir tes histoires. Tu écrivais toujours des fins pour les autres.
— C'est différent. »
Elowen se retourna, laissa ses mains tomber sur ses genoux. La douleur dans sa poitrine n'était plus l'amour silencieux qu'elle portait pour Merrick — celui-là, elle l'avait enterré dans le jardin avec ses illusions, en regardant Lillian se jeter dans ses bras. Non, c'était autre chose, plus ancien, plus profond. Une dette qu'elle ne savait pas comment payer.
« J'ai passé dix ans à écrire des romans sur des femmes qui se taisent, dit-elle lentement. Des femmes piégées, des femmes dont les voix ont été volées. Je trouvais ça noble. Je pensais que je leur donnais une voix.
— Tu l'as fait.
— Je les ai faites parler pour moi, Lillian. Pas pour elles. » Elle tapota le papier. « Ce roman-ci, je l'ai commencé avant de savoir. Avant les lettres, avant la grotte, avant de découvrir que notre famille était un champ de ruines que Maeve avait labouré avec sa propre histoire. Je pensais écrire une fiction gothique. Je n'avais pas compris que j'écrivais la nôtre. »
Lillian posa le plateau sur la table basse et vint s'asseoir sur le canapé près de la machine à écrire. Ses yeux étaient fatigués, mais il y avait en elle une lumière nouvelle, une paix qu'Elowen ne lui avait jamais connue. Le confessionnal avait fait plus que la libérer ; il l'avait rendue entière.
« Qu'est-ce qui bloque, exactement ?
— Le chapitre de la fin. L'héroïne trouve sa sœur. Elle découvre que toute sa vie était un mensonge écrit par une autre femme. Elle doit décider comment répondre. » Elowen soupira. « La sœur lui pardonne, et ensemble elles affrontent la vérité. C'est ce que j'avais prévu dès le début. Sauf que je n'ai rien vécu de ça quand j'ai commencé ce livre.
— Et maintenant que tu l'as vécu ?
— Maintenant je sais que ça ne se passe pas comme ça. » Elle se leva, fit les cent pas devant la fenêtre. La mer était grise aujourd'hui, houleuse, sans son manteau d'écume blanche. « Le pardon n'est pas une ligne droite. C'est une route pleine de nids-de-poule, de détours par la culpabilité, de ronds-points où on tourne en rond. On pardonne, puis on se souvient d'autre chose, puis on re-pardonne. Ce n'est pas un acte, c'est un processus.
— Alors écris ça.
— Ce n'est pas ce que mon éditrice veut. Ce n'est pas ce que mes lecteurs attendent. Ils veulent une catharsis propre, une fin où le voile se déchire et où tout est révélé.
— Et toi ? Qu'est-ce que tu veux, Elowen ? »
La question la cloua sur place. Elle se tourna vers Lillian, qui la regardait avec cette patience étrange des sœurs qui ont traversé l'enfer et survivent. Avec l'insistance de quelqu'un qui sait, viscéralement, que les vraies questions ne sont jamais celles qu'on pose en amont.
« Je veux écrire la vérité, dit-elle enfin. Mais je ne sais pas comment. Je ne sais pas par où commencer. Mes personnages me mentent dès que j'essaie. Ils veulent être des héros, des victimes exemplaires, des méchants clairs. Ils refusent d'être des gens. »
Lillian se leva, traversa la pièce et vint se planter devant la machine à écrire. Elle tendit la main, effleura les touches comme si elles étaient des reliques.
« Est-ce que tu te souviens du premier conte que Mamie nous racontait ? Celui de la femme qui vivait dans une tour de verre ? »
Elowen plissa les yeux. « Elle pouvait tout voir, mais personne ne pouvait la voir.
— Sauf celui qui ne regardait pas. Le fou qui marchait la tête baissée, les yeux sur ses pieds, et qui trébucha sur la tour. Il la vit de l'intérieur, parce qu'il était à terre. C'était son histoire préférée, disait-elle. Parce que c'était la nôtre. »
Elowen resta silencieuse un long moment. Sa grand-mère, la femme au portrait, celle qui avait gardé l'onyx pendant quarante ans. Celle qui savait — qui avait su — et qui avait choisi de laisser les lettres se dérouler seules, plutôt que d'intervenir. Avait-elle compris, elle aussi, que certaines vérités doivent être trouvées par celui qui les cherche ?
« Je ne peux pas écrire la fin comme je l'avais prévue, dit finalement Elowen. Parce que je n'étais pas là quand Maeve a écrit la sienne. Je n'étais pas là quand tu as été forcée d'écrire cette lettre à Merrick. Je n'étais pas là quand Hannah Tredinnick a été enterrée sous ton nom. J'ai passé toute ma vie à arriver après les événements, à reconstruire des histoires que je n'ai pas vécues, à donner des fins que les vivants ne m'avaient pas demandé de créer.
— Mais tu es là maintenant. »
Lillian s'assit sur le rebord du bureau, jambes croisées, dans cette posture qu'elles avaient toutes les deux héritée de leur mère — celle qui se penchait en avant quand elle parlait, comme pour attraper les mots au vol.
« Tu ne peux pas écrire ce que tu n'as pas vécu. Mais tu peux écrire ce que tu es en train de vivre. Ce n'est pas un roman sur la disparition d'une sœur. C'est un roman sur la revenante qui vient auprès de sa sœur vivante. Sur le deuil qui devient une table à partager. Sur la maison qui se vide de ses fantômes pour se remplir de bruits de thé et de rires. »
Elowen regarda sa sœur. Lillian, qui avait porté le nom d'une morte pendant vingt ans. Lillian, qui avait été enterrée trois fois dans les registres et une fois dans le cœur de son premier amour. Lillian, qui se tenait devant elle, vivante et entière, et qui lui demandait de témoigner.
« Tu veux dire que je devrais écrire un livre sur nous ?
— Sur elles, peut-être. Mais dédié à nous. »
Elowen comprit alors. Le roman qu'elle avait commencé n'était pas faux — il était incomplet. Elle avait écrit l'angle mort, l'héroïne qui découvre la vérité. Mais elle avait omis la dernière page, celle que seule la vie peut écrire : non pas la découverte, mais la réponse. Non pas la révélation, mais la consécration.
Elle s'assit devant la machine. Cette fois, ses mains trouvèrent les touches sans hésiter.
Elle écrivit une dédicace d'abord, en tête du manuscrit qu'elle n'avait peut-être pas besoin de finir ce soir :
*Pour Lillian, qui fut enterrée vivante et qui revint à pied.*
La pluie cessa soudain. Dans le silence qui suivit, Elowen entendit un bruit au-dessus d'elle — un grincement, comme des pas sur le plancher du grenier. Elle leva les yeux vers le plafond, où une ombre glissa derrière la poutre.
« Lillian, dit-elle lentement, tu as vu quelqu'un entrer depuis notre retour ? »
Lillian haussa les sourcils. « Personne. Merrick est à la cave, à inventorier les archives. Pourquoi ?
— Rien. » Elowen regarda encore le plafond, mais l'ombre était partie. « Fatigue. Le ruban de la machine est usé, en plus. Il faudra que j'en commande. »
Mais elle savait que ce n'était pas le ruban qui était usé. C'était sa capacité à ignorer ce qui se cachait dans les murs de Merryn House. Maeve était en prison, le coffre avait été déplacé par une inconnue, et pourtant la maison continuait de respirer comme si elle contenait encore quelqu'un de vivant.
Dehors, dans le crépuscule qui tombait sur la falaise, une silhouette se découpa un instant contre le ciel pâle — puis disparut du côté du cimetière.
Elowen retourna à sa machine et continua d'écrire. Mais une partie d'elle, désormais, écoutait.
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