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Les Lettres Tachées de Sel

Lire le chapitre 8: The Ledger

La pluie s’était levée avec le soir, fine d’abord, puis drue, fouettant les vitres du manoir comme des doigts impatients. Elowen tenait encore la lampe torche dans sa main, mais son chemin vers le chapel était impraticable, la boue transformée en piège glissant. Elle n’avait pas trouvé le maid, pas plus que la porte scellée. Seulement des murs effondrés, des pierres moussues, et le silence humide des ruines.

Elle rentra par la cuisine, secoua sa veste trempée sur le seuil. La maison était silencieuse, mais pas vide — quelque chose respirait dans ses cloisons, un pouls lent que le vent semblait suivre. Elle écouta. Rien. Pas de Merrick. Pas de réponse.

Il fallait trouver la maid. Cette femme de ménage qui ne venait jamais, dont le nom figurait sur le planning accroché dans l’office, et qui pourtant n’avait laissé aucune trace dans les chambres poussiéreuses. Elowen l’avait cherchée l’après-midi entier. Rien. Pas un chiffon déplacé, pas une serrure graissée.

Le bureau de Merrick était fermé à clé. Elle le savait parce qu’elle avait déjà essayé, deux jours plus tôt, par curiosité — un geste qu’elle s’était reproché aussitôt. Cette fois, elle fit le tour du lourd meuble en chêne qui barrait le couloir du premier étage, et remarqua que la petite clé de cuivre pendait encore au trou. L’avait-il laissée là ? Pour elle ?

Elle hésita. Une seconde. Pas plus. La curiosité était plus forte que la politesse — c’était ce qui faisait d’elle une romancière, et ce qui la perdrait peut-être.

La pièce était étroite, envahie par une odeur de vieux papier, de cire et de tabac froid. Un bureau ministre en acajou, un fauteuil fatigué, des étagères du sol au plafond. Mais ce que Elowen cherchait était posé bien en vue : un grand livre relié de cuir noir, marqué à l’or sur la tranche — *Merryn House, Comptes et Devoirs*.

Elle l’ouvrit. Les pages étaient couvertes d’une écriture dense, serrée, celle de Merrick — ou de son père, elle ne pouvait pas encore distinguer. Des colonnes, des sommes, des noms. Des fournisseurs de charbon, des maçons, des notaires. Et puis, au milieu, une écriture différente : celle de son père.

Elowen s’arrêta. Sa main tremblait légèrement.

*Ash, Nathaniel — prêt consenti le 4 mars 1987, somme de 12 000 livres.*

Une autre entrée plus haut :

*Ash, Nathaniel — renouvellement d’hypothèque sur les terres de Trevose, le 11 octobre 1992.*

Trevose. Le domaine familial avant tout. La maison que son père avait perdue, qu’il ne mentionnait jamais sans que sa voix se brise.

Elle tourna les pages, lentement. Les écritures se succédaient, se croisaient, comme deux courants qui se rejoignaient sans jamais se mêler. *Ash, Merryn, Ash, Merryn.* Les dettes s’annulaient, se réinstallaient, se transféraient. On aurait dit une conversation muette entre deux familles, avec pour seul langage l’argent.

Puis, au milieu du registre, un encart récent. Une colonne neuve, datée de l’année précédente, de la main de Merrick lui-même :

*Hôpital Sainte-Bride, Trevose — pension mensuelle.*

Le montant était élevé. Trop élevé pour une simple visite. Elowen nota mentalement le chiffre, le calcula dans sa tête : 1 800 livres par mois. Depuis avril dernier. Cela faisait plus d’un an.

Elle chercha d’autres entrées. *Sainte-Bride. Sainte-Bride. Sainte-Bride.* L’hôpital — qu’elle connaissait, de nom, pour avoir grandi dans la région. Un établissement spécialisé, disait-on avec un certain mépris, dans les troubles de l’esprit. Ancien asile victorien, reconverti en clinique psychiatrique dans les années soixante-dix. Personne de sa famille n’avait jamais séjourné là-bas. En tout cas, personne dont on lui eût parlé.

Pourquoi Merrick payait-il une telle somme à son propre gouvernement ? Et pourquoi l’argent partait-il du compte de la maison, comme si c’était une dette de Merryn, pas une faveur personnelle ?

Elle posa une main sur la page, comme pour en sentir la chaleur. Le papier était froid, l’encre sèche. Mais une pensée brûlante lui traversa l’esprit : et si la femme qui était entrée dans la crypte en 1952 — celle dont Merrick avait parlé, celle qui était ressortie avec le visage de Lillian — n’était pas qu’une légende ? Et si elle était encore vivante, quelque part, dans cet hôpital ?

Elowen referma le livre. Ses doigts tremblaient encore, mais pas de peur. De colère. Merrick savait. Il savait tout, elle en était certaine — et pourtant il ne lui avait rien dit, pas plus qu’au téléphone, pas plus dans son message, pas plus dans ses silences obstinés.

Elle sortit du bureau, remit la clé en place avec soin, puis traversa le hall. Sa montre indiquait 23 h 42. Elle devrait dormir, mais le sommeil la fuyait comme le reste.

Elle passa devant le cabinet de cuivre, au bout du couloir. Le rose blanc s’y trouvait encore — elle l’avait ramassé à l’aube, l’avait mis dans sa poche, puis l’avait remis là, ne sachant où le laisser. Le cabinet lui semblait étrangement vivant. Elle aurait juré que le coffre respirait.

Elle n’ouvrit pas le tiroir. Pas maintenant. Pas avec cette rage dans la poitrine. À la place, elle se dirigea vers l’escalier de service, de l’autre côté de la cuisine — celui que la maid aurait pris, si elle était venue. Il menait aux chambres des domestiques, au second étage abandonné.

Elle n’y avait jamais mis les pieds. Pas une seule fois.

L’escalier était étroit, la rampe rongée par le sel marin. Chaque marche grinçait sous son poids, comme si le bois protestait contre sa présence. En haut, un couloir bas de plafond, des portes alignées, toutes fermées. Trois d’entre elles étaient munies d’un petit verrou extérieur.

Un frisson lui parcourut l’échine. Ce n’était pas un hasard.

Elle poussa la première porte. Une chambre de service, meublée d’un lit de fer, d’une armoire vide, d’une chaise. Sur le rebord de la fenêtre, un bouquet d’herbes séchées — du thym, de la sauge — posé entre deux bougies consumées jusqu’à la cire.

La deuxième n’avait rien. Le lit était démonté, les murs nus. Mais dans le placard, au fond d’une poche oubliée, elle trouva une lettre. Pas une enveloppe — une feuille pliée en quatre, jaunie par les années.

Elle la déplia. L’écriture était fine, nette, très droite. Celle d’Isolde Merryn, peut-être. Ou celle d’une autre femme, plus récente. Une seule phrase :

*Je suis dehors. Vous ne pouvez pas m’enfermer toujours.*

Et en dessous, un schéma hâtif, tout en angles : un plan, avec un cercle en bas, marqué en toutes lettres : *Le caveau. On n’y descend qu’en sachant ce qu’on remonte.*

Elowen glissa la feuille dans sa poche. Les battements de son cœur lui semblaient trop forts dans le silence. Elle sortit de la chambre, hésita devant la troisième porte, celle au verrou tiré de l’extérieur et pas de l’intérieur.

Elle tourna la poignée. La porte s’ouvrit sans résistance.

Une chambre déserte. Et sur le lit, posée bien en évidence sur l’oreiller défait — comme si quelqu’un venait d’en sortir — une carte postale ancienne, noircie par l’humidité, représentant la chapelle de Merryn House, entourée de cette phrase écrite à l’encre noire, en capitale :

**ISOLDE N’EST PAS MORTE. ELLE EST ENFERMÉE.**

Elowen porta la carte à la lumière. L’encre était récente, encore humide sous le pouce.

Quelqu’un respirait dans la maison. Quelqu’un qui ne voulait pas se montrer — mais qui tenait à lui faire comprendre, lambeau après lambeau, que les morts, ici, n’étaient pas toujours morts.

Elle descendit l’escalier, la carte brûlante contre sa paume, et chercha Merrick. Il n’était pas dans le hall, pas dans la bibliothèque, pas dans la cuisine. Elle vérifia sa porte, trouvée ouverte — le bureau aussi, mais la pièce était vide. La maison entière semblait déserte.

Mais son manteau était encore accroché dans l’entrée. Ses clés étaient sur la table.

Il était là. Quelque part. Il se cachait d’elle — ou il était allé rejoindre la femme dont les empreintes fraîches dans la boue menaient du chapel vers la maison.

Elowen posa la carte postale sur le dressoir, face visible, comme un défi lancé à la maison elle-même. Puis elle sortit son téléphone, vérifia le signal — trois barres pleines. Elle composa une dernière fois le numéro de la clinique Sainte-Bride. À sa surprise, quelqu’un décrocha enfin.

— Je voudrais des informations sur une patiente, dit-elle en s’efforçant de garder la voix calme. Elle vous est adressée par la maison Merryn.

Une pause à l’autre bout du fil.

— Votre nom, madame ?

— Elowen Ash. Je cherche Lillian.

La voix hésita. Puis, très doucement :

— Tenez la ligne, madame Ash. Je transfère.

Elle entendit une sonnerie, puis des bruits de pas sur un sol carrelé. Loin, très loin, une porte qui s’ouvrait. Et puis, cette voix — basse, fatiguée, mais vivante :

— … Elowen ?

Les lettres tombaient de ses mains. Elle resta plantée là, au milieu du hall sombre, incapable de répondre, entre l’asile et la mer, le téléphone collé à l’oreille comme une planche de salut.