Les Lignes Profondes
Lire le chapitre 13: Aftermath of Doubt
La pluie tambourinait contre la vitre du café, brouillant les néons de la 34ᵉ Rue en une aquarelle sale. Mack tournait le gobelet de café entre ses doigts, le regard perdu sur les reflets. L’image du Warden flottait encore dans sa tête, cette voix grave, presque paternelle, qui racontait une autre histoire.
*Exécuté pour trahison. Pour vol.*
Les mots étaient restés dans sa poitrine, comme une écharde sous la peau. Il y avait trop de vérité dans la voix du Warden, ce qui le rendait d’autant plus dangereux. Un bon menteur mélange toujours assez de vrai pour que le faux devienne plausible.
Il sentit la présence d’Elena avant qu’elle ne parle. Elle se glissa sur la banquette en face de lui, son imperméable luisant d’humidité. Elle avait dû le suivre depuis le Noyau. Bien sûr qu’elle l’avait fait.
— Tu m’as l’air d’un homme qui vient d’accepter un marché, dit-elle, les yeux plissés.
Il but une gorgée de café tiède, lui fit signe de sa main libre.
— Tu sais, c’est drôle. Les gens me disent souvent que je suis trop pessimiste. Mais tes yeux en ce moment, Mack, ils crient que je ne suis pas assez méfiante.
Mack reposa le gobelet.
— Il m’a proposé une mission.
— Quelle genre de mission ?
— Espionner tes amis. Les Gardiens. Il m’a promis de laver le nom de mon père. Officiellement. Document signé, version corrigée.
Elena resta parfaitement immobile pendant un long moment. Puis son sac tomba sur la table avec un bruit sourd, et sa voix suivit, basse et coupante comme un scalpel :
— Tu as accepté.
Ce n’était pas une question.
— Elena —
— Tu as accepté de les trahir. Tu as accepté de jouer leur jeu.
— Il faut que tu écoutes —
— Non, moi, j’écoute ? siffla-t-elle. Tu crois que je n’ai pas entendu ça ? Les gens qui « écoutent » finissent toujours en dessous des rails quand ça concerne les Voss. Daniel a écouté le Warden. Regarde où ça l’a mené.
Mack planta ses coudes sur la table. Il sentit la colère monter, la même qu’il ressentait enfant quand on insultait son père.
— Ton père n’est pas mort pour une découverte. Il est mort parce qu’il cherchait la clé qui *commande* tout. Et maintenant, le Warden me la tend — pas physiquement, pas encore — mais il me tend le moyen de prouver qu’il ment. Si je refuse, il ferme toutes les portes. S’il te plaît, dis-moi que tu le vois.
Elena détourna les yeux. Une serveuse passa, leur proposa un autre café. Elle secoua la tête, et le silence retomba entre eux.
Quand elle reparla, sa voix était plus basse, presque fatiguée.
— Tu ne comprends pas ce que tu fais. Les Gardiens ne sont pas des innocents, Mack. Ce sont des fanatiques et des opportunistes. Mais c’est la seule force qui fait contrepoids au pouvoir du Sénéchal. Si tu les fais tomber… et si le Warden ment aussi sur le reste, il n’y aura personne pour le tenir en échec.
— C’est exactement pour ça que je dois les côtoyer. D’un côté seulement, on ne voit qu’un miroir déformé. Il faut bien vérifier l’autre pièce pour savoir quelle histoire est vraie.
Elle le fixa longtemps. Un métro passa au loin sous leurs pieds, le sol vibra très légèrement.
— Tu es un idiot, dit-elle finalement. Un idiot obstiné. Mais tu tiens de ton père, c’est certain.
— C’est plus ou moins un compliment ?
— C’est un constat. Fais attention à toi, Mack Riley. Et surtout, ne me mens jamais. Je sais reconnaître un mensonge sans même que tu ouvres la bouche.
Il esquissa un sourire.
— Ça tombe bien, je suis un mauvais menteur.
— Non, tu ne l’es pas. C’est justement ça qui est mauvais.
Elle se leva, rajusta son imperméable. Puis, avant de partir, elle se pencha et dit très vite :
— Si le Warden t’envoie quelque part, n’importe où, envoie-moi le nom du lieu. N’importe comment. Un SMS, une carte postale, même un dessin sur un ticket de métro. Je ne te sauverai pas. Mais je saurai où chercher le corps.
Et elle disparut sous la pluie.
Mack resta seul pendant un quart d’heure, puis abdiqua et commanda un deuxième café. Il fallait bien réfléchir à la suite. Une double mission, ça demandait de la méthode. Il n’avait pas de carnet — il avait arrêté d’en tenir après la mort de son père, trop de souvenirs — alors il le fit mentalement, en sirotant son café, jusqu’à ce que son téléphone vibre.
Un message de Vinny, pas le Texte en entier — juste un extrait. Un paiement passé de date, une note à régler, un ton désagréable. Puis un second message avec une capture d’écran de la porte de son appartement, ouverte de force, avec une légende qui ne laissait aucun doute :
*On t’a attendu, Riley. Tu n’es pas là. Mais on n’a pas besoin d’être là pour toi. Tu sais combien on demande pour une bonne petite frappe qui sait comment les machines marchent ? Beaucoup. Les gens de la surface paient bien pour une plume en métal.*
Un troisième message suivait — celui-là silencieux, mais le plus lourd de sens.
Une photo de sa machine à café, en pièces détachées sur son plan de travail.
Mack se leva brusquement, laissant deux billets sur la table. Il fonça dehors sous la pluie, le col relevé jusqu’au menton. Le trajet jusqu’à son immeuble prit une éternité — ou presque, un trajet en métro dans un tunnel plein de graffitis et d’humidité. Il sortit par la station bien après minuit, une fine couche d’eau au-dessus du sol.
Il remonta la rue au pas de course, et lorsque son immeuble apparut, il ralentit. Les fenêtres de son appartement étaient allumées au troisième étage. Une lumière qu’il n’avait pas laissé en partant.
Il s’adossa au mur, respira fort. Ses jambes tremblaient, et ce n’était pas le froid.
Il monta par l’escalier de derrière, celui qui menait aux toits, et avança prudemment jusqu’à sa fenêtre. À travers le rideau mal fermé, il vit deux hommes assis dans son fauteuil sale, partageant une bière qu’ils avaient sortie de son frigo. Ils parlaient fort, riaient de quelque chose sur son mur.
Mack attrapa son téléphone. Il aurait pu appeler la police. Mais quelle excuse ? Il avait des dettes, c’était sa faute, et le genre de dette que Vinny collectait ne se réglaient pas en une déposition.
Il fallait de l’argent. Beaucoup. Et vite.
Mais quel argent puisait dans le réseau souterrain, là où les gens ne regardaient jamais ?
Le réseau avait son propre genre de monnaie. Pas seulement des billets. Il y avait des détails, des objets, de l’énergie. Des « courants » comme Jax appelait ça, des canaux d’influence que certains « marchands » savaient revendre au plus offrant. Un homme habile pouvait gagner de quoi vivre en réparant certaines bornes discrètes, en détournant certaines protections, en gardant la bouche fermée.
Mais Mack n’était pas très doué pour la bouche fermée.
Il se baissa, ramassa un vieux morceau de tuyau abandonné au pied de la gouttière, le lança dans la vitre. Le verre vola en éclats — éclats trop bruyants. Les hommes sursautèrent, l’un d’eux jura. Mack ne resta pas pour voir sa réaction. Il descendit l’escalier de secours en fer, les marches tremblant sous son poids, jusqu’à l’allée étroite qui traversait l’arrière de l’immeuble.
Il courut sous la pluie pendant deux pâtés de maisons. Derrière lui, des pas sur le trottoir, une voix grave qui criait :
— Riley ! On n’a pas fini, connard !
Mack pressa le pas, tourna dans une allée de poubelles, sauta une grille basse, atterrit dans une cour de derrière. Il attendit, haletant, le dos contre les briques sales, jusqu’à ce que les pas s’éloignent.
Il resta là de longues minutes, à écouter le battement de son propre cœur.
Il fallait de l’argent. Il fallait savoir si le Warden le faisait suivre aussi. Il fallait regagner son appartement pour récupérer le badge — non, il l’avait sur lui, sous sa chemise. Le badge était léger contre sa peau.
Et il fallait prévenir Elena.
Il trouva un téléphone public au coin de la 12ᵉ Rue — encore fonctionnel, un miracle de plus dans cette ville. Il composa son numéro de mémoire. Elle décrocha à la deuxième sonnerie.
— C’est moi, souffla-t-il. Vinny a envoyé ses hommes. Ils ont saccagé mon appartement.
— Tu voulais un appartement, t’aurais dû choisir un autre métier, fit-elle. Ça devrait te faire comprendre que tu ne peux pas juste survivre d’un côté sans l’autre.
— Je sais. J’ai besoin de trouver de l’argent. Maintenant.
Il y eut un long silence, rempli de pluie et de statique.
— Le Noyau paie pour les bonnes réparations, finit-elle par dire. Mais une vraie mission ouvre d’autres portes. Tu as le badge. Va voir Jax. Il sait comment les jobs se paient quand on ne veut pas que le Noyau ait sa part.
— Jax ? Le gardien bourru à la hache ?
— Lui-même. Dis-lui que tu as des dettes de la surface. Il comprendra. Il avait les siennes avant de devenir gardien.
— Merci.
Elle ne répondit pas. La ligne cliqua.
Mack raccrocha, le combiné froid contre son oreille. Il le remit sur son support, puis resta un moment dans le petit abri de verre cassé, la pluie tambourinant sur le toit de tôle.
Quelque part en dessous, les Courants circulaient, indifférents à sa misère. Les Gardiens, le Sénéchal, la clé d’acier, le secret du Quatrième Étage — tout se déroulait dans cette obscurité où il commençait à peine à comprendre les règles.
Mais pour l’instant, il avait besoin de ce que Jax appelait « un petit boulot anonyme ». Il poussa la porte du téléphone, retourna sous la pluie, et prit la direction de la station la plus proche.
Il y avait une entrée pour les réparateurs — il la connaissait par cœur. Le trajet serait long, mais il pouvait marcher, réfléchir, et échafauder un plan qui tienne debout.
Une chose à la fois. D’abord, l’argent. Ensuite, le Sénéchal et son double jeu. Enfin, la vérité. Et si la vérité ressemblait à un mensonge, il s’arrangerait pendant que les pièces continuaient de tourner pour la faire tenir à l’envers.
En bas, une première lampe clignota au-dessus d’une porte de service. La ville de surface le laissait derrière, avec ses dettes et ses hommes de main. Sous le béton, il y avait d’autres règles, d’autres pièges — mais peut-être aussi un chemin qui vaudrait plus que les écus de Vinny.
Il s’engagea dans l’ombre, les marches mouillées, l’odeur du métal et de l’humidité.
Le silence retomba sur la 12ᵉ Rue, ne laissant que la pluie, et le petit claquement d’une porte qui se referme.
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