Les Lignes Profondes
Lire le chapitre 3: Father's Badge
La pluie tambourinait contre les fenêtres du petit appartement de Queens quand Mack sortit la boîte à outils de son père du placard poussiéreux. Il ne l'avait pas ouverte depuis l'enterrement, six ans plus tôt. Le cuir brun, marqué par des décennies de travail sous terre, sentait encore l'huile de machine et le tabac froid.
Ses mains hésitèrent au-dessus du fermoir.
La question le brûlait depuis que Salazar lui avait parlé de son père. *Le vieux avait-il vu ces symboles ? Avait-il connu ces tunnels ?*
Il ouvrit la boîte.
L'odeur le frappa comme un souvenir vivant. Des clés à molette rangées avec un soin maniaque, des tournevis aux manches usés, un marteau d'inspection dont le métal avait été limé par des centaines de nuits de travail. Rien d'extraordinaire. Rien qui ne ressemble à une carte au trésor ou à un journal secret.
Mack fouilla méthodiquement. Sous une couche d'écrous et de rondelles oubliés, ses doigts rencontrèrent du métal froid et fin. Il le retira.
Un insigne MTA. Mais pas comme ceux que portaient les employés actuels. Celui-ci était plus ancien, en laiton véritable, avec des bords adoucis par le frottement contre des poches pendant des années. Le nom « RILEY, F. » était gravé dessus. La photo de son père le fixait, plus jeune, avec cette expression sérieuse qu'il prenait quand il essayait de cacher un sourire.
Mack tourna l'insigne dans la lumière. Quelque chose clochait. Le logo MTA habituel avait été remplacé au verso par une gravure fine, presque invisible : deux lignes entrelacées qui se croisaient avant de plonger dans une spirale. Il sortit son téléphone et compara avec la photo qu'il avait prise du symbole sur le mur du tunnel.
Même motif. Pas question que ce soit une coïncidence.
Il resta là, assis par terre, le regard fixé sur cet insigne. Son père, dessinateur de circuits de signalisation pendant trente ans, avait porté ce symbole autour du cou sans jamais rien dire. Mack se souvint que le vieux refusait de descendre sur les quais de certaines stations. Toujours un prétexte : les courants d'air, le bruit des rames dans les tunnels étroits, l'humidité qui faisait mal à ses articulations. À l'époque, Mack avait cru que son père souffrait de claustrophobie. Maintenant, il se demandait si c'étaient les souvenirs qui le tourmentaient.
*File, Mack. Ne reste pas trop longtemps.* C'étaient les derniers mots de son père avant qu'une ambulance ne l'emporte dans la nuit, victime d'une crise cardiaque massive sur les quais de la 125e Rue. Pas un adieu. Pas une révélation. Juste ce conseil étrange que le gamin de seize ans avait mis sur le compte de la confusion de l'agonie.
Mack serra l'insigne dans sa paume. Le métal était encore froid.
Il fallait qu'il voie Salazar.
Le vieux vivait dans un studio au-dessus d'un magasin de pièces détachées automobiles sur Mott Haven, dans le Bronx. Mack avait noté l'adresse le jour où Salazar lui avait montré la bague. Il n'avait jamais eu l'occasion de s'en servir. Jusqu'à maintenant.
La sonnette de l'interphone ne fonctionnait pas à moitié. Il dut appuyer trois fois avant d'entendre une voix rauque grésiller.
— Qui ça ?
— Mack Riley. Le réparateur du A-line. On a parlé.
Silence. Puis le bourdonnement de la porte se fit entendre.
Mack grimpa trois étages d'un escalier dont les marches craquaient sous son poids. Salazar l'attendait sur le palier, vêtu d'un gilet de laine gris sur sa chemise, les yeux plissés avec méfiance.
— Je t'avais dit de ne pas venir chez moi.
— Il faut que vous voyiez quelque chose.
Le vieux soupira, mais il s'effaça et laissa Mack entrer. L'appartement sentait le thé noir et les vieux papiers. Des rayonnages couvraient les murs, remplis de livres reliés cuir et de classeurs sans étiquettes. Une seule lampe éclairait un bureau encombré où traînait une carte jaunie de Manhattan.
Mack posa l'insigne sur le bureau sans un mot.
Salazar baissa les yeux. Puis il se figea, les mains suspendues au-dessus de la table. Lentement, il prit l'insigne, le tournant entre ses doigts agiles. Le pli entre ses sourcils s'accentua.
— D'où vient ça ?
— De la boîte à outils de mon père. Il travaillait pour la MTA. Il est mort il y a six ans.
Salazar releva la tête. Son regard avait changé. Il y avait de la peur dedans. Une vraie peur, celle qui dépasse le simple frisson d'inconfort.
— Riley, F., murmura-t-il. Frank Riley.
— Vous le connaissiez ?
Le vieux reposa l'insigne sur le bureau avec une lenteur prudente, comme s'il pouvait exploser.
— Je m'en doutais. Quand tu as dit ton nom, j'aurais dû comprendre plus tôt. Les traits, la façon de marcher. Mais les Riley... c'était une famille de ligne-mainteneurs depuis trois générations. Ton père était un Linekeeper, Mack. Un des meilleurs.
— Un quoi ? demanda Mack. Salazar parlait comme si ce titre signifiait quelque chose, comme si une ligne invisible le reliait à un monde que Mack n'avait jamais connu.
— Les Linekeepers, c'était le nom qu'on donnait aux réparateurs des Deep Lines. Ceux qui savaient lire les symboles, entretenir les portes secrètes, réparer les conduits que personne ne devait trouver. Ils étaient le ciment entre notre monde et le réseau. Ton père en faisait partie.
Mack se laissa tomber dans la chaise en face du bureau. Son père ? Un gardien de tunnels secrets ? Le même homme qui l'emmenait au base-ball et qui oubliait son propre anniversaire à chaque fois ?
— Pourquoi il ne m'a jamais dit ?
— Parce que ce n'est pas le genre de chose qu'on dit à ses enfants, répondit Salazar en se resservant un verre de thé. On protège sa famille en la gardant dehors. Les Linekeepers vivent entre deux mondes, et les frontières finissent par devenir poreuses. Ton père a arrêté en 2018. Officiellement : une hernie discale. Officieusement : il a vu des choses qu'il ne pouvait plus ignorer.
— Quelles choses ?
Le vieux secoua la tête.
— Non. Tu ne peux pas demander ça.
— Je fais quoi alors ? Je continue à faire comme si je n'avais rien vu ? Vous m'avez dit vous-même que le symbole que j'ai vu dans le tunnel, c'était pas une hallucination. Maintenant, je découvre que mon père porte le même symbole depuis des années. Vous pouvez pas me laisser comme ça.
Salazar se leva et alla vers une armoire métallique dans le coin. Il en sortit une bouteille de whisky et remplit deux verres sans demander.
— Boire un peu, ça t'aidera à mieux comprendre ce que je vais te dire.
— Je veux pas boire. Je veux des réponses.
— Les réponses, tu les as déjà. La question, c'est de savoir si tu es prêt à les assumer. Salazar s'assit lourdement. Ton père n'est pas mort d'une crise cardiaque, Mack. Il a été exécuté.
Le silence tomba dans la pièce. Mack entendit la circulation au-dehors, le bourdonnement d'un néon dans l'appartement d'à côté.
— Quoi ?
— Il était descendu dans les tunnels cette nuit-là. Pas pour un travail officiel. Il cherchait quelque chose dans les sections abandonnées sous la 125e Rue. Je l'ai vu se préparer. Il portait son vieil insigne et il avait ce regard que les Concierges apprennent à reconnaître. Le regard de quelqu'un qui sait qu'il ne remontera pas forcément.
— Vous étiez au courant ? demandai-je, la voix tendue. Et vous n'avez rien fait ?
— J'ai essayé de le dissuader. Il m'a dit qu'il devait protéger quelque chose. Quelque chose qui valait plus que sa vie. Le lendemain matin, on l'a trouvé mort sur les voies. Les médecins ont parlé d'un malaise. Les rapports officiels d'un accident. Mais moi, j'ai vu le corps avant que la police ne le transporte. Il y avait une marque sur sa nuque, Mack. Une marque que notre people utilise pour identifier les traîtres.
Mack ferma les poings. Il avait passé six ans à se demander si son père avait souffert, s'il avait été seul dans le noir des tunnels, si quelque chose aurait pu le sauver. Et voilà que la vérité lui explosait à la figure, plus brutale que tout ce qu'il avait imaginé.
— Qui l'a tué ?
— Je ne sais pas. Si je savais, je te le dirais. Mais je sais qui protégeait les secrets de ton père. Le genre de secrets pour lesquels on tue.
— Vous parlerez pas plus. Bien sûr.
Salazar prit l'insigne et le poussa vers lui.
— Ta colère ne te rendra pas service, Mack. Elle te rendra aveugle. Les gens qui contrôlent les Deep Lines ne jouent pas selon les règles de la surface. Ils ont leurs lois, leurs rituels, leur hiérarchie. Si tu commences à creuser cette affaire, tu ne seras plus un simple réparateur qui a vu un symbole étrange. Tu seras une cible.
— Je suis déjà une cible. Quelqu'un a essayé de me tuer dans le tunnel, la nuit où j'ai découvert la porte.
— Non, répondit Salazar avec un calme déconcertant. Ce n'était pas une tentative de meurtre. C'était un avertissement. S'ils avaient voulu te tuer, tu serais mort avant d'avoir pu faire trois pas dans ce corridor. Ils voulaient que tu le racontes. Ils voulaient te voir paniquer et fuir. Ça, c'est toujours leur première approche.
Mack se releva, l'insigne serré dans sa main.
— Et après la première approche ?
Salazar le regarda longuement, comme s'il pesait une décision qu'il repoussait depuis des années.
— Je ne peux pas te protéger. Personne ne le peut. Pas ici. Pas si tu décides d'ouvrir cette porte pour de bon. Ty penses encore, pas vrai ? À la boîte d'archive au dépôt de la 207e Rue ?
Mack inclina la tête.
Salazar ouvrit la bouche, puis la referma. Quand il parla enfin, sa voix était fatiguée :
— Si tu y vas, ne me cherche pas. Je ne pourrai pas t'aider. Et surtout... méfie-toi de ceux qui te promettent des vérités. Sur les Deep Lines, la vérité a toujours un prix. Et ton père l'a payé de sa vie.