Les Lignes Profondes
Lire le chapitre 4: The Society's Summons
La pluie battait les vitres du snack-bar tout en longueur, luisantes de graisse et de lumière fluorescente. Mack fixait le café refroidi dans sa tasse, les doigts encore tachés de cambouis malgré le savon à ponce. Il n'avait pas dormi depuis deux jours. Chaque fois qu'il fermait les yeux, il revoyait le symbole incandescent, la lame qui reflétait une lumière impossible, et le visage de Salazar prononçant le mot exécuté avec la même douceur qu'on annonce une panne de signal.
Il aurait dû rentrer chez lui, se coucher, oublier. Mais il savait qu'il n'oublierait pas. Son père ne l'avait pas quitté par accident cardiaque. On l'avait tué. Et Mack avait le mauvais pressentiment que ça n'était que le début.
La porte du snack grinça. Mack leva les yeux par pur réflexe, s'attendant à un collègue, à un clochard, à n'importe qui. Mais la femme qui entra n'était rien de tout ça. Veste en cuir, jean usé, cheveux noirs en queue-de-cheval sévère — elle aurait pu être une passage du matin. Sauf qu'elle portait au cou un pendentif en acier gravé à la main. Le symbole était petit, discret, mais Mack le reconnut immédiatement. Il avait les rêves pour ça, maintenant. La nuit dans sa rétine.
Elle ne commanda rien. Elle marcha directement vers sa table et s'assit en face de lui sans demander la permission. Le contraste entre la nonchalance du geste et la tension de ses épaules était presque comique.
« Marcus Riley », dit-elle. Pas une question. Une étiquette posée sur lui comme on pose une grenade sur une table.
Mack ne sourit pas. Il posa sa tasse. « Appelle-moi encore une fois et je sors cette porte sans te répondre. »
Elle inclina la tête, comme si elle jaugeait un animal, puis parla plus bas. « Je m'appelle Elena. Je suis membre de la Société de l'Underway. Pas de ce que Salazar t'a décrit comme les Gardiens. Enfin, pas ceux qui ont tué ton père. Les vrais. »
Le nom de Salazar lui fit serrer la mâchoire. « Salazar ne t'a rien dit. Il m'a presque supplié de partir. »
« Salazar est un Concierge. Il sert la ligne, pas le conseil. Il fait son devoir à sa façon, mais il ne t'a pas tout dit, parce qu'il n'est pas censé te dire quoi que ce soit. C'est pour ça que je suis là. »
Mack secoua la tête et se leva. « Meuf, j'ai eu ma dose de conneries occultes cette semaine. Si tu veux me vendre des tapis, j'ai pas de tapis. »
« J'ai vu le badge de ton père. »
Il s'arrêta en pleine sortie. Sa main resta suspendue à quelques centimètres de la poignée de la porte. Il se retourna lentement.
« Pardon ? »
Elena n'avait pas bougé. Elle avait croisé les mains sur la table, attentive, patiente. « Ton père avait le même symbole sur son badge MTA. Un accident, ils disent. Mais les Gardiens ont exécuté plus d'un Linekeeper pour moins que ça. Ton père a fait une erreur, Marcus. Il a documenté quelque chose qu'il n'aurait pas dû. Il en a parlé à la mauvaise personne. Et il a payé pour ce document. »
Mack revint à la table. Il s'assit, pas en face d'elle, mais à côté, pour qu'elle ne contrôle pas la distance entre eux. « Quel document ? »
« Une carte. Pas celle des lignes officielles. Une carte de l'ancien réseau. Celle qui relie les stations abandonnées aux terminaux des Origines. Ton père en était gardien, un Linekeeper, comme toi. Il savait des choses. Il a voulu les coucher sur papier pour que quelqu'un puisse poursuivre si jamais il... »
Elle laissa la phrase mourir. Mack la finit mentalement.
« S'il se faisait tuer. »
« Oui. »
« Et vous voulez quoi, alors ? Vous voulez que je récupère cette carte ? »
Elena se pencha en avant, ses yeux soudainement plus durs. « Nous voulons que tu l'empêches de tomber entre les mains des Gardiens. Parce qu'elle existe encore, Marcus. Et ils la cherchent. Ils la cherchent toi aussi, d'ailleurs. Salazar a dû te dire ce qu'on fait aux gens qui savent. »
Mack haussa une épaule, arborant plus de confiance qu'il n'en ressentait. « Salazar m'a dit beaucoup de choses. J'ai du mal à en croire la moitié. »
« Alors laisse-moi te montrer la moitié que tu peux vérifier. »
Le tunnel sous Grand Central ressemblait à un ventre de béton et d'écho. Il suivit Elena le long d'une voie de service désaffectée que même les ingénieurs de l'extension ferroviaire venaient d'abandonner. Elle marchait vite, sans lampe, et Mack la suivit à la seule lumière de son téléphone, jusqu'à ce qu'elle atteigne un mur de briques humides. Il allait lui dire qu'ils étaient dans une impasse, une fresque d'urine et de rouille, quand elle posa sa main au creux d'un trou entre les moellons. Un déclic. Un grondement sourd. Et la brique entière pivota comme une porte de coffre-fort.
Derrière, un quai de marbre noir s'étendait dans une lumière laiteuse. Mack resta planté à l'entrée, souffle coupé. Le sol était poli comme un miroir, mouillé encore par une humidité rituelle. Des colonnes anciennes, gravées de chiffres et de symboles qui rappelaient ceux du tunnel de l'A-line, s'élevaient vers un plafond voûté que la tête de son téléphone ne pouvait atteindre. Et au centre du quai, dormant sous une couche de siècle, face aux voies mortes, un wagon d'acier et de cuivre, sculpté comme une pièce de musée, encore verni, encore majestueux.
Mack s'avança sans y penser. Ses pas sonnaient sur le marbre comme des questions trop lourdes.
« Qu'est-ce que c'est que ce putain d'endroit ? » murmura-t-il.
« Une gare des Origines », répondit Elena, à voix basse elle aussi, comme pour ne pas réveiller le lieu. « Les lignes que tu connais, celles qui traversent Manhattan comme des artères, ne sont que les branches visibles. En dessous, il y a le tronc. Celui-là n'a jamais été déconnecté. On n'a pas besoin de rames pour l'utiliser. Les Concierges l'utilisent pour déplacer des choses, de l'argent, des armes, des informations — tu vois le concept. Il existe une monnaie plus durable que tout ce que tu trouveras à la surface : la connaissance. Et ton père avait planché sur le cœur du système. Il a découvert que les Origines ne sont pas seulement anciennes. Elles sont vivantes. »
Mack se tourna vers elle, le visage fermé. « Vivantes ? Qu'est-ce que t'entends par vivantes ? »
Elena ne frémit pas. Elle déboucla un sac qu'elle portait, en sortit une carte roulée, passée, aux bords effrités et moisis. Elle l'étala sur le quai entre eux. Mack y reconnut le plan de Manhattan, mêlé à des lignes de réseau ferroviaire qu'il n'avait jamais vues — des tracés en spirales, des figures géométriques vers les rivières. Au centre de chaque station abandonnée, un petit glyphe comme celui de son badge. Il sentit son cœur se serrer quand il vit, au niveau de la 207e Rue, un trait rouge qui s'enfonçait plus profond que tous les autres.
« Cette carte, c'est mon père qui l'a dessinée ? » demanda-t-il, la voix plus rauque qu'il ne l'aurait voulu.
Elena hocha lentement la tête. « Tu sais pourquoi il l'a cachée dans une archive MTA plutôt que de la donner aux Concierges ? Parce qu'il n'avait pas confiance. En personne. Ils l'ont tué parce qu'il a parlé aux mauvaises personnes. Mais avant de mourir, il a laissé une clé. La carte que tu vas chercher à la 207e ne contient pas le plan complet. Elle contient le point d'entrée. Et c'est une porte que les Gardiens ne peuvent pas ouvrir seuls. »
« Pourquoi moi ? »
« Parce que tu as le sang. C'est un truc de lignée. Les Lockes ouvrent les portes que les Riley peuvent sceller. C'est pour ça que ton père ne pouvait pas se planquer. Ça doit passer par tes veines, sinon ça ne passe pas. »
Mack regarda la carte, puis les rails vides qui s'étiraient dans l'obscurité au-delà du quai. Une alarme sourde retentit tout au bout de la ligne, si faible qu'il crut d'abord la rêver. Elena se raidit. Elle roula la carte prestement et la glissa dans sa poche intérieure.
« Il faut y aller. On est repérés. »
« Qui ? »
Elle ne répondit pas. Elle lui prit le bras, presque fermement, et le guida vers l'entrée en brique. Mack avait mille questions, mais une seule monta en lui comme une crampe. Celles des Gardiens. Ceux-là mêmes qui avaient exécuté son père.
Ils traversèrent le mur qui se referma derrière eux dans un grincement de pierre. Dans l'humidité sourde du tunnel officiel, Mack ne voyait plus rien. Il sentait encore le marbre sous ses semelles, l'ancien wagon, la carte dans la poche d'Elena. Il s'arrêta, respira un grand coup.
« Je veux la carte complète. Je veux le plan de mon père. »
Elle se retourna vers lui, visiblement tendue, mais avec un éclat de surprise dans l'œil. « Tu as besoin d'un accord, Marcus. Nous t'aidons à trouver le dossier, tu nous avertis de ce que tu y trouves. Et tu ne parles jamais de ce quai à personne. Sinon, c'est nos vies, littéralement. »
« Marché conclu », dit Mack. Puis il sortit son téléphone et ouvrit le plan. « À quelle heure, demain, pour l'archive ?
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