Les Lignes Profondes
Lire le chapitre 34: The Aftermath
La porte se referma dans un grondement de pierre, scellant le vacarme du monde derrière eux. Le tunnel dans lequel ils débouchèrent était sombre, humide, mais d'une sérénité presque surnaturelle après le chaos du coffre. La lumière du réseau, encore pulsante à travers les parois, projetait des ombres douces qui dansaient sur leurs visages épuisés.
Eleanor tomba à genoux. Ses mains tremblaient, posées sur ses cuisses, et son souffle rauque déchira le silence de la galerie. Elle ne pleura pas. Pas encore. Elle fixait la porte fermée, comme si la proximité avec le corps de son frère pouvait encore la rattacher à lui.
Mack s'accroupit à ses côtés, hésitant à la toucher. Sa mâchoire se serra. Rien de ce qu'il pourrait dire ne serait à la mesure du gâchis. Voss avait choisi son camp, s'était laissé corrompre par le réseau, avait assassiné son père. Mais il l'avait payé de sa vie. Et Eleanor, elle, venait de perdre pour de bon son aîné.
« Je suis désolé pour ton frère, » murmura-t-il enfin.
Elle releva la tête. Ses yeux étaient secs, mais sa voix chevrotait. « Il ne savait plus ce qu'il était. Le réseau... il l'a dévoré. Il n'était plus Elias depuis longtemps. »
Elena s'avança, la main droite soutenue par l'autre, son bras bandé de fortune dégoulinant d'une teinte rosâtre. Elle s'arrêta devant Eleanor, un long moment de silence entre elles.
« Tu savais ? » demanda Eleanor, la voix cassée. « Tu savais que c'était lui le Warden ? »
Elena acquiesça lentement. « Je le soupçonnais depuis des années. Pas seulement à cause des traits du Warden. Mais à cause de ce que le réseau fait aux âmes faibles. Et ton frère, malgré sa grandeur, avait une fissure qu'il a laissé s'élargir. »
Vinnie, traînant la patte, s'appuya contre la paroi à quelques mètres, croisant les bras. Il dévisagea la porte close, puis les deux femmes, puis Mack.
« Le réseau est stabilisé. Le type est mort. On peut rentrer chez nous et oublier tout ça ? »
Les trois autres le regardèrent. Il leva une main en signe de reddition.
« Non, évidemment. Rien n'est jamais simple. »
Un bruit sourd résonna soudain derrière eux. La porte du coffre tressauta, émettant une plainte minérale. Le plafond du tunnel trembla, une fine pluie de poussière et de fragments s'abattit sur eux.
Elena jeta un regard alerte. « Il faut se dégager. La structure se fragilise. »
Ils repartirent sans attendre, suivis d'une vibration plus grave et insistante, comme un battement de cœur qui ralentissait ou qui s'apprêtait à rendre l'âme. Mack soutint Eleanor, Elena ouvrait la marche en s'aidant du mur, la respiration sifflante, et Vinnie fermait la file en surveillant l'arrière. Ils parcoururent une centaine de mètres, puis une descente en spirale les mena vers une galerie mieux taillée, visiblement ancienne. Là, la lumière devenait plus verte, moins pulsante. Une porte en fer forgé massif, ouvragée de lignes ondulées, bloquait le passage.
« C'est une issue de la Société, » souffla Elena. Elle retira un médaillon de son col, l'appliqua sur une encoche invisible, et la porte pivota sans un bruit sur des gonds de pierre.
De l'air frais, chargé d'humidité portuaire, les accueillit. L'escalier se terminait au niveau d'un dédale de contreforts sous l'île de Liberty. La statue, loin au-dessus, leur offrait sa masse protectrice.
Ils trouvèrent un abri dans une chambre de service désaffectée, autrefois utilisée par les gardiens de l'île. Mack déposa Eleanor sur une caisse retournée. Elena s'assit avec effort, tenta de refaire son pansement d'une seule main, et grinça des dents.
Mack s'approcha d'elle, sortit un couteau de sa ceinture et découpa proprement son bandage. La plaie était profonde, la peau brûlée à vif, noirâtre aux bords. Il réprima une grimace.
« Vinnie, » appela-t-il. « Trouve de l'eau potable. Il y a un poste de garde à l'entrée du passage supérieur. »
Vinnie grogna mais se leva. « Et après, je postule pour ton job de médiateur ? »
« Après, tu m'aides. »
Elena le regarda faire, un pli d'amusement malgré la douleur. « Tu as de l'expérience en soins de ce genre ? »
« Il y a toujours des blessés dans les tunnels. Des égoutiers, des travailleurs de nuit. On apprend vite. » Il appliqua une compresse propre, la fixa avec des lanières de sa chemise. « Là. Faudra qu'un vrai médecin regarde ça. Mais tu garderas ton bras. »
Elena hocha la tête, le souffle court. « Merci. »
Mack se redressa, inspecta ses propres contusions d'un œil distrait. Rien de grave. Il regarda Eleanor, qui était restée immobile, les mains sur les genoux comme la première femme de marbre du monde. Elle semblait absentée d'elle-même.
Il lui prit discrètement le poignet, l'amenant à se lever. « On bouge. Il faut prévenir les Gatekeepers. La Société saura bientôt que le Warden est tombé. »
Eleanor hocha enfin la tête. Ses doigts étaient glacés.
Quatre heures plus tard, dans un bar glauque de Queens que Mack connaissait pour ses heures de veille, la nouvelle s'était répandue plus vite qu'une fuite de vapeur. Des représentants de la Société et des Gatekeepers, épuisés, marqués par des décennies de rivalité, étaient convoqués dans son arrière-salle. Ils étaient huit, tous âgés, tous prudents.
Mack, adossé contre le mur de briques, écouta les débats sans intervenir au départ. Elena parlait d'une voix posée, malgré son bras endolori, expliquant la nature du réseau, la mort du Warden, la stabilisation du cœur. Certains pleuraient des proches perdus. D'autres hochaient la tête en silence.
Finalement, une vieille Gatekeeper, Osun, aux longs cheveux blancs tressés, se leva. « La Société et les Gatekeepers ont toujours été les deux mains d'un même corps. Le Warden a cru pouvoir arracher une main à l'autre pour se nourrir. Nous devons reconstruire notre unité. Non sous l'autorité d'un seul, mais sous un conseil. Un cercle de gardiens, issus des deux lignées. »
Des murmures approbateurs parcoururent la pièce. Mack croisa les bras, les yeux ailleurs. Ce n'était pas son monde. Ni celui de son père, pourtant. Son père avait choisi la solitude, les ombres, le service discret.
Elena capta son regard, quitta sa chaise pour le rejoindre.
« Tu serais un excellent membre de ce conseil. Un Keeper, comme ton père. Le badge est à toi. »
Mack haussa une épaule. « Je sais réparer les voies de métro, pas gouverner des courants énergétiques. »
« Personne ne te demande de gouverner. De surveiller. De sentir quand ça sonne faux. »
Il détourna les yeux, observa Eleanor qui, à l'autre bout de la pièce, parlait à voix basse avec Osun. Elle tournait lentement le médaillon que son frère lui avait donné autrefois, souvenir d'enfance, des lignes profondes creusées dans le métal.
« Je ne suis pas fait pour ça, Elena. » Pour la première fois, sa voix n'était pas défensive. Juste lasse. « Ce monde... il a tué mon père. Il m'a presque fait perdre les gens qui me restent. Je veux rentrer. Retrouver ma routine. Mes tunnels. » Un sourire triste passa sur ses lèvres. « La ligne 4 qui grince entre les stations à 3 h du matin. Ça, c'est ma musique. »
Elena le regarda longuement. Elle semblait vouloir insister, puis se ravisa, hochant la tête avec respect.
« Le réseau se souviendra de toi. Nous aussi. »
Après l'accord, on scella l'alliance d'une poignée de main entre Osi et le représentant de la Société, un homme austère nommé Calloway. Il y eut un partage de boissons amères et de promesses prudentes. Le conseil se formerait dans un mois, au cœur d'une des stations désaffectées, sous le métro de Brooklyn. Personne n'était enthousiaste, mais personne ne doutait plus.
Eleanor, seule, sortit sur les quais du bar. Les premières lueurs de l'aube coloraient l'horizon de rose sale, repeignant les façades usées d'un éclat presque doux. Mack la rejoignit.
Il sortit de sa poche le badge de son père. La fissure qui le traversait était toujours là, mais les bords semblaient moins rugueux. Comme si le réseau, apaisé, retravaillait doucement le métal.
« Il se répare, » constata-t-elle sans se tourner vers lui. « Le réseau veut garder une trace de lui. Et de toi. »
Mack fit glisser son pouce sur la surface gravée. Une inquiétude discrète, pas déplaisante, lui monta le long de la colonne.
« Je vais le porter. En mémoire. »
Eleanor lui lança enfin un regard. Pour la première fois depuis la mort de son frère, une sorte de paix parcourut ses traits.
« Ton père aurait été fier. »
Il sourit, à peine. « C'est ce que je me dis. »
Ils restèrent là, sur le quai désert, regardant l'aube se lever sur une ville qui ne saurait jamais que la nuit venait de céder. Le badge pesait contre sa poitrine, chaud et vivant, comme un cœur mineur qui battait encore au fond des ténèbres. Mack respira profondément. L'air de New York, mélange d'humidité et de gaz d'échappement. Sa ville.
Il l'embrassa du regard, puis tourna les talons pour regagner le bar.
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