Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 3: The Locket
La pluie tambourinait sur le toit de tôle ondulée du centre de tri, et Maggie sentait l'humidité s'infiltrer dans ses chaussures tandis qu'elle fouillait dans une caisse de vêtements épargnés. Le brouhaha des autres bénévoles — des femmes surtout, aux doigts rougis par le froid — formait un bourdonnement apaisant, presque ordinaire. Elle aimait ces moments. Les Bombes tombaient la nuit, mais le jour, on triait des chaussettes et des chandails comme si le monde n'avait pas changé.
Sa main rencontra un objet froid et dur au fond d'un sac de laine. Elle le sortit avec précaution.
Un médaillon en argent, terni par le temps, dont le fermoir résista d'abord sous son pouce. Puis il céda avec un clic sec, révélant deux photographies ovales. À gauche, un jeune homme en uniforme, le sourire un peu emprunté, les yeux clairs. À droite, une femme aux cheveux blonds tirés en chignon, une fleur de cerisier épinglée au col de sa robe. Un couple. Une vie en miniature, tenue par une chaîne brisée.
— Tu as trouvé quelque chose d'intéressant ? demanda sa mère, s'approchant avec un carton rempli de couvertures.
Maggie tendit le médaillon. Evelyn Hollis le prit avec une délicatesse que Maggie lui connaissait pourtant bien mal depuis quelques semaines. Sa mère l'examina longuement.
— Régina, la femme du bout de la rue Beaufort. Elle a perdu sa maison mardi dernier. La bombe a pris l'aile gauche, le salon, la chambre. Elle est passée hier, elle a laissé des affaires qu'elle ne pouvait plus garder.
— Mais elle voudra le retrouver. C'est… c'est tout ce qui lui reste.
Maggie sentit le poids des mots dans sa propre gorge. Sa propre chambre, sa propre maison, tout ce qu'elle connaissait depuis son enfance — dans deux semaines, ce serait un souvenir, ou un territoire étranger sur lequel elle ne remettrait jamais les pieds. Toronto n'existait pas pour elle. Pas encore.
Evelyn rendit le médaillon sans un regard de plus.
— Elle a demandé qu'on donne ou qu'on jette. Elle ne veut plus de souvenirs.
— Elle le voudra, une fois qu'elle aura atterri ailleurs. On dit tous ça au début.
Sa mère la regarda. Un regard qui contenait trop de choses — la peur du départ, la tendresse, peut-être un peu de culpabilité.
— Tu es têtue, ma fille. Garde-le si tu veux, mais ne te fais pas de mal.
Maggie glissa le médaillon dans la poche de sa veste, là où le mouchoir de Thomas reposait depuis trois jours. L'argent froid du médaillon roula contre le tissu, et elle sentit une étrange solidarité entre les deux objets. Un homme qui l'avait calmée sous les décombres. Une femme qui cherchait un lien avec un jeune soldat disparu.
*Disparu.*
Le mot la mordit. Elle pensa au jeune homme du médaillon, au visage de Thomas quand il avait parlé des engins piégés sous Bethnal Green, de la manière dont ses mains tremblaient à peine, juste assez pour laisser deviner que la peur existait, quelque part, sous le calme.
— Je vais aller demander à Mrs. Ashworth si elle sait où Madame Régina est relogée, dit-elle.
Sa mère hocha la tête, déjà absorbée par une paire de bottes d'enfant.
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La nuit s'étirait, noire et tendue, quand Maggie s'assit à la table de la cuisine. Ses parents étaient montés se coucher après un silence chargé — son père avait encore parlé du bateau, des papiers, des économies. Sa mère n'avait rien dit, mais son dos, rigide, avait tout dit pour elle. Maggie avait aidé à laver la vaisselle, puis elle avait attendu que les pas au-dessus cessent.
La lampe à pétrole projetait un halo tremblant sur le papier à lettres. Trois jours de brouillons froissés s'entassaient déjà dans la corbeille. Trois jours de "Cher Monsieur", de "Veuillez excuser mon intrusion", de phrases qui sonnaient faux, trop polies, trop indignes de ce qu'elle avait ressenti sous ce tunnel.
Elle trempa la plume dans l'encre.
*Whitechapel, Brigade de neutralisation des bombes — je ne connais pas votre nom complet. Vous ne m'avez dit que Thomas. Et je me rends compte que j'aurais peut-être dû demander davantage, quand nous étions là, sous la poussière, à écouter la terre gronder encore autour de nous.*
Elle marqua une pause. Sa main tremblait.
*Maggie. C'est ainsi que vous m'avez appelée. Personne ne m'appelle Maggie, à part les rares qui me tolèrent, alors j'ai su que le moment était singulier.*
Un moucheron virevoltait autour de la flamme. Elle le suivit des yeux, puis se força à continuer.
*Je voulais vous remercier. Pour ce que vous avez fait pour la jeune fille, pour la façon dont vous teniez la lampe assez haut pour éclairer les autres sans penser à vous. Vous êtes du genre à être utile, et le monde manque cruellement d'utile en ce moment.*
Elle hésita, griffonna un trait, le raturé, puis laissa tomber.
*Je pars peut-être pour Toronto dans quelques jours, mais je préfère croire que les choses peuvent encore changer. Je vous serais reconnaissante si vous pouviez me répondre. La Poste centrale, boîte 47, au nom de Margaret Hollis. Jusqu'au 15 septembre, au moins.*
Sa main glissa vers sa poche. Le mouchoir sentait le savon, malgré les lavages qu'elle ne lui avait pas encore fait subir, parce qu'elle n'osait pas en effacer la trace de son propriétaire. Elle s'en voulut pour cette sentimentalité.
*Si vous me répondez, ce sera notre petit secret. Personne ne comprendrait que je pense à vous alors que je ne devrais penser qu'aux valises et aux traversées.*
Elle signa, relut, plia la lettre sans la relire davantage, et l'adressa :
*À l'unité de neutralisation — à l'attention de Thomas.*
Elle scella l'enveloppe d'un geste net. Trop tard pour reculer. Trop tard pour tout, en un sens.
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Une semaine. Le temps avait la texture d'un désert entre les bombardements — long, poussiéreux, ponctué d'alertes inutiles et de faux espoirs. Maggie retourna au centre de tri, chercha Régina, finit par apprendre qu'elle avait été logée chez une sœur à Camden. Elle laissa le médaillon chez Mrs. Ashworth avec une note explicative, et l'idée que le bijou quitterait ses mains lui fit un drôle d'effet. Elle avait voulu le rendre, bien sûr. Mais l'acte de rendre, c'était aussi l'acte de lâcher un fragment de quelque chose dont elle n'avait jamais été propriétaire.
Le lundi, quand elle rentra du sifflement d'une alerte sans dégâts, sa mère l'attendait dans la cuisine, une lettre à la main.
— Tu as du courrier. Quelqu'un qui n'a pas envie de graver ton nom au dos d'une enveloppe de banque, j'imagine.
Maggie prit l'enveloppe. Papier épais, écriture régulière, presque dessinée. Le timbre portait un cachet de Whitechapel. Dans sa poitrine, quelque chose se décrocha, se dilata et se referma d'un coup.
— Merci, Maman, dit-elle, d'une voix qu'elle réussit à garder neutre.
Sa mère haussa un sourcil, mais n'insista pas. Pas encore.
Maggie attendit d'être dans sa chambre pour déchirer l'enveloppe. Dehors, une sirène d'ambulance perça la fin du jour, mais elle ne l'entendit pas.
Cher Margaret — ou plutôt, Maggie, puisque vous l'avez dit vous-même avec une autorité que j'ai respectée immédiatement. Oui, votre lettre m'a trouvé, ce qui est plus qu'un exploit logistique. Je me suis surpris à sourire devant votre adresse au "votre nom complet", et à constater que vous n'aviez pas demandé le mien non plus, ce que je trouve très à propos. Thomas est assez bien pour commencer.
J'aimerais beaucoup vous montrer ce que je fais, avant que vous traversiez l'océan — ou si vous restez, tant mieux, nous aurons plus de temps. Vendredi prochain, à 14 heures, j'organise une démonstration sur le terrain de Hackney. J'expliquerai comment nous désamorçons ces engins, un article que les journaux ne décrivent jamais avec justice. Apportez votre curiosité, et laissez votre peur au vestiaire.
Je ne vous dirai pas de ne pas partir. Je ne vous dirai pas non plus que je resterai ici pour veiller sur vos ruines, car vous n'êtes pas du genre à posséder des ruines. Vous êtes du genre à les reconstruire.
Un ami vous salue, vous et votre ténacité.
Thomas.
Maggie relut la lettre deux fois, puis une troisième, plus lentement. Dehors, une autre sirène. Dans sa poitrine, un chant d'oiseau.
Vendredi. Hackney. Quatre jours.
Elle plia la lettre avec soin, la glissa sous l'oreiller avec le mouchoir, et alla rejoindre sa mère dans la cuisine, où le thé infusait déjà, et où les valises, ouvertes, l'attendaient comme des bouches affamées.
Mais vendredi, d'abord. Vendredi, elle irait voir Thomas faire sauter le monde, et elle comprendrait peut-être pourquoi il tenait si fort à le reconstruire ensuite.