Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 21: The Blueprint
L’hôpital sentait l’éther et la cire, un mélange qui, trois semaines plus tôt, lui aurait retourné l’estomac. Aujourd’hui, Maggie le respirait comme un parfum familier. Thomas était assis dans son lit, le torse bandé sous sa chemise d’hôpital, et il dépliait avec des gestes précautionneux une grande feuille de papier bleu.
— Viens voir, dit-il en la tapotant du doigt.
Maggie s’assit au bord du matelas, son manteau encore humide de la bruine de novembre. Le papier était couvert de traits fins, de mesures, de hachures. Une maison. Deux étages, un toit en pente, une véranda orientée au sud. Il avait même dessiné un petit jardin avec un pommier.
— Tu as fait ça ? souffla-t-elle.
— Entre deux pansements, oui. Le docteur dit que le crayon n’est pas un effort trop violent.
Il sourit, mais ses yeux restaient fatigués. La pâleur de son visage contrastait avec l’intensité de son regard, cet éclat qu’elle avait vu la nuit où il lui avait tendu sa lettre sous les débris.
— C’est un blueprint, expliqua-t-il. Le vrai, avec les plans d’architecte que j’ai copiés à la bibliothèque. Ma mère a des amis qui ont construit avant la guerre. Je leur ai écrit pour demander conseil.
Maggie passa son index sur le trait du toit. La ligne était droite, nette, pleine de promesses.
— Il est parfait.
— Tu n’as pas vu le dedans. Ici, le salon, avec une cheminée en briques. Là, la cuisine qui donne sur le jardin. Et au premier étage, deux chambres. Une pour nous. Une pour les enfants.
Il prononça le mot doucement, comme on touche un objet fragile. Maggie sentit ses joues s’échauffer, et elle baissa les yeux sur le plan, traçant d’un doigt imaginaire le couloir, les escaliers.
— Il y a un problème, dit-elle.
Thomas se raidit.
— Lequel ?
— L’orientation. Tu as mis le salon à l’ouest. Mais à la mi-journée, il sera plongé dans l’ombre. Ma mère disait toujours qu’un salon doit capter le soleil de midi, sinon on finit par vivre dans la cuisine.
Thomas rit, un vrai rire qui lui tira une grimace de douleur.
— Dieu, tu es un tyran.
— J’ai appris d’une experte. Tu veux une femme heureuse ou un plan correct ?
— Les deux. Je vais donc tourner la maison de quatre-vingt-dix degrés.
Il prit son crayon et fit pivoter mentalement le plan, annotant une flèche dans la marge. Maggie l’observait, la façon dont sa main tremblait légèrement, la blessure encore présente. Mais c’était sa main, qui avait désamorcé des bombes et qui dessinait maintenant leur avenir sur un bout de papier volé au service de cartographie.
— Il faut décider où la construire, dit-il sans lever les yeux.
Elle hésita. Le nom de son quartier d’enfance lui brûla la langue, mais avec lui venait l’image de ses parents dans dix jours, portant leurs valises vers un bateau pour Halifax. La rue où elle avait appris à faire du vélo serait toujours là, mais plus personne de sa famille pour y vivre.
— Non loin de Stepney, dit-elle enfin. Près du canal, là où s’arrêtaient les jardins ouvriers.
Thomas leva les sourcils.
— Ce n’est pas très prisé, comme quartier.
— C’est chez moi. Et les terrains y sont moins chers. Avec le salaire d’un ingénieur EOD, on peut avoir un bout de jardin et un mur de briques qui ne menace pas de nous tomber dessus.
— Tu veux construire notre maison à côté du vieux quartier de tes parents ?
— Parce qu’ils reviendront, dit-elle avec une conviction qu’elle n’était pas sûre de ressentir. Quand la guerre sera finie, ils reviendront, et je veux être assez proche pour que ma mère puisse venir prendre le thé sans prévenir.
Thomas posa son crayon et prit sa main. La sienne était chaude malgré la fraîcheur de la chambre.
— Alors ce sera Stepney, dit-il. Dès que la guerre finit, on obtient le terrain, on embauche les ouvriers, et je te bâtis cette maison de mes propres mains. Tu pourras même choisir la couleur de la cuisine.
— Verte, dit-elle.
— Évidemment.
Elle rit, mais au fond d’elle quelque chose se noua. La petite liasse de billets dans sa poche intérieure pesa comme un reproche. Trente livres. L’argent de sa mère pour la sécurité, le filet de sa famille qui s’éloignait chaque jour. Elle avait prévu d’en parler à Thomas, là, aujourd’hui. De tout lui dire sur le locket aussi, et la femme de Croydon, et ce nom — Douglas Elliott — qui flottait entre eux sans qu’elle ose en faire une question.
— Thomas, il faut que je te dise…
— Attends. J’ai encore une chose à te montrer.
Il se pencha avec effort vers la table de chevet, en sortit une seconde feuille, plus petite, cornée.
— Le même plan, mais avec une extension. Parce que j’ai pensé, si ta mère revient et que ton père a besoin d’un atelier, ou si on a des enfants plus tard, et que ma mère, veuve, se retrouve seule…
Il déplia le papier. Une annexe basse, à l’arrière de la maison, avec une inscription dans sa belle écriture d’ingénieur : *Chambre d’amis — ouverte à tous les Elliott et Hollis*.
Maggie sentit ses yeux piquer. Elle cligna, respira deux fois.
— C’est trop grand, murmura-t-elle.
— Notre vie sera trop grande. Je veux que tout le monde y ait sa place. Même ta sœur, si elle change d’avis sur l’Angleterre.
— Elle ne changera pas d’avis. Elle est déjà partie en esprit pour Toronto.
— Alors la chambre servira de débarras. Mais elle sera là.
Il replia les plans soigneusement, les tendit à Maggie.
— Garde-les, dit-il. C’est la première pièce de notre maison, et je te la confie.
Elle prit les papiers, les serra contre sa poitrine. Les trente livres pesèrent un peu plus lourd dans sa poche. Pouvait-elle garder ce silence plus longtemps ? Elle ouvrit la bouche pour parler du locket, lui demander qui était Douglas, comment ses effets avaient atterri dans ses affaires d’hôpital.
Mais la porte de la chambre s’ouvrit, et Mme Elliott entra, chargée d’un panier de provisions et du courrier du matin.
— Thomas, j’ai apporté du ragoût de ta tante, dit-elle. Et une lettre pour toi, du ministère.
Elle s’arrêta en voyant Maggie, son visage se fermant brièvement avant de se réadapter en une politesse glacée.
— Miss Hollis. Je ne pensais pas vous trouver ici si tôt.
— Je venais voir comment il allait, dit Maggie.
— Il allait très bien jusqu’à ce qu’il se fatigue à dessiner des maisons imaginaires.
L’aiguille dépassa ses lèvres. Thomas tendit la main pour la lettre.
— C’est peut-être une réponse à ma demande de mutation. Donne.
Mme Elliott hésita, puis la lui tendit. Thomas déchira l’enveloppe, parcourut la page, et son sourire s’évanouit. Il la relut deux fois, puis la posa sur le drap d’un geste lent.
— Ils veulent me reprendre la semaine prochaine, dit-il d’une voix neutre. L’unité a besoin de tous les hommes qualifiés. Le colonel écrit que ma convalescence est terminée “selon le rapport du médecin-chef”.
Maggie saisit le papier. Le rapport ne disait rien de tel. Le colonel avait dû contourner le médecin pour obtenir une signature complaisante.
— C’est trop tôt, protesta-t-elle. Tu peux à peine marcher jusqu’au couloir.
— Je le sais. Mais ils ont un calendrier. Les Allemands ne lâchent pas, et mes collègues sont en sous-effectif.
Il la regarda, et elle vit dans ses yeux la même détermination que la nuit du Mare Street — l’acceptation calme du danger, la conviction que ce travail était le sien.
— Nous construirons la maison, Maggie. Mais d’abord, il faut que la guerre finisse, et je ne peux pas rester ici à dessiner des plans pendant que d’autres meurent à ma place.
Mme Elliott resta figée près de la porte, son panier serré contre sa poitrine, le visage livide. Maggie se demanda si elle osait la regarder, ou si elle voyait déjà son fils recouvert d’un drap blanc.
— On construira Stepney après, dit Maggie, en glissant la lettre dans la poche de son manteau à côté des trente livres. On construira cette maison, Thomas, même s’il faut la bâtir sur des ruines.
Il lui sourit, plus doucement cette fois.
— On la bâtira tous les deux, dit-il.
Maggie hocha la tête, mais quand elle se retourna vers Mme Elliott, elle vit quelque chose d’autre dans les yeux de la vieille femme. Pas la peur de perdre son fils à la guerre. Quelque chose de plus vieux, de plus trouble — la reconnaissance du nom que Maggie n’avait jamais prononcé. Douglas.
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