Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 4: Concrete Introductions
Le vendredi arriva plus vite que Maggie ne l’avait osé espérer. Elle s’était rendue à Hackney sous un ciel bas et gris, les mains moites dans les poches de son manteau, le foulard de Thomas plié contre sa poitrine comme un talisman. L’adresse qu’il lui avait donnée menait à un entrepôt reconverti, aux vitres soufflées par un souffle ancien, remplacées par des planches de bois clair. Devant la porte, un homme en salopette graisseuse fumait une cigarette, et il la dévisagea sans curiosité.
— Warden Hollis ? demanda-t-il en écrasant son mégot sous le talon.
— Oui.
— Par ici. Il vous attend au fond.
L’entrepôt sentait le métal froid et la poussière. Des caisses s’empilaient le long des murs, étiquetées de symboles que Maggie ne comprit pas. Plus loin, une porte s’ouvrit sur une cour intérieure où Thomas se tenait, dos tourné, penché sur une table de bois brut. Il portait une combinaison de travail bleu nuit, les manches relevées jusqu’aux coudes, et ses cheveux sombres tombaient en mèches rebelles sur son front. Il ne l’entendit pas arriver. Il parlait à voix basse à l’homme qui l’accompagnait, un sergent au visage tanné, en désignant un schéma crayonné sur une feuille volante.
Maggie toussota. Thomas se retourna, et son visage s’éclaira d’un sourire qui creusa une fossette qu’elle n’avait pas remarquée la nuit de l’effondrement.
— Vous êtes venue, dit-il, et ce simple constat semblait le surprendre sincèrement.
— Vous m’avez invitée.
Il rit doucement, essuya ses mains sur un chiffon, puis s’avança vers elle.
— Je ne vous ferai pas manipuler de dynamite. Promis. Mais je me suis dit que voir ce que nous faisons, concrètement, vous aiderait peut-être à comprendre pourquoi je vous ai écrit une lettre aussi longue.
— Elle n’était pas si longue, répondit Maggie avec un sourire en coin. Environ deux pages et demie.
— Trois. Vous avez mal compté.
Le sergent gloussa dans sa barbe, puis salua Thomas d’un geste vague et s’éclipsa par une porte latérale. Thomas désigna une chaise pliante près de la table.
— Asseyez-vous. Je vous montre le matériel, et puis on passe à la démonstration proprement dite. C’est une bombe factice, rassurez-vous. Un modèle d’entraînement. Mais le principe est réel : il faut extraire le détonateur sans faire vibrer le mécanisme.
Il installa sur la table un cylindre de métal peint en gris, d’environ soixante centimètres de long, muni d’une extrémité plus épaisse et rainurée. Ses gestes étaient précis, presque tendres, comme s’il manipulait un objet fragile et précieux.
— Chaque bombe a sa particularité, expliqua-t-il. Son humeur, si vous voulez. Certaines sont capricieuses, d’autres endormies. Le tout est de les approcher avec respect et de ne jamais présumer de leur silence.
— Vous parlez d’elles comme de personnes.
Thomas leva les yeux vers elle, surpris, puis son regard se fit pensif.
— Après un certain temps, on finit par les connaître. Leurs fabricants, leurs habitudes. Quand une bombe vient de la même chaîne que celle qui a tué un collègue, on sent presque la main qui l’a assemblée. C’est étrange, mais c’est réel.
Il sortit de sa poche une petite boîte plate, qu’il ouvrit pour révéler une série de tournevis et de pinces minuscules, rangés dans des compartiments de velours. Maggie s’approcha, fascinée.
— Vous ne tremblez jamais ?
— Si. Tout le temps. Mais le tremblement vient après.
— Après quoi ?
— Après que c’est fini. Sur le moment, il n’y a que la tâche. C’est après, quand on se retrouve seul et qu’on repense aux secondes où tout aurait pu sauter, que les mains se mettent à danser.
Il referma la boîte et la rangea dans sa poche de poitrine. Un silence s’installa entre eux, confortable malgré tout, troublé seulement par le roucoulement d’un pigeon sur la corniche de l’entrepôt.
— Montrez-moi, dit Maggie. Je veux voir comment vous faites.
Thomas hésita à peine, puis il hocha la tête et lui désigna une zone dégagée de la cour, où une réplique de bombe était posée au sol, entourée de sacs de sable. Il s’agenouilla près d’elle, sortit ses outils, et commença à travailler. Maggie s’assit en tailleur à quelques mètres, les bras croisés sur ses genoux, observant chacun de ses mouvements.
Il travailla en silence pendant plusieurs minutes, ses doigts courant sur le métal avec une dextérité étonnante. De temps à autre, il s’arrêtait, fermait les yeux, puis reprenait. Une fois, il souffla doucement, comme pour apaiser une partie de lui-même.
— Vous faites cela tous les jours ? demanda Maggie doucement.
— Presque. Quand il y a une alerte, on part. Parfois plusieurs fois par jour. Et entre deux, on s’entraîne. On étudie les rapports des nouvelles bombes. On affine nos outils.
— Vous ne pourriez pas demander une mutation ? Un poste plus sûr ?
Il la regarda, un sourire las au coin des lèvres.
— Ma cousine me pose la même question, chaque fois que je lui écris. Mais si tout le monde demande une mutation, qui reste pour désamorcer les bombes ?
— Vous pourriez quand même choisir de ne pas être ce quelqu’un.
Thomas baissa les yeux sur ses mains. Ses doigts étaient marqués de petites cicatrices blanches, comme des fils de soie sous la peau.
— Après la guerre, dit-il lentement, je compte bien ne plus jamais toucher à une bombe. Je veux construire des maisons. Pas les détruire — les construire.
Il se leva, s’essuya les mains, puis fouilla dans une poche intérieure de sa combinaison. Il en sortit un petit carnet à couverture de cuir, usé aux coins, et le tendit à Maggie sans un mot.
Elle l’ouvrit. Les pages étaient couvertes de plans méticuleux, dessinés au crayon : des façades, des coupes transversales, des escaliers en colimaçon, des fenêtres orientées plein sud. Certains étaient annotés de petites phrases au crayon — « entrée lumineuse — matin », « cheminée pour l’hiver », « un jardin pour les enfants ».
— Ce sont vos rêves, murmura-t-elle.
— Ce sont mes plans. Le rêve, c’est de les construire un jour. Quelque part à la campagne, peut-être. Pas trop loin de Londres, mais assez pour entendre les oiseaux le matin.
Elle tourna une page, et son souffle se serra. Sur le papier, une petite maison à deux étages, avec un porche arrondi et un toit de tuiles rouges. Dans le jardin, une silhouette de femme aux cheveux courts, et près d’elle, un enfant qui courait après un chien.
— C’est une esquisse ancienne, expliqua Thomas, un peu gêné. Je l’ai dessinée avant la guerre. Avant que… tout ne devienne difficile.
— Qui est la femme ?
Il détourna les yeux. Un muscle tressaillit dans sa mâchoire.
— Personne. Je veux dire — je ne sais pas. Une idée. Ma mère disait que je peignais l’avenir avant qu’il n’arrive.
Maggie referma le carnet et le lui rendit avec soin, comme on rend un objet sacré.
— Elle est belle, votre idée.
Thomas rangea le carnet dans sa poche, puis il s’assit sur un sac de sable en face d’elle, les coudes sur les genoux.
— Je vous ai parlé de mon frère, la dernière fois.
— Vous m’avez dit qu’il était porté disparu.
— Oui. Cela fera six mois la semaine prochaine. Nous étions proches. Enfin — nous étions différents, mais proches, si vous voyez ce que je veux dire. Il était le premier à plonger dans l’eau froide, moi le premier à calculer la profondeur. Il prenait des risques, je prenais des mesures. Et pourtant, chaque fois qu’il revenait d’une mission, il passait me voir. Il me disait : « Si un jour je ne reviens pas, construis ma maison. Celle que tu as dessinée avec le toit bleu. »
Il se tut un instant, les yeux fixés sur ses mains.
— Je ne sais même pas s’il est mort ou vivant. Et cela, c’est pire que de le savoir mort, parfois. Parce que je continue à espérer. Et j’ai peur que cet espoir me tienne éveillé la nuit pendant des années.
Maggie resta silencieuse un long moment. Puis elle dit doucement :
— Mon père nous force à partir pour Toronto. Dans deux semaines. Ma mère ne veut pas, mais elle ne sait pas comment dire non. Et moi… je ne sais pas si j’ai le droit de rester seule à Londres pendant qu’ils traversent l’océan.
Thomas la regarda, et dans ses yeux, elle lut une reconnaissance nouvelle — celle de quelqu’un qui connaît la même douleur et qui ne sait pas encore comment l’apaiser.
— Vous voulez rester ? demanda-t-il simplement.
Maggie n’avait jamais formulé la réponse à voix haute. Elle la laissa monter, fragile, comme une bulle d’air remontant à la surface d’une eau sombre.
— Je crois que oui. Je crois que je veux rester.
— Alors il faut trouver une raison de rester qui soit plus forte que la peur de décevoir les autres.
Il se pencha vers elle, et pour la première fois, son regard ne trahit ni retenue ni calcul — seulement une vérité nue :
— J’aimerais que cette raison, vous la trouviez près de chez moi.
Avant qu’elle ne puisse répondre, la sirène de l’entrepôt hurla une fois, brève. Thomas se leva d’un bond, déjà en mouvement.
— Pardon. Une urgence. Une bombe non explosée signalée à deux rues d’ici. Je dois y aller.
Il se retourna vers elle, déjà presque à la porte.
— Revenez demain. Samedi, même heure. Je vous montrerai ma vraie démonstration — celle qui est factice, promis.
Il disparut, et Maggie resta seule dans la cour poussiéreuse, le carnet de rêves de Thomas encore imprimé dans sa mémoire. Elle toucha le foulard dans sa poche, et pour la première fois, elle pensa que rester ne signifiait peut-être pas seulement rester — mais devenir la raison pour quelqu’un d’autre.