Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 31: The Brother Found
L’air raid hurlait au-dessus de Surrey Bridge quand une main gantée de cuir tapa trois fois sur l’épaule de Maggie. Elle se retourna, le souffle court, la pluie de débris crépitant autour d’eux. Ce n’était pas Thomas. C’était un jeune homme au visage barbouillé de suie, un brassard de la Défense passive autour du bras.
— Vous êtes Maggie Hollis ? demanda-t-il en criant pour couvrir le vrombissement des Stukas.
— Pourquoi ?
— Le lieutenant Everett m’a demandé de vous trouver. Il est en bas, au poste de commandement. Il a quelque chose pour vous. Quelque chose qu’il ne veut pas confier à la poste.
Maggie serra sa lettre de confession contre sa poitrine, celle qui brûlait dans sa poche depuis une heure. Elle suivit l’homme dans les escaliers en spirale, chaque marche résonnant comme un battement de cœur. Le poste de commandement était une caverne de lampes à huile et de cartes froissées. Thomas se tenait là, dos tourné, les mains posées sur une table où s’étalait un plan de la Tamise. Il se retourna quand elle entra.
Son visage était différent. Pas seulement fatigué, mais illuminé, comme si une fenêtre s’était ouverte derrière ses yeux. Il tenait une lettre, une feuille de papier froissée, presque translucide à force d’être lue.
— Maggie, dit-il, la voix étrangement douce. J’allais venir. Mais j’ai pensé que…
— Tu es blessé ? demanda-t-elle, s’approchant malgré l’interdiction de s’aventurer plus loin.
— Non. Mieux que blessé. Assieds-toi. Pas là, sur cette caisse. Pas question de te salir.
Il lui tendit la main, et elle la prit, sans réfléchir. Il la guida vers une chaise pliante, loin des ronflements des générateurs. Dans la pénombre, il la dévisagea comme s’il ne l’avait jamais vue.
— J’ai reçu ça ce matin, dit-il en tenant la lettre. Un agent de la Résistance française, un certain Jacques Moreau. Il a écrit à mon régiment, après que nous ayons fait circuler son nom dans les réseaux. Il dit… il dit qu’il a vu mon frère.
Maggie retint son souffle. Les mots restèrent suspendus entre eux, plus épais que la fumée des bougies.
— Vivant ? demanda-t-elle doucement.
— Vivant. Caché dans une ferme près de Lyon. Il s’est évadé du train de déportation en 1942. Il a été blessé, amnésique pendant des mois, mais il se souvient maintenant. Son nom, notre adresse à Camden. Il a demandé de mes nouvelles. Mon petit frère, Maggie. J’ai passé deux ans à le croire mort.
Il ne pleurait pas. Mais sa voix était un fil tendu prêt à vibrer. Maggie se leva, sans même s’en rendre compte, et posa ses mains sur les siennes. La lettre trembla entre eux.
— Je suis si heureuse pour toi, Thomas. Si heureuse.
— On a perdu notre mère en 1918, dit-il en baissant les yeux. La grippe. Mon père a suivi en 1932. Il ne restait que nous deux. Quand j’ai reçu la nouvelle de sa disparition à Dunkerque, j’ai cru que je n’avais plus personne. Je me suis jeté dans le déminage. C’était une façon de ne plus penser, tu comprends. Une façon de se punir de survivre.
— Tu ne te punis plus ?
— Non. Je crois que j’ai trouvé une raison de survivre. Non pas de survivre, de vivre.
Il leva les yeux. Dans leur profondeur, quelque chose avait changé. Ce n’était plus le regard distant du technicien qui calcule les distances. C’était un regard d’homme qui recommence à espérer.
— Maggie, dit-il. Cette lettre que tu m’as apportée la semaine dernière. Je l’ai lue dix fois. J’ai été furieux que tu mentes sur ton âge, sur l’argent. Mais j’ai été plus furieux encore de m’être attaché à toi, parce que je n’avais plus rien à quoi me rattacher.
— Je ne voulais pas te mentir. C’était un mensonge de lâche, une façon de protéger une histoire qui n’existait pas encore.
— Les mensonges de lâches sont ceux qu’on dit quand on a peur de tout perdre. Je comprends ça. Dix ans de métier, j’ai vu des hommes mentir sur leur âge, leur grade, leur nationalité, juste pour rester là où ils voulaient être. Parfois, le mensonge est une déclaration d’amour déguisée.
Maggie sentit les larmes monter, mais elle les refoula. Pas ici. Pas devant lui. Pas dans ce poste de commandement où d’autres soldats s’activaient autour de radios grésillantes.
— J’ai autre chose à te dire, souffla-t-elle en sortant la lettre pliée de sa poche. Une confession que je n’ai pas osé écrire la semaine dernière. C’est au sujet de la médaille allemande que Gregory Elliott m’a donnée pour la garder. Je ne te l’ai jamais dit, mais je l’ai cachée dans le mur du refuge. Je pensais que c’était un souvenir, une relique, quelque chose de personnel. Mais quand tu m’as dit que tu étais démineur, j’ai compris que je ne pourrais pas te regarder sans te le dire. Cette médaille, elle appartenait à un soldat qu’Elliott a vu tomber. Pour lui, c’était un trophée. Pour moi, c’est devenu un poids.
Thomas ne répondit pas tout de suite. Il posa sa lettre et prit la sienne. Il la déplia, la lut, ses yeux parcourant les lignes. Quand il releva la tête, il y avait quelque chose de nouveau dans son regard : non pas le pardon complet, mais un début de compréhension.
— Une médaille allemande, dit-il lentement. Ce n’est pas toi qui l’as volée. C’est Elliott qui te l’a confiée. Tu n’as pas trahi ta patrie en la gardant. Tu as juste mal choisi tes confidents.
— Je devais te le dire avant demain. Avant ta mission.
— Ma mission, dit-il en souriant, est reportée. Une bombe non explosée s’est révélée être une maquette. Un leurre allemand pour nous attirer vers un autre site. L’équipe de l’abbaye de Westminster s’en occupe. J’ai congé jusqu’à jeudi.
Maggie cligna des yeux. Les sirènes hurlèrent une nouvelle salve au-dessus d’eux.
— Tu as congé ?
— Vingt-quatre heures entières. Et ce soir, je ne vais pas les passer à guetter le ciel. Je vais te raccompagner chez toi. Nous allons marcher, même si les bombes tombent, et nous allons parler. De ton père, de ta mère, de cette malheureuse médaille, et de la façon dont nous allons construire quelque chose qui n’a pas besoin de mensonges.
Il se leva, plia soigneusement les deux lettres — la sienne et celle de la Résistance — et les glissa dans une poche intérieure de sa veste en toile. Puis, sans crier gare, il s’approcha d’elle et posa ses lèvres sur son front. Un baiser chaste, presque militaire, mais qui électrisa toute sa nuque.
— Allez, dit-il. On part avant qu’ils ne verrouillent pour la nuit.
Il la prit par la main et la guida à travers le labyrinthe de couloirs, les mêmes qu’elle avait empruntés en courant une heure plus tôt, mais qui semblaient maintenant moins hostiles, moins brutaux. Les lueurs des incendies dansaient sur les murs de briques, et dans ce chaos, une joie nouvelle poussait dans le ventre de Maggie.
Alors qu’ils atteignaient la sortie, un jeune soldat les interpella, le visage livide sous son casque.
— Lieutenant ! Un message de l’état-major. Le leurre était un piège. Deux autres incidents sur la rive sud. Ils vous réquisitionnent pour la levée de la bombe du pont de Chelsea, demain à l’aube.
Thomas s’arrêta. Sa main resserra son étau sur celle de Maggie. Une seconde, deux secondes, puis il se tourna vers elle avec une gravité nouvelle.
— Il semble que la guerre ne soit pas encore prête à me laisser partir. Et toi ?
— Je serai là quand tu reviendras, dit-elle. Je te le jure. Et cette fois, sans mensonges.
— Alors va. Préviens ta mère que tu es en vie. Moi, je vais tâcher de rester en vie aussi. Et si je réussis, nous aurons jeudi. Tout le jeudi.
Il l’embrassa sur la bouche, brièvement, comme on vole un instant à la nuit, puis il tourna les talons et disparut dans le couloir, la lettre de son frère encore contre son cœur. Maggie demeura là, contre le mur, sentant le froid du béton traverser sa veste. Elle n’avait pas remis la confession de la médaille, mais elle avait vu une lueur dans son regard qui ne s’y trouvait pas la semaine précédente. L’espoir était un démineur plus efficace que tous les outils d’Elliott.
Dehors, le ciel était toujours en feu. Mais pour la première fois depuis des mois, Maggie ne vit pas que des cendres.
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