Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 32: A Bridge of Words
Le Londres gris d’octobre s’étirait sous un ciel bas, lavé par la pluie de la nuit. Maggie avait trouvé la lettre glissée sous sa porte le matin même, une enveloppe blanche à son nom, écrite d’une main qu’elle connaissait désormais par cœur. Trois lignes seulement, d’une encre pressée : *St James’s Park. Le pont, à seize heures. Il faut que nous parlions. — Thomas.*
Elle avait relu la lettre jusqu’à ce que le papier s’amollisse entre ses doigts. Et maintenant, à quelques pas du petit pont de pierre qui enjambait le lac, elle se demandait si elle avait encore la force d’une autre confession.
Le parc était étrangement vide. Les arbres dépouillés tendaient leurs branches comme des bras suppliants. Au loin, le grondement lointain d’un avion rappelait que la guerre ne dormait jamais. Sur le pont, une silhouette en capote militaire se tenait appuyée au parapet, les épaules un peu tombées, le regard perdu sur l’eau grise.
Maggie ralentit. Le bruit de ses pas sur les pavés mouillés lui parut plus fort que le battement de son cœur.
Thomas se retourna. Ses traits étaient tirés, mais ses yeux — ses yeux avaient changé depuis Chelsea Bridge. Moins de guerre. Plus de lumière.
— Vous êtes venue, dit-il, comme s’il n’y avait pas cru.
— Vous m’avez écrit.
Un silence s’étira, rempli du clapotis des canards et du vent entre les branches nues.
— Je dois vous dire quelque chose, commença-t-il, et quand il ôta sa casquette pour la tenir contre sa poitrine, elle vit ses cheveux blonds ébouriffés par le vent. C’est au sujet de mon frère. Une lettre est arrivée de France.
Maggie s’approcha, les mains jointes devant elle, retenant son souffle.
— Il est vivant. Caché chez des fermiers près de Lyon, sous une fausse identité. On estime qu’il pourra rejoindre l’Angleterre par l’Espagne au printemps prochain.
Le soulagement qui traversa Maggie fut si intense qu’elle dut s’appuyer à la rambarde.
— Oh, Thomas. C’est une si bonne nouvelle.
— Oui. Mais ce n’est pas le plus important.
Il la regarda alors avec une intensité qui la déstabilisa. La façon dont l’air semblait se raréfier autour d’eux, dont le parc entier semblait n’être qu’un décor pour deux silhouettes.
— Quand j’ai cru l’avoir perdu, j’ai compris quelque chose. J’ai passé des années à désamorcer des bombes, à regarder la mort en face, et je n’ai jamais eu peur. Pas vraiment. Parce que je n’avais rien à perdre. Mais quand j’ai lu cette lettre ma lettre de mon propre frère — j’ai pensé à vous. Et j’ai eu peur. Peur de vous perdre, vous aussi.
Les mots de Maggie lui restèrent dans la gorge. Thomas fit un pas, puis un autre. Il n’était plus qu’à un demi-mètre d’elle, assez près pour qu’elle sente l’odeur du savon militaire et de la pluie sur son col.
— C’est pour ça que je vous ai écrit. Pas pour vous demander de vous expliquer. Pour vous demander de recommencer.
— Recommencer ? réussit-elle à souffler.
— Avec la vérité, cette fois. Depuis le début. Je sais que vous vous appelez Margaret Hollis, que vous avez volé de l’argent à votre père, que vous avez menti sur votre nom, sur votre âge, que vous arborez une médaille allemande dont vous avez hérité d’un homme que vous aimiez, et que vous avez préféré rester dans un Londres bombardé plutôt que de fuir au Canada.
Chaque mot la frappait comme un coup de couteau propre, précis, qui ne faisait pas mal parce qu’il, qui purifiait. Elle détourna les yeux.
— Et malgré tout cela, dit-il, et sa voix baissa, presque intime, je suis là. Et je vous demande de croire que je peux vous aimer avec vos blessures, vos mensonges et vos secrets. Mais il faut que vous me promettiez une chose.
Elle releva la tête.
— La vérité, Margaret. Toute la vérité. Pas seulement quand elle vous arrange. Quand elle vous coûte aussi. Quand elle vous fait peur. Parce que nous allons vivre une guerre, et que cette guerre ne nous laissera pas le temps de jouer à cache-cache avec les mots.
Le lierre au flanc du pont semblait retenir son souffle avec eux.
— Si quelque chose vous tourmente, vous me le dites dès que vous pouvez. Si vous doutez, vous me le dites. Si vous craignez de me blesser, vous choisissez de me faire confiance plutôt que de me protéger. C’est la seule promesse que je vous demande.
Maggie sentit les mots gravés dans sa poitrine comme dans du granit. La confession de la médaille, celle qu’elle avait enfin délivrée la veille sous les bombes — elle n’avait pas tout dit. Pas encore. Il restait des fragments cachés dans l’ombre d’elle-même: la lettre écrite et non envoyée à Mrs Elliott, le pullover qu’elle gardait dans son sac sous son lit, le regard de son père qui refuserait sans doute de croiser le sien ce soir-là...
— C’est une promesse lourde, dit-elle doucement.
— Je ne demande pas de la porter seule. Je serai là, à côté de vous, pour porter la mienne.
Thomas tendit la main. Elle la prit. Et dans ce geste simple — les doigts qui se nouent, les paumes qui se réchauffent — quelque chose se scella définitivement sous le ciel gris de St James’s Park.
— Alors je vous promets, murmura-t-elle. La vérité, toute la vérité, quand elle me fera peur. Et j’attendrai chacun de vos retours, sur chaque pont, sous chaque bombe.
Il sourit — du vrai sourire, celui qui allumait toute sa figure froide de soldat.
— C’est tout ce que je demande.
Ils restèrent là, main dans la main, regardant l’eau où les canards dessinaient des cercles et des contre-cercles. Le silence n’était plus menaçant. Il était habité.
— Je dois repartir aux déminages après-demain, dit Thomas à voix basse. Une section du port, près des quais. C’est mal famé. Les bombes à retardement arrivent par barges depuis la mer du Nord. On y va en équipe, parfois sans revenir.
Maggie serra plus fort sa main.
— Je serai là. Vous l’avez promis. Non, vous l’avez promis, corrigea-t-il avec un sourire triste.
— Alors je serai là, au même endroit, au crépuscule. Même si les sirènes hurlent. Surtout si les sirènes hurlent.
Thomas avait lâché ses doigts pour remettre sa casquette. Il hésita, puis plongea la main dans sa poche gauche et en sortit un petit objet métallique qu’il fit tourner entre ses doigts.
Un détonateur démonté, brillant, inoffensif pour l’instant — mais le geste valait toutes les médailles.
— Je l’ai gardé de mon premier déminage réussi. Avant de vous rencontrer, c’était la seule chose que je portais sur moi comme talisman. Aujourd’hui, j’ai un autre porte-bonheur.
Il le lui mit dans la paume. C’était léger, froid, presque insolent de simplicité.
— Promettez-moi de le garder jusqu’à mon retour.
— Je le garderai, dit-elle, les doigts refermés sur le petit cylindre de laiton.
Le crépuscule tombait sur Londres. Au loin, les premiers projecteurs s’allongeaient timidement dans le ciel. Quelque part dans la ville, les haut-parleurs commençaient à peine à se réveiller. Maggie glissa le talisman dans sa poche, contre le cuir de sa veste, là où son cœur battait comme un métronome affolé. Et au moment même où elle se retournait pour rejoindre le chemin de terre, quelque chose dans la lumière changea — un reflet au loin, une sirène qui commença sa plainte, un grondement de moteur qu’elle connaissait trop bien.
Ce soir ne serait pas une soirée de paix. Cette nuit serait encore une nuit de bombes. Mais pour la première fois depuis longtemps, Maggie y entra sans avoir envie de fuir.
Elle tenait encore la lettre de Thomas dans son autre main, et ce petit objet d’acier et de laiton — un talisman de guerre, non de paix, mais peut-être était-ce la seule monnaie d’amour que ce monde-là acceptait encore.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.