Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 7: The Small Lie
Le carton à chaussures s’écrasa sur la table de la cuisine avec un bruit sourd qui fit vibrer la théière. Maggie leva les yeux de la lettre qu’elle n’écrivait pas — une troisième ébauche, froissée, dans sa poche — et trouva sa mère debout dans l’embrasure, les mains jointes devant elle comme pour une prière.
« Ton père a parlé au bureau ce matin. Le départ est avancé. »
Maggie sentit son estomac se serrer. « Avancé à quand ? »
« Le 12 septembre. C’est officiel. »
Le 12 septembre. Onze jours. Elle avait cru avoir un mois, peut-être plus. Le temps venait de se compresser comme un soufflé raté.
« On commence à trier ce soir, » continua sa mère en ouvrant le carton. Elle en sortit une pile de torchons à fleurs que Maggie ne se souvenait pas avoir jamais vus propres. « Tu peux trier ta chambre. Ce qui ne part pas va à l’église pour la collecte. »
Maggie resta assise. Les torchons sentaient la lessive et le chlore du temps de paix. Sa mère les plia avec une précision maniaque, coin contre coin, comme si les plis pouvaient retenir quelque chose d’important.
« Je ne pars pas. »
Sa mère marqua une pause à peine perceptible, puis continua de plier. « Maggie. »
« Écoute-moi, maman. » Maggie se leva. Elle n’avait pas préparé de discours. Tout ce qu’elle avait, c’était une certitude granitique qui lui était venue quelque part entre le banc de Shoreditch et le métro de retour. « J’ai vingt-quatre ans. Je suis volontaire, je travaille, je sers à quelque chose ici. Toronto n’a pas besoin de moi. Londres, si. »
« Ce n’est pas une question de besoin, c’est une question de sécurité. »
« Ce n’est pas une question de sécurité, c’est une question de contrôle. »
Les mains de sa mère s’arrêtèrent. Elle leva des yeux gris acier — les yeux de Maggie — et dit doucement : « Tu penses que je contrôle quoi que ce soit, en ce moment ? »
Le silence s’étira entre elles, chargé de ce que ni l’une ni l’autre ne disait. Puis sa mère reprit le pliage avec une énergie nouvelle.
« Tu crois que tu es trop vieille pour qu’on te dise quoi faire. Je comprends. Mais ton père a signé, Maggie. Le bateau a été payé. Nous partons tous, ensemble. »
« Je ne suis pas trop vieille pour qu’on me dise quoi faire. » Maggie croisa les bras. « Je suis trop vieille pour qu’on me force. »
Sa mère lâcha le torchon. « Ah. Et ton certificat de naissance ? Parce que sur le papier, ma chérie, tu as vingt-quatre ans. Les autorités de l’immigration canadienne, elles, regardent le papier. Pas les beaux discours que tu fais à ta mère. »
Le sang monta aux joues de Maggie. « Qu’est-ce que tu insinues ? »
« Rien. » Sa mère sourit, d’un sourire trop doux. « Je dis juste que les documents officiels racontent une histoire très claire. Et que si tu étais née ailleurs que ce qui est écrit, il faudrait un papier pour le prouver. »
Maggie détourna le regard. Le mensonge était là, à portée de main, énorme et fragile comme la coque d’un Zeppelin. Elle pouvait le gonfler. Elle pouvait prétendre que son âge avait été falsifié à l’inscription, qu’elle avait réellement vingt-deux ans et que — non, c’était trop absurde. Vingt-quatre, vingt-deux, ça ne suffisait pas. Il faudrait prétendre être mineure pour échapper à la décision parentale.
Elle avait vingt ans. Elle avait toujours menti sur son âge par vanité — ajouter deux ans aux serveurs qui la trouvaient trop jeune pour du gin. Maintenant, la vanité devenait un bouclier. Si elle avait vingt ans, la loi lui donnait raison. Ses parents ne pouvaient pas la forcer. Mais son certificat de naissance disait vingt-quatre.
À moins que le certificat de naissance ne soit perdu.
« De toute façon, » dit Maggie, la voix plus stable qu’elle ne s’y attendait, « la mairie de Southwark a brûlé en janvier. Mon dossier a peut-être été détruit. »
Sa mère la regarda longuement. Puis elle replia le dernier torchon, le posa sur la pile, et dit — presque doucement — « Tu as toujours été une mauvaise menteuse, Maggie. Ton nez. Tu le touches quand tu mens. »
Maggie réalisa que sa main était sur son visage. Elle la laissa tomber.
« Ne fais pas de bêtise, » dit sa mère. « Nous parlons de ta vie. »
« C’est exactement ce que je fais. »
Elle quitta la cuisine. Derrière elle, sa mère commença à déchirer des vieux journaux pour envelopper la porcelaine.
Dehors, la sirène ne tarda pas à hurler — ces derniers temps, elles semblaient synchronisées avec ses disputes familiales, comme si l’univers entier retenait son souffle dans les mêmes instants. Maggie prit son casque, son sifflet, sa lanterne, et descendit dans le métro sans un regard en arrière.
Sa garde se passa dans un brouillard. Elle aida une vieille femme à porter un panier de pommes de terre, elle calma deux enfants qui pleuraient sous une couverture partagée, elle refusa un thé d’un soldat en permission qui la regardait avec trop d’insistance. Tout le temps, son esprit tournait autour du mensonge — le presque-mensonge — qu’elle avait laissé échapper chez elle.
Le certificat de naissance. L’avait-elle réellement vu ? Elle se souvenait d’un tiroir dans le buffet, de papiers jaunis, de l’écriture de son père. Mais où était ce tiroir, maintenant ? Dans une valise, dans un carton, dans une malle pour Toronto ?
Si elle pouvait le faire disparaître — ou plutôt, s’il était déjà détruit — alors elle pouvait prétendre n’avoir que vingt ans. La loi anglaise la libérait. La loi canadienne ne pouvait pas exiger la présence d’une majeure contre son gré.
C’était un plan. C’était peut-être un mauvais plan. Mais c’était un plan.
À trois heures, sa garde prit fin. Elle ne rentra pas chez elle. Au lieu de cela, elle se dirigea vers l’ouest, vers Shoreditch, portant une Thermos de café qu’elle avait remplie avant de partir — un automatisme nouveau, délibéré, qui sentait l’espoir.
Thomas était au fond de l’atelier, torse nu sous une combinaison déboutonnée, penché sur une fusée qu’il avait démontée en une centaine de petites pièces. Il leva la tête quand elle entra et sourit — ce sourire fatigué qui lui creusait des fossettes dans les joues et effaçait dix ans de son visage.
« Tu es en avance sur ton horaire. »
« J’avais besoin de voir un visage qui ne me fait pas la morale. »
Il rit doucement. « Un visage qui va peut-être exploser dans une heure. Ça te va ? »
« Ça me va. »
Elle s’assit sur un tabouret bancal et lui tendit la Thermos. Il l’ouvrit, inhala la vapeur de café avec une gratitude presque religieuse, puis but une gorgée. Ses doigts noirs de graisse laissaient des marques sur le métal.
« Ma mère veut me faire partir à Toronto. Le 12 septembre, maintenant. » Elle dit ça sans préambule, comme on arrache un sparadrap.
Thomas reposa la Thermos. Il ne dit rien, mais son regard se fit plus précis, plus présent.
« Je leur ai dit que je ne partais pas. » Maggie tordit le couvercle de la Thermos entre ses doigts. « Et puis je leur ai laissé entendre que mon certificat de naissance était faux. Que j’avais vraiment vingt ans. »
Thomas cligna des yeux. « Tu as… vingt ans ? »
« Non. » Elle rit, brièvement. « J’ai vingt-quatre ans. Mais si je prétends en avoir vingt, et que je prétends que mon certificat a été perdu dans les bombardements de janvier… mes parents ne peuvent pas légalement m’obliger à embarquer. »
Il s’appuya contre l’établi, les bras croisés, les yeux riant doucement d’elle. « Ton plan est de devenir, officiellement, deux ans plus jeune que ce que tu es ? »
« Officieusement. »
« Et tu crois que le gouvernement canadien va te croire ? »
« Le gouvernement canadien me croira si je lui donne un document qui dit vingt ans. Et ce document n’existera pas, parce que le vrai a été brûlé, et que personne ne se souvient de moi à la mairie de Southwark parce que le bâtiment entier est en cendres. »
Thomas la regarda longuement. Il prit une gorgée de café. Il la reposa.
« Tu es la personne la plus terrifiante que j’aie jamais rencontrée. »
« Merci. »
« C’est un compliment, ça, je crois. » Il frotta son menton, sentit la barbe naissante, fit une grimace. « Bon. Alors si tu restes à Londres — si tu es officiellement mineure et rebelle — qu’est-ce que tu fais de neuf jours ? Septembre arrive vite. »
« Ça dépend, » dit-elle. « De toi. »
Il sourit, lentement, comme un secret qu’il gardait à l’intérieur. « Viens demain. Je dois désamorcer une bombe à Bow Road — juste une G41, rien d’excitant. On prendra le café après, dans un endroit que je connais. »
« Un endroit que tu connais ? »
« Un terrain vague. Mais j’ai apporté une couverture. »
Le rire de Maggie sortit avant qu’elle puisse le retenir — un son clair, étonné, qui rebondit contre les murs de l’atelier. Thomas sourit plus largement.
« Tu devrais faire ça plus souvent, » dit-il. « Ça te va mieux que de mentir à ta mère. »
Elle regarda ses mains — fortes, calmes, capables de défaire les machines de mort et de rêver de maisons avec des jardins. Elle se souvint du carnet de croquis, des façades qu’il dessinait, des fenêtres et des portes qui n’existaient nulle part ailleurs.
« Je n’ai pas de certificat de naissance, » dit-elle doucement. « Je n’ai pas de maison qui m’attend à Toronto. Je n’ai que ça — ici, maintenant, toi. Alors oui, demain, à Bow Road. J’y serai. »
Le soir tombait sur Londres, mauve et orange, quand elle repartit. À mi-chemin, elle se retourna. Thomas était sur le seuil de l’atelier, silhouette sombre contre la lumière ambrée, et il leva une main en signe d’au revoir.
Elle leva la sienne.
De retour chez elle, la cuisine était vide, mais sur la table, soigneusement posée à côté du carton de torchons à fleurs, se trouvait une enveloppe adressée au bureau de l’état civil de Southwark. L’écriture était celle de sa mère.
Maggie ne l’ouvrit pas. Elle n’en eut pas besoin. Le cachet postal portait la date du matin même — et la mention « Dossier détruit — aucune trace retrouvée. »
Sa mère avait fait disparaître son certificat de naissance.
Ou bien elle l’avait envoyé pour le faire confirmer.
Maggie ne saurait pas lequel avant d’écrire elle-même à la mairie.
Le doute, cette petite blessure, était peut-être le prix du mensonge.