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Les Plans de Nous Deux

Lire le chapitre 8: Flooded Tunnels

L’eau montait plus vite que Maggie ne l’aurait cru possible.

Elle avait entendu l’explosion depuis la surface — un grondement sourd, pas assez lointain pour être rassurant. Puis le cri d’un homme dans l’escalier, et le giclement d’une conduite éventrée quelque part sous la chaussée. En trente secondes, le quai de la station de Bow Road s’était transformé en piège.

« Remontez ! » hurla-t-elle, la lampe torche braquée sur le flot qui dévalait les marches. Une femme glissa, un enfant dans les bras ; Maggie l’attrapa par le coude, sentit le tissu mouillé se déchirer sous ses doigts. « Laissez les valises ! Laissez-les ! »

Un vieil homme s’accrochait à une malle comme à une bouée. Elle lui tapa sur la main jusqu’à ce qu’il lâche prise.

L’eau lui arrivait déjà aux genoux quand elle redescendit pour fouiller les recoins. Les dortoirs alignés contre le mur du tunnel étaient vides, les couvertures trempées et collantes. Elle appela, trois fois, et une voix faible répondit de l’autre côté du quai.

C’est là qu’elle le vit.

Thomas surgit du tunnel opposé, torse ruisselant, le casque de chantier cabossé sur la tête. Il tenait une femme sur son dos, une autre par la main. Il la posa sur les marches sèches, se retourna, et leurs regards se croisèrent sous la lumière jaune des ampoules vacillantes.

« Maggie ? » Il cligna des yeux comme s’il doutait d’elle.

« Je travaille ici aussi, » dit-elle, essoufflée. « On m’a envoyée en renfort au dernier moment. »

Il ne demanda pas pourquoi. Il tendit la main, et elle la prit sans réfléchir.

Ils passèrent dix minutes dans l’eau jusqu’à la taille, à frapper aux portes des abris latéraux, à soulever les rideaux de fer des petites alcôves où les gens s’étaient blottis. Thomas connaissait chaque recoin — il avait désamorcé trois bombes dans ce secteur, il avait dormi sur ces quais, il en avait dessiné les plans dans son carnet. Il guidait Maggie d’un geste, d’un hochement de tête, et elle le suivait sans hésiter.

Un enfant hurlait dans une cabine téléphonique inondée. Thomas brisa la vitre à coups de crosse, tira le petit garçon par les épaules, le passa à Maggie qui le porta jusqu’aux bras de sa mère, en larmes sur le quai supérieur.

« Personne d’autre ? » cria-t-elle.

« Il y a un type dans le tunnel de service, » répondit un cheminot, la lanterne tremblante. « Il s’est réfugié là quand ça a pété. »

Thomas s’engagea dans l’eau sans une seconde d’hésitation. Maggie le rattrapa, la lampe en avant.

« Tu sais où c’est ? »

« Troisième ramification, à gauche. Je l’ai cartographié la semaine dernière. »

L’eau lui montait à la poitrine maintenant. Elle sentait le froid traverser son manteau, engourdir ses jambes, ralentir chacun de ses mouvements. Thomas avançait devant elle, la tête baissée, la main courante comme fil d’Ariane.

« Tu es sûre de vouloir venir ? » demanda-t-il sans se retourner.

« Non, » dit-elle. « Mais je viens. »

La ramification était plus étroite qu’elle ne l’imaginait. L’homme — un employé du métro, la trentaine, un genou ensanglanté — s’était juché sur une échelle métallique, à quelques centimètres de la voûte. Il tremblait de froid et de peur.

« Je ne peux pas descendre, » gémit-il. « J’ai vu l’eau monter. Je ne sais pas nager. »

Thomas posa une main sur le barreau.

« Vous n’aurez pas à nager. On va vous porter. »

Maggie ne posa pas de question. Elle s’approcha de l’échelle et tendit les bras vers le blessé. Le poids de l’homme lui écrasa les épaules quand elle le reçut ; elle chancela, but la tasse, et Thomas la stabilisa d’une main dans le dos.

« Doucement, » murmura-t-il. « Je tiens le coup. »

Ensemble, ils le firent passer de main en main comme un ballot de linge sale, jusqu’à ce qu’ils retrouvent le quai principal et les bras secs des secouristes. Maggie s’effondra sur les marches, les mains sur les genoux, la poitrine brûlante. L’eau continuait de dégouliner de ses cheveux, de ses manches, de son cœur.

Thomas s’assit à côté d’elle, le souffle court, les yeux fatigués de cette fatigue particulière qu’il connaissait bien — celle d’avoir frôlé quelque chose d’irréversible.

« Tu es venue jusqu’ici pour m’apporter du café ? » dit-il enfin, un demi-sourire aux lèvres.

Elle rit, un son rauque qui lui surprit.

« Je crois que je l’ai laissé dans le tunnel. »

Il riait aussi maintenant, d’un rire fatigué qui la réchauffa plus que n’importe quel breuvage. Pendant un moment, ils restèrent là, côte à côte, à regarder l’eau baisser lentement, les secouristes draîner les flots vers les bouches d’égout, les familles se compter une dernière fois.

Le silence retomba autour d’eux. Pas le silence lourd du danger, mais celui, plus rare, de la survie.

« Je fais un rêve, » dit Thomas, la voix à peine audible. « Une maison. Pas grande. Avec un jardin où je ferais pousser des tomates, des roses, peut-être un cerisier. Une clôture blanche qui aurait besoin d’un coup de peinture chaque été. Des fenêtres qui donnent sur l’est, pour que le matin ait l’air d’un début. »

Maggie tourna la tête vers lui. Il regardait droit devant, les mains posées sur les genoux, la terre et la boue incrustées sous ses ongles.

« Et les enfants, » ajouta-t-il, plus doucement encore. « Deux, peut-être trois. Qui laisseraient leurs jouets sous l’escalier. »

Elle ne voulut pas rompre le charme. Elle laissa les mots flotter entre eux un long moment.

« Moi, » dit-elle enfin, « je veux une bibliothèque. Pas une petite étagère — une vraie pièce, avec des murs entiers couverts de livres. Une échelle en bois qui glisse le long des rayons. Un fauteuil près de la cheminée, assez profond pour y passer un dimanche entier. »

Il la regarda alors, et elle vit dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à une promesse. Pas une promesse de ce jour-là — mais le dessin d’un monde possible, où les rêves ne se faisaient pas entre deux explosions, mais dans le calme ordinaire d’une existence partagée.

« Ça te ferait quoi, » demanda-t-il très bas, « de plus jamais entendre une sirène ? »

Elle ne trouva pas de réponse. L’image était trop grande, trop fragile à porter dehors, dans ce Londres broyé et noyé. Elle baissa les yeux sur ses mains, rougies par le froid et la corde.

Thomas se leva, tendit sa main pour l’aider à se hisser sur la marche.

« Tu viens recopier ces plans, demain ? » demanda-t-il, comme si rien de tout cela n’avait eu lieu, comme s’il ne venait pas de tracer le contour de leur avenir.

« Demain, » répéta-t-elle. « J’apporterai le café dans une bouteille thermos. Cette fois, je la garderai avec moi. »

Il lui serra la main un peu plus longtemps que nécessaire, puis retourna vers les secouristes, qui appelaient son nom pour l’intervention suivante.

Maggie remonta lentement vers la surface. Elle dépassa les familles enveloppées dans des couvertures militaires, les enfants blottis contre leurs mères, les vieux assis sur des caisses à oranges à parler de la guerre d’avant. Londres, encore une fois, avait tenu.

Elle sortit dans la pâleur du crépuscule, et c’est là qu’elle les vit.

Son père. Sa mère. Debout de l’autre côté de la rue, sa mère en train de remonter la fermeture de son sac de voyage, son père chargé de trois valises identiques.

Ils ne la regardaient pas. Ils ne savaient pas qu’elle était là, ruisselante, épuisée, le cœur pleine de jardins et de bibliothèques.

Sa mère tourna la tête vers la station, comme si elle cherchait quelqu’un — puis elle aperçut Maggie. Leurs regards ne durèrent qu’une seconde, et Maggie vit ce qu’elle n’avait jamais vu dans les yeux de sa mère : une peur qui n’avait rien à voir avec les bombes.

Sa mère savait. Depuis le début, elle savait.

Le soir même, Maggie trouva sur la table de la cuisine, sous le silence du réveil cassé, une lettre à l’en-tête de l’état civil de Southwark. Elle l’ouvrit d’une main tremblante.

Le bureau confirmait : aucun acte de naissance de Margaret Hollis dans les registres du district pour l’année 1919. Tous les documents avaient été perdus dans les bombardements de janvier.

La lettre était adressée à Mme Edith Hollis. Mais le timbre était neuf, le papier intact.

Sa mère n’avait pas dénoncé son mensonge. Sa mère venait de lui offrir une issue.

Maggie replia la lettre, la glissa dans sa poche, et s’assit dans le noir, à écouter le souffle régulier de la maison qui se vidait autour d’elle. Elle avait dix jours pour choisir.

Elle avait déjà choisi.