Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 9: The Missing Brother
Le métro sentait le chlore et le moisi, un mélange qui était devenu, en quelques semaines, aussi familier à Maggie que l’odeur du pain brûlé dans la cuisine de sa mère. Elle descendait les escaliers de Bow Road, le thermos de café serré contre sa poitrine, quand elle le vit assis sur un banc de fortune près de la voie désaffectée, la tête entre les mains.
Le sifflet de son contremaître pendait autour de son cou, inutilisé. Ses cheveux blonds, d’habitude disciplinés, retombaient en mèches rebelles sur son front. Il ne l’avait pas entendue approcher. Dans sa main droite, il tenait une enveloppe froissée, le papier si épais qu’elle devinait le cachet officiel avant même de voir le coin du War Office qui dépassait.
— Thomas ?
Il leva la tête. Ses yeux, habituellement couleur de mer du Nord sous la pluie, étaient rouges et secs. Il ne pleurait pas, mais tout son visage semblait avoir été creusé, tiré vers le bas.
— Maggie. Tu es venue.
Elle s’assit à côté de lui sans demander, posa le thermos entre eux comme une offrande. Une bombe non explosée gisait à vingt mètres d’eux, sous un drap de toile, et personne d’autre ne semblait travailler. La station était étrangement calme, suspendue dans cette heure entre les raids, entre les vies.
— La poste du matin, dit-il en levant l’enveloppe. Elle apporte rarement de bonnes nouvelles.
Maggie tendit la main, puis hésita. Le geste de la toucher lui semblait à la fois trop intime et trop banal. Elle posa sa main sur son avant-bras, juste au-dessus du poignet, là où la peau était nue entre le gant et la manche de son bleu de travail.
— Ton frère ?
Thomas hocha la tête. Il déplia la lettre, puis la replia, incapable de la relire. Ses paroles sortirent hachées, comme s’il forçait chaque mot à travers un entonnoir.
— L’avion de Peter a été abattu au-dessus de la France. La semaine dernière, près de Rouen. Ils disent « présumé perdu ». Ils ont trouvé des débris, mais pas de corps, pas de trace de parachute. Rien.
Il sortit de sa poche intérieure un petit rectangle de carton, usé aux coins, et le lui tendit. Sur la photographie, deux garçons souriaient devant une grange, l’un blond comme Thomas, l’autre plus brun, plus costaud, les bras croisés sur la poitrine.
— C’était il y a six ans, avant la guerre. Il venait d’avoir son permis de conduire. On est allés camper dans le Devon, juste moi, lui et une tente qui fuyait.
Maggie regarda le visage de Peter. Il ressemblait à Thomas, mais en plus large, plus carré, comme si la vie l’avait dessiné avec une craie plus épaisse. Elle rendit la photo, doucement.
— Le « ils disent », commença-t-elle avec prudence. Ce n’est pas un avis de décès. Ils disent « présumé ».
Thomas rit, un bruit court et amer.
— Tu sais comment fonctionne la machine, Maggie. Le « présumé » est un luxe qu’ils offrent aux familles pour qu’ils puissent dormir les deux premiers mois. Ensuite ils envoient un autre papier, et celui-là ne laisse aucun doute.
Il prit le thermos, dévissa le couvercle d’un geste mécanique. L’odeur du café monta dans l’air froid du métro, incongru au milieu des gravats et du câblage apparent.
— Le pire, c’est que je lui ai écrit la semaine dernière. Je lui ai parlé de toi. De la station, du métier, des plans que je fais. Ma lettre est quelque part au-dessus de la Manche, il la lira jamais.
Maggie garda le silence un instant. Dans la pénombre, elle entendait le souffle de Thomas, sa respiration saccadée qu’il essayait de contrôler.
— Tu l’écrivais souvent ?
— Tous les dimanches. Comme notre mère le faisait avec mon père quand il été en France pendant la dernière guerre. C’était notre façon de rester proches. Je lui racontais les bombes que je désamorçais, il me racontait les ciels qu’il survolait. Je lui envoyais parfois des croquis, des plans de maisons que je dessinais. Il disait que ce serait moi qui construirais la sienne après la guerre, quand il se poserait pour de bon.
Sa voix se brisa sur « se poserait », et il but une gorgée de café trop chaud pour masquer sa gorge qui se serrait.
— On s’était dit qu’il mettrait une échelle de pilote contre le mur de l’entrée. Les pilotes disent toujours qu’ils aimeraient une maison avec des échelles assez hautes pour toucher les nuages. Une idiotie de frère, on se l’était promise.
— Tu lui as écrit à quelle adresse ?
Thomas la regarda, et pour la première fois depuis qu’elle était arrivée, une lueur traversa son regard, fragile mais réelle.
— Officiellement, il est basé quelque part dans le Kent. Mais après la mort de notre mère, il n’a plus eu de maison fixe. Je lui écrivais à Paris, — il marqua une pause, un pli ironique sur la bouche —, à une adresse que j’inventais. Une maison bleue, rue de Babylone. Je trouvais que ça sonnait bien, Babylone. Je lui disais que c’était sa future adresse quand il aurait fini la guerre. Il devait être le premier soldat britannique à s’installer dans une rue qui n’existait pas, dans une maison qui n’avait jamais été construite.
Le silence entre eux fut soudain très lourd. Maggie comprit ce qu’il n’avait pas dit : l’adresse n’était pas seulement une blague. C’était une promesse, une façon de croire qu’il y aurait un après, un endroit où poser sa vie. Et maintenant, la lettre qu’il venait de recevoir annonçait ce que cette blague avait toujours essayé de tenir à distance.
— Montre-moi, dit-elle doucement.
— Quoi ?
— La maison de Babylone. Le croquis.
Thomas hésita, puis sortit de sa poche son carnet, celui-là même qu’il lui avait montré à Hackney, où s’entassaient les plans de maisons qu’il imaginait construire. Il tourna les pages rapidement, s’arrêtant sur un dessin plus simple que les autres : une façade bleue, une porte verte, et une échelle de pilote appuyée contre le mur, menant à une fenêtre de toit.
— Elle aurait été au troisième étage, dit-il. L’escalier intérieur est trop étroit pour ses épaules de déménageur. Alors il serait passé par l’extérieur. Une manie de pilote, prendre un raccourci.
Maggie sourit. Elle prit le carnet entre ses mains, s’attardant sur les traits du crayon, la précision presque obsessionnelle des mesures annotées en marge.
— Tu vas continuer à lui écrire, dit-elle. Ce n’est pas parce qu’ils ont déclaré son avion perdu que la poste s’arrête. Envoie-lui une lettre. Dis-lui que tu me l’as montrée. Jure-lui que la maison sera construite.
Thomas la regarda un long moment. Dans la pénombre du métro, ses yeux avaient perdu de leur brume ; ils étaient plus clairs, comme si le café et ses paroles avaient dissipé la pire des couches de gris.
— C’est ça, ton plan ? Vivre dans une rue qui n’existe pas avec un homme qui a peut-être disparu ?
— C’est un bon plan. Il construit quelque chose, lui, contrairement aux bombes. Il donna envie de construire.
Il prit sa main, la serra brièvement, sans passion, juste une confirmation. Puis les deux ouvriers apparurent au bout de la voie, agitant un chiffon rouge.
— La zone est déclarée sûre pour une heure, cria l’un d’eux. On attaque la fusée.
Thomas rangea le carnet et la lettre dans sa poche, resserra son harnais. Avant de s’éloigner, il se tourna vers elle.
— Maggie. Si je t’invitais à voir la maison de Babylone, à Paris, après la guerre… Tu viendrais ?
Le couloir résonnait des pas des ouvriers. Elle pouvait entendre son cœur battre dans sa poitrine, trop fort, trop rapide.
La réponse lui vint sans effort, et elle sut qu’elle était entièrement vraie.
— Je viendrais.
Il s’éloigna, sa silhouette disparaissant dans la pénombre vers la bombe, laissant Maggie seule avec le thermos, le carnet qu’il avait oublié sur le banc, et un poids dans la poitrine qui n’avait rien à voir avec la tristesse. Elle ramassa le carnet, en tourna les pages. Parmi les plans de maisons, elle trouva un croquis qu’elle n’avait jamais vu : une petite maison avec une grande bibliothèque, et dans la marge, écrite au crayon : *Pour Maggie, si elle veut une étagère pour les jours de pluie.*
Elle ferma le carnet d’un geste vif, le cœur soudain trop plein. Sous ses doigts, le papier semblait tiède, comme s’il avait été gardé longtemps contre la peau.
Elle devait partir pour Toronto dans dix jours. Mais assise là, sur un banc de métro londonien, au milieu des bombes et du désespoir, Maggie comprit que ses bagages ne pèseraient plus jamais assez lourd pour la faire traverser l’océan.