Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 34: The Sentinel's Choice
Le toit de Saint-Sulpice n’avait jamais semblé aussi haut. Le vent y fouettait les pierres, chargé de l’odeur de la pluie qui n’était pas encore tombée. Luc se tenait au bord, le double fragment du compas dans sa paume ouverte, les deux moitiés inutiles qui ne se rejoindraient jamais. Les gargouilles s’étaient tues. Elles l’attendaient, leurs formes de pierre inclinées vers lui, comme des juges muets.
Hélène grimpa à son tour, essoufflée. Elle tenait un carnet à la couverture écornée — celui de son père. Pierre Moreau. Luc l’avait enfin demandé.
— Il s’est arrêté au même endroit, dit Luc sans se retourner. Au même moment. Juste avant le serment.
Hélène ouvrit le carnet, le feuilleta. La pluie commençait à tomber, fine et froide.
— Il écrit qu’il a compris ce que le Jardin Éternel exigeait vraiment, lut-elle. Pas un sacrifice au sens où nous l’entendions. Pas la mort. L’immobilité.
Luc ferma les yeux. L’immobilité.
— Le gardien ne meurt pas, poursuivit Hélène. Son corps devient pierre. Sa conscience reste éveillée. Pour toujours. Il est — elle hésita — le sentinelle. Il voit tout, entend tout, il est la mémoire vivante de Paris. Mais il ne bougera plus jamais. Il ne touchera plus jamais une pierre. Il ne boira plus jamais un verre. Il ne…
— Il ne sentira plus rien, acheva Luc. Rien d’autre que la ville.
— Papa dit qu’il a eu peur. Pas pour sa vie. Pour sa raison. Il écrit : « Un an. Dix ans. Cent. Je demeurerai. Mais ma pensée — jusqu’où tiendra-t-elle ? »
Le silence du toit n’était troublé que par la pluie sur les dalles.
Luc tourna les deux moitiés du compas dans sa main. La réponse était en lui, simple, définitive. Il avait passé sa vie à lire les pierres, à comprendre leurs fissures, leurs secrets. Il était le seul à pouvoir devenir le gardien sans devenir fou — parce que, depuis toujours, il savait écouter ce qui ne parlait pas.
— C’est moi, dit-il doucement. Le plan est signé Moreau. Le gardien doit être un Moreau. Et après François, après tout, je suis le dernier.
Hélène referma le carnet, blême.
— Non.
— Si. Ma conscience restera dans la pierre. Je veillerai sur les gargouilles. Sur les secrets de la ville. Sur vous tous.
Il tendit la main, la posa sur la gargouille la plus proche. La pierre frémit sous ses doigts, une résonance profonde, presque organique.
— Elles m’accepteront. Je le sens.
En bas, la porte du toit s’ouvrit sur un grincement. Mathilde apparut, ses cheveux trempés, un rouleau de parchemin serré contre sa poitrine.
— Il faut le faire maintenant, dit-elle. Le rituel. Les conditions sont réunies.
Luc hocha la tête. Il s’approcha de la trappe qui menait à la chambre souterraine, sous la statue inachevée. La chambre était prête. Il avait tout préparé lui-même, chaque pierre en place, chaque symbole gravé à la main.
— Attendez, dit sèchement Hélène. Mathilde — vous ne deviez rien tenter seule.
— Je ne tente rien, répondit Mathilde. Luc a fait son choix. Je l’accompagne simplement.
Luc descendit l’échelle, les gestes lents et assurés. La chambre était froide, éclairée par des lampes à huile dont la flamme ne vacillait pas. Au centre, une cavité taillée dans la pierre, à la mesure exacte d’un corps humain. Une dalle de granit noir reposait à côté, préparée pour recevoir celui qui deviendrait pierre.
Mathilde le rejoignit, Hélène derrière elle.
— Vous savez que vous ne pourrez plus parler, dit Mathilde, les yeux étrangement brillants. Plus jamais. Votre voix sera le vent dans les gargouilles. Vos pensées seront silencieuses.
— Je le sais.
Luc s’allongea dans la cavité. La pierre était froide, rude contre son dos. Il ferma les yeux un instant, se remémorant la dernière fois qu’il avait senti le contact d’une pierre sous ses mains, la sensation familière de la gouge, la poussière de marbre sur ses doigts. Il posa les deux moitiés du compas sur sa poitrine.
— Je suis prêt, dit-il.
Un long silence. Puis un bruit sourd. Une douleur intense explosa à l’arrière de son crâne. Le monde bascula.
Luc ouvrit les yeux des heures plus tard — ou peut-être quelques minutes, il ne savait plus. Sa tête battait. Il était étendu, mais plus dans la cavité. Sur la dalle de granit. Et une silhouette se tenait debout à sa place, les bras croisés, la main droite tenant le compas reconstitué — les deux moitiés enfin réunies.
Mathilde.
Elle était devenue pierre. Sa peau avait la teinte gris-bleu du calcaire de Paris, ses vêtements figés dans des plis immuables. Sa bouche était ouverte sur un dernier souffle, ses yeux fixes et vides, mais une lueur demeurait dans leurs profondeurs. Vivante. Éveillée. Captive.
Luc demeura un long moment immobile. La douleur dans sa nuque n’était qu’un écho. Il comprit soudain, avec une clarté glaciale : Mathilde avait lu le plan avant lui. Elle avait su que le gardien devait être un volontaire, mais pas nécessairement un Moreau — et elle avait décidé que ce serait elle. Elle avait toujours voulu contrôler. Être la dernière ligne de défense. Être, enfin, indispensable pour toujours.
Hélène surgit, râlant.
— Elle t’a frappé. Elle m’a enfermée dehors. Elle l’a fait à ta place.
Luc se leva, chancelant. Il toucha la main de Mathilde. Froide. Dure. Mais sous la pierre, une pulsation infime, un battement de conscience qui ne s’arrêterait jamais.
Sur le toit, les gargouilles poussèrent soudain un cri — une longue plainte de pierre qui traversa la nuit.
Elles avaient trouvé leur sentinelle.
Paris était en sécurité. Et quelque part dans la pierre de sa nouvelle demeure, Mathilde veillait, tenant dans ses mains immobiles un compas qui ne se briserait plus jamais.
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