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Les Sentinelles de Pierre de Paris

Lire le chapitre 9: The Foundry of Lies

La pluie avait cessé, mais l’humidité restait collée aux pavés comme une seconde peau. Luc suivait l’apprenti de l’Architecte à travers un passage étroit sous l’Opéra Garnier, un garçon nerveux nommé Bastien qui n’avait pas dit trois mots depuis qu’ils avaient quitté le caveau. Il marchait vite, trop vite, comme s’il craignait d’être suivi.

— C’est encore loin ? demanda Luc.

Bastien ne répondit pas. Il tourna à gauche, poussa une porte de fer qui grinça, et Luc sentit la chaleur monter. Une odeur de métal chaud et de soufre lui emplit les narines. Plus bas, sous les fondations du Palais, un grondement sourd pulsait comme un cœur mécanique.

Ils débouchèrent sur une coursive de pierre surplombant une forge immense. Des fours rugissaient dans la pénombre, crachant des langues de feu orangé qui dessinaient des ombres dansantes sur les voûtes. En contrebas, une demi-douzaine d’artisans s’affairaient autour d’une forme allongée.

Un gargouille, en gestation.

Luc cligna des yeux, incrédule. La créature — une chimère aux ailes repliées, la gueule entrouverte sur des crocs à peine ébauchés — était posée sur un socle de pierre, et tout autour d’elle, des hommes en tablier de cuir versaient un métal liquide dans des moules. Le liquide luisait d’un éclat rose, presque nacré, avant de se figer en gouttes brillantes sur les jointures de la bête. Du métal liant, comprit Luc. Le même que celui qu’on fixait sur le dos des gargouilles qui avaient besoin d'être tenues en laisse. Mais cette fois, il était en train d’être injecté directement dans la pierre.

— Qu’est-ce qu’ils fabriquent ? murmura Luc.

Bastien lui jeta un regard furtif, puis désigna un renfoncement dans la paroi rocheuse. Luc s’y glissa, adossé à la pierre froide, le regard fixé sur la scène en contrebas. Les artisans parlaient à voix basse, mais la forge avait des acoustiques étranges — chaque mot portait jusqu’à lui.

— … pour la grande éclosion. Les sentinelles actuelles ne suffiront pas.

Luc se figea. *Grande éclosion*. Les mots des masques lui revinrent, plantés comme des échardes. Le même vocabulaire.

L’un des artisans — un colosse barbu aux mains calleuses — s’approcha de la tête de la gargouille et posa une paume sur son front, presque avec tendresse. Il parlait à l’un des autres, plus jeune, plus sec.

— François en a parlé assez longtemps. Il voulait les rassembler toutes, les faire se lever. Mais pas comme ça. Pas pour eux.

— Pour qui, alors ? demanda le plus jeune.

Le colosse secoua la tête, un geste las. « Pour eux » n’avait pas besoin d’être précisé. Le jeune homme parut comprendre, hocha la tête, et retourna à son ouvrage.

Luc sentit sa mâchoire se serrer. François. Son nom dans la bouche d’inconnus, dans une forge clandestine sous l’Opéra. François avait connu ces gens. Il les avait côtoyés. Et ils étaient payés pour le trahir.

Bastien tira sur sa manche, le visage pâle.

— Il faut y aller. S’ils nous trouvent…

— Qui sont-ils ? chuchota Luc. Ce ne sont pas des gens du guild, n’est-ce pas ? Je reconnais pas les marques.

Bastien hésita. Ses yeux allaient de Luc à la forge, comme s’il pesait les risques.

— C’est la Fonderie du Voile, finit-il par souffler. On l’a crue dissoute il y a soixante ans. Ils fabriquent des gargouilles… mais pour les contrôler. Pas pour les libérer.

— Le métal rose.

— C’est du cuivre noirci, forge en sous-sol sans jamais voir le soleil. Le liage traditionnel, les anciens disaient que ça dompte la pierre. Mais eux, ils l’utilisent différemment. Ils s’en servent pour les réveiller avant l’heure.

Luc observa les artisans tandis qu’ils travaillaient. Leurs gestes étaient précis, rapides, dépourvus de crainte. Ils savaient ce qu’ils faisaient. L’un d’eux, au fond, portait un médaillon qui lui parut familier — une double flamme gravée sur du bronze.

La fausse signature du document. Le sceau trafiqué sur les plans de la gargouille cracheuse de feu.

— Le grand réveil, dit Luc lentement. C’est pour quand ?

Bastien ne répondit pas. Il regardait le colosse, qui s’était tourné vers eux. Ce fut bref — presque imperceptible — mais Luc vit ses yeux remonter vers la coursive. Leurs regards se croisèrent une fraction de seconde, et le colosse sourit.

Un sourire de reconnaissance. Pas de surprise.

Ils étaient attendus.

— Foutons le camp, siffla Luc.

Ils remontèrent la coursive, puis l’escalier étroit, mais Luc s’arrêta avant la porte de fer. Le colosse n’avait pas crié. Il n’avait pas alerté les autres. Il avait vu Luc, et il avait souri — comme si ce passage était prévu. Comme si Luc était une pièce de plus sur un échiquier que d’autres maniaient depuis bien avant sa naissance.

— Bastien, dit-il, l’Architecte sait que je te suis ?

Le garçon rougit, puis baissa la tête.

— Il a dit que vous aviez besoin de voir la vérité, pour choisir votre camp. Mais il m’a interdit de… enfin, pour que vous les entendiez parler de François. Ils ne savent pas qu’on sait.

Luc ferma les yeux. L’Architecte l’avait donc conduit ici en silence, sans même lui demander s’il voulait porter ce fardeau. Et pourtant, maintenant qu’il avait vu la forge, il comprenait mieux ce qu’il devait faire. Le danger n’était pas seulement dans la créature qui rongeait sa trousse. Il y avait des hommes derrière elle. Des hommes qui préparaient la « grande éclosion ». Et si François s’y était opposé, s’il avait refusé de servir leur plan…

Alors la mort de son père, en 1994, avait peut-être moins à voir avec un accident qu’avec un rendez-vous manqué.

La porte de fer s’ouvrit sur la nuit parisienne, l’air frais lavant la chaleur de la forge. Luc inspira profondément, le souffle court, quelque chose de dur et de glacial s’installant dans sa poitrine. Les gens du guild parlaient de protéger Paris. Mais ces hommes-là — la Fonderie du Voile — parlaient de le façonner. Et pour façonner, il fallait casser.

En bas, la forme du gargouille attendait.

Elle attendait l’étincelle qui la ferait lever.