Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 13: The Aftermath of a Dance
La pluie était fine, presque une brume, et elle avait lavé le sang du quai avant que les premières patrouilles n'arrivent. Alex marchait vite, l'épaule en feu, chaque pas résonnant dans sa tête comme un compte à rebours. Il ne savait plus où il allait, seulement qu'il devait s'arrêter, disparaître, réfléchir.
Un café. Enseigne rouillée, vitres graisseuses, trois tables vides à l'intérieur. Il poussa la porte et s'assit dans le coin le plus sombre, face à l'entrée. Une serveuse ennuyée le regarda sans curiosité. Il commanda un café qu'il ne boirait pas et posa les mains sur la table pour les empêcher de trembler.
L'homme était dans la Seine. Alex l'avait poussé, oui. Mais la lame avait failli le trouver d'abord. Il revoyait le mouvement, la fente lumineuse du métal entre les réverbères, le poids du corps qui l'entraînait vers le parapet. Et les talons rouges. Toujours les talons rouges.
La Vauguyon. Le nom tournait dans sa bouche comme une pièce fausse.
Il connaissait l'histoire. Le duc François-Xavier de La Vauguyon, précepteur des enfants royaux, homme de l'ombre, réputé pour ses réseaux dans la police secrète. Dans son temps, dans son monde, La Vauguyon mourrait en exil, discrédité, oublié de tous sauf des historiens spécialisés. Mais ici, maintenant, il était un chasseur avec une meute à ses ordres, et Alex était devenu un gibier.
Le café arriva. Il le but sans le goûter, la chaleur descendant lentement dans sa poitrine. La serveuse s'éloigna. Personne ne le regardait. Personne ne semblait le reconnaître.
Mais pour combien de temps ?
Il fit l'inventaire. Ses souvenirs des sept jours - il en était au quatrième, ou était-ce le cinquième - n'avaient plus la netteté rassurante d'un cours magistral. Il savait que la Bastille tomberait, que la citadelle serait prise par la foule, que le gouverneur de Launay mourrait lynché malgré son sauf-conduit arraché par la foule qui le déchirerait quand même. Ces certitudes-là tenaient. Mais chaque geste qu'il faisait, chaque pierre qu'il déplaçait, pouvait modifier les détails. Et les détails, c'était tout ce qui restait quand les grands événements basculaient.
Qui avait envoyé l'assassin ? Pas directement La Vauguyon, il était trop prudent pour souiller ses mains. Quelqu'un d'autre. Un intendant, un lieutenant de police, un homme de terrain. L'officier aux talons rouges avait répondu à un ordre, et cet ordre venait d'une chaîne. S'il remontait cette chaîne, il trouverait peut-être un intermédiaire, un maillon assez faible pour parler.
La serveuse passa devant lui. Il l'arrêta.
- Je cherche le quartier de l'ambassade américaine. C'est loin d'ici ?
Elle haussa les épaules.
- L'hôtel de l'ambassade ? Rue de la Planche, je crois. Près du faubourg. Vous avez une voiture ?
- Non.
- Alors marchez vers l'ouest, tournez au Pont Royal - non, il est fermé, vous dis-je - enfin, traversez au bac. Vous demanderez, on vous dira.
Elle partit, indifférente. Alex laissa une pièce et sortit.
La pluie avait cessé. Les rues étaient calmes, mais d'un calme tendu, comme avant un orage. Les boutiques fermaient tôt. Les patrouilles passaient par vagues, et les citoyens baissaient les yeux quand elles approchaient. Le prix du pain avait encore augmenté, disait-on. Les salons bavardaient, les rues grondaient, et quelque part dans les hauteurs de Passy, une femme nommée Rose Blanche attendait peut-être un sauveur qui n'était jamais venu.
L'ambassade américaine donnait sur une cour étroite, protégée par une grille modeste. Un factionnaire en uniforme bleu sombre le regarda approcher.
- Vous avez une affaire ?
- Un citoyen américain. Je dois parler à quelqu'un de la légation.
Le factionnaire l'examina. Alex dut avoir l'air assez misérable - vêtements en désordre, épaule raidie, visage pâle - car l'homme hocha la tête et le fit entrer.
Le couloir sentait la cire et la poussière administrative. Un secrétaire maigre le fit attendre dans une antichambre ornée de cartes des colonies et d'un portrait de Washington. Vingt minutes passèrent. Alex s'assit, se releva, toucha sa blessure à l'épaule. Le sang avait séché, la douleur pulsait sourdement.
La porte s'ouvrit.
M. Whiting était un homme d'âge indéterminé entre quarante et soixante ans, le visage lisse comme une pierre polie, les mains jointes dans le dos. Il ne s'approcha pas, ne tendit pas la main.
- Vous êtes Alexandre Renard, m'a-t-on dit.
- C'est le nom que j'utilise.
- Un nom français pour un Américain.
- Les temps sont troubles, monsieur. Les noms sont des protections.
Whiting le regarda un long moment. Ses yeux étaient d'un bleu très pâle, presque sans couleur.
- On m'a rapporté des choses étranges à votre sujet, monsieur. Vous êtes arrivé à Paris il y a quelques jours. Vous fréquentez des horlogers du Marais, des messagers précaires, des gens du peuple. On vous a vu près de la place des Victoires, près de la Bastille. Et ce matin, une patrouille royale cherche un homme correspondant à votre signalement.
- Mon signalement ?
- Un étranger, brun, l'accent particulier, une écharpe de soie verte. L'écharpe est là, monsieur, au cas où vous l'auriez perdue.
Whiting désigna un porte-manteau près de la porte. L'écharpe de soie verte d'Alex y pendait, négligemment posée.
Alex la regarda. Il sentait le sol se dérober sous ses pieds.
- Comment l'avez-vous eue ?
- Elle a été déposée ce matin par un homme qui n'a pas laissé son nom. Il a dit que vous pourriez vouloir la récupérer. J'ai pensé qu'il était prudent de vous la garder.
Le silence s'étira. Alex voyait les rouages tourner derrière le visage impassible de Whiting. Ce n'était pas une coïncidence. Quelqu'un savait qu'il viendrait ici. Quelqu'un voulait lui montrer qu'il pouvait le toucher n'importe où.
- Vous êtes un homme prudent, monsieur l'ambassadeur.
- Je suis un homme qui doit protéger les intérêts américains à Paris, monsieur. Et je vous préviens amicalement : vous n'êtes pas un intérêt américain.
- J'ai besoin d'accéder à la Bastille. À l'ingénieur, le frère de Viennot.
Whiting ne cilla pas.
- C'est une forteresse royale. Votre pays n'a pas de conflit avec elle.
- Pas encore.
- "Encore" est un mot dangereux à Paris, monsieur Renard. Il suppose que demain sera différent d'aujourd'hui. Je vous suggère de ne pas faire de suppositions.
Il fit un pas vers la porte, puis s'arrêta.
- Je vous conseillerais de quitter Paris, monsieur. Aujourd'hui, si possible. J'ai entendu dire que les routes vers l'Angleterre sont encore ouvertes, et que la mer n'est pas encore trop mauvaise.
- Je ne suis pas venu pour entendre des conseils.
- Eh bien, vous en avez reçu un. Ils sont gratuits, mais ils sont rares. J'ajouterai seulement ceci : si vous devez rester, soyez plus discret. Il y a moins d'espions que de gens qui croient en être, mais les premiers suffisent à faire des dégâts.
Il ouvrit la porte. Alex ne bougea pas.
- Il y a une femme. Elle s'appelle Rose Blanche. Elle est détenue quelque part près de Passy par des agents de La Vauguyon.
La main de Whiting se figea sur la poignée.
- Le duc de La Vauguyon ?
- Vous le connaissez.
- J'ai déjà été reçu chez lui. C'est un homme de l'ancien monde, très poli en surface. Il m'a parlé du temps pendant vingt minutes. C'était, je pense, un message.
- Ce message s'adressait peut-être à moi.
Whiting se retourna. Pour la première fois, quelque chose passa dans ses yeux. Pas de l'inquiétude, plutôt une forme d'estime froide.
- Vous jouez un jeu dangereux, monsieur Renard. Et vous voulez que je joue avec vous.
- Je veux que vous me donniez une lettre. Une lettre de recommandation sollicitant les services de l'ingénieur de la Bastille pour une vérification de travaux publics. Une lettre officielle, avec l'en-tête de l'ambassade.
- Pourquoi ferais-je ça ?
- Parce que dans trois jours, la forteresse sera attaquée et que vous aurez besoin d'un homme à l'intérieur qui vous veuille du bien. Et parce que vous n'avez rien à perdre : la lettre est datée, signée, elle ne mentionne pas de destination précise.
Whiting le dévisagea. Les secondes passèrent.
- Vous êtes fou, dit-il enfin. Mais vous avez une certaine logique dans la folie.
Il alla à un secrétaire, sortit une feuille de papier, et commença à écrire d'une plume rapide. Il signa, appliqua un sceau de cire rouge, et tendit la lettre à Alex.
- La prochaine fois que des hommes me demanderont où vous êtes, je le leur dirai.
- Je n'en doute pas.
Whiting hocha la tête, sans colère.
- Vous êtes américain, Renard. Dans un pays qui n'existe pas encore, comme l'homme que vous prétendez être. Vous seriez surpris de voir qui vous protège et qui vous trahit. L'important, c'est de ne jamais confondre les deux.
Alex prit la lettre, la glissa sous sa chemise, et sortit.
Dans la rue, la nuit tombait. Les réverbères commençaient à s'allumer, dessinant des flaques de lumière jaune sur les pavés. L'écharpe verte pendait à son cou, retour, improbable, dangereuse. Quelqu'un la lui avait envoyée pour qu'il la porte, ou pour qu'il comprenne qu'on pouvait la lui prendre.
Il partit à pied vers le Marais, chaque rue étroite lui semblant peuplée d'ombres. Les talons rouges claquaient encore dans sa mémoire, mais il força son esprit à passer du souvenir à l'analyse. La Vauguyon savait son nom, son visage, son écharpe. Mais il ne savait pas où il irait ensuite, ni pourquoi il était là. Ces deux avantages-là, Alex décida de les garder aussi longtemps que possible.
La lettre était lourde contre sa peau. Une arme. Il l'emploierait ce soir même, dans le cabinet d'un ingénieur endormi, pour ouvrir une porte qui n'était pas encore verrouillée.
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