Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 14: The Philosopher's Stone
L’aube avait à peine coloré le faubourg Saint-Antoine lorsque je poussai la porte de l’échoppe du bijoutier, rue de la Verrerie. Le vieil homme, un certain Maillard, leva des yeux fatigués de son établi encombré de loupes et de pinces. Je posai devant lui la boîte à tabac que j’avais récupérée dans les affaires de Viennot, celle que Rose Blanche avait laissée en gage.
« Reconnaissez-vous cette pièce ? » demandai-je.
Maillard la souleva, la fit tourner entre ses doigts calleux, puis la rapprocha de la chandelle. Ses sourcils se froncèrent.
« Le travail est fin, dit-il. Argent anglais, serrure à secret. Mais le sceau, là, sur le fond… » Il gratta la surface du pouce. « C’est un signe maçonnique. Ancien. Vous me direz d’où vous tenez cela ?
— D’un ami. Un horloger du Marais.
— Viennot ? » Il me dévisagea soudain avec méfiance. « Vous seriez donc celui dont on murmure qu’il cherche la Bastille par ses entrailles. »
Je ne confirmai ni n’infirmai. Maillard poussa un long soupir et reposa la boîte.
« Cette boîte a appartenu à un homme que j’ai connu mort, il y a bien vingt ans. Un alchimiste, un rêveur. Il se faisait appeler le Philosophe, parce qu’il cherchait la pierre dans les plans et les machines plutôt que dans les fourneaux. Il a travaillé sur les fortifications, lui aussi. Il prétendait que le secret d’une place forte n’était pas dans ses murs, mais dans les hommes qui les surveillaient. »
Il me rendit la boîte et ajouta, plus bas :
« Cet homme était affilié à la loge des Neuf Sœurs, près du Luxembourg. Si vous espérez des alliés, c’est là qu’il faut frapper. Mais méfiez-vous, monsieur : les frères n’aiment pas les curieux qui ne portent pas le tablier. »
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La loge des Neuf Sœurs occupait le premier étage d’un hôtel particulier décrépit, rue d’Enfer. Une plaque discrète annonçait une société de lecture. Je montai l’escalier étroit, le bras encore douloureux sous la bande que Pierre avait serrée la veille. Un domestique en livrée usée m’arrêta sur le palier.
« Qui demandez-vous ?
— Je cherche à parler à quelqu’un qui connaissait l’alchimiste de la boîte à secret. Dites que je viens pour le Philosophe. »
Le domestique hésita, puis me fit entrer dans une salle lambrissée où quelques hommes en noir se tenaient autour d’une table couverte de cartes stellaires. Un d’eux, un quadragénaire au visage buriné et aux yeux clairs, se leva.
« Le Philosophe est mort, dit-il. Vous venez vingt ans trop tard, ou avec dix ans d’avance. Que cherchez-vous, au juste ? »
Je ne connaissais pas encore son nom, mais je le sentis : c’était un initié, un homme habitué à juger les autres d’un regard. Je répondis en pesant chaque mot.
« L’entrée d’une forteresse. Et une femme qu’on y a enfermée. »
Les hommes échangèrent des regards. Le quadragénaire sourit d’un sourire mince.
« La Bastille n’est pas une forteresse, monsieur. C’est une prison d’État. Et les femmes qu’on y enferme n’en ressortent jamais que dans un cercueil. Si vous parlez de cette messagère, la dénommée Rose, vous avez déjà trop de sang sur les mains pour nous être utile. Nous ne frayons pas avec les espions. »
« Je ne suis pas un espion. Je suis un professeur. Et je n’ai qu’une seule cause : empêcher que des innocents paient pour les ambitions des puissants. »
L’homme plissa les yeux, puis fit un pas vers moi. Son souffle sentait l’encre et l’alcool.
« Vous parlez comme un missionnaire, mais vous sentez l’étranger. On m’a dit que vous aviez un accent anglais et des manières de marin. Qui êtes-vous vraiment ? »
« Ce que je suis importe moins que ce que je peux faire. »
Il resta un long moment silencieux. Puis il me tourna le dos et s’adressa aux autres :
« Sortez. »
Les hommes obéirent sans un mot, laissant la salle vide à l’exception de nous deux. Le quadragénaire referma la porte derrière eux, puis se retourna vers moi, les bras croisés.
« Je me nomme La Fosse, dit-il, et je suis le vénérable de cette loge. Si vous cherchez des alliés, vous frappez à la mauvaise porte, mais vous frappez peut-être au bon moment. Nous ne pouvons pas vous aider à entrer dans la Bastille, et nous ne protégerons pas une inconnue. Mais si vous cherchez la vérité sur ce que la Cour prépare, il y a une femme qui travaille avec nous. Elle écrit sous un nom de guerre. Cherchez Louise, dans le faubourg Saint-Marcel, près des Gobelins. Elle saura vous recevoir – si vous savez lui donner une raison de vous faire confiance. »
Il me tendit un petit carnet rouge, sans inscription.
« Brûlez ça après lecture. Et ne revenez pas ici. Pour votre sécurité, et pour la nôtre. »
Il hésita, puis ajouta d’une voix qui semblait presque sincère :
« Et méfiez-vous des talons rouges. Ils ont des oreilles partout, mais ils ont surtout des ordres : ils vous cherchent pour vous tuer, pas pour vous arrêter. Si vous survivez, cherchez la vérité sur les armes. La Cour vide ses arsenaux. Quelqu’un les achète en secret. Cette filière, c’est toute la différence entre une foule désarmée et un peuple capable de se défendre. »
Sur quoi il me congédia d’un geste sec.
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Une heure plus tard, je traversais le faubourg Saint-Marcel, où l’air sentait la teinture et le charbon. Je trouvai l’atelier des Gobelins, puis une cour intérieure, au fond de laquelle une femme d’environ trente ans, en robe de coton sombre et tablier d’imprimeuse, pliait des feuilles humides devant un four. Ses doigts étaient noirs d’encre et ses cheveux tirés en arrière, dégageant un visage aigu et volontaire.
Elle leva les yeux, me jaugea sans aménité.
« Vous vous êtes trompé de porte, monsieur. Les ateliers sont fermés.
— Je cherche Louise. La Fosse m’envoie. »
Elle ne se démonta pas, mais son regard devint plus vif.
« Le vénérable m’envoie parfois des importuns. Vous avez cinq minutes, pas une de plus.
— Je cherche une femme nommée Rose Blanche. Elle est prisonnière de La Vauguyon. On m’a dit que vous connaissiez les circuits du réseau qui opère autour de la Bastille. »
Louise reposa ses feuilles. Elle me dévisagea longuement, puis prononça une phrase qui glaça l’air :
« Vous parlez de Camille de la Tour. C’est le nom qu’elle portait dans le monde. Je l’ai connue. Je l’ai même aidée à écrire certains de ses rapports. Si elle est prisonnière, c’est pire que vous ne croyez : elle enquêtait sur un complot de la Cour pour déplacer des armes de l’arsenal avant l’émeute. Ce qu’elle a découvert, personne ne l’a encore vu. Et c’est pourquoi on la retient – et pourquoi ceux qui la cherchent deviennent des cibles. »
Elle marqua une pause, et je vis une lueur d’inquiétude dans ses yeux.
« Vous cherchez à la sauver. Vous ne savez pas encore que vous cherchez aussi à empêcher que la révolution naisse désarmée. Et si vous échouez, la Bastille ne tombera jamais, car il n’y aura personne pour la prendre. »
Elle se pencha vers moi, la voix soudain basse :
« Vous êtes venu à ma porte, monsieur. Maintenant, vous êtes dans le jeu. Il n’y a plus de retour en arrière. Dites-moi : qui êtes-vous vraiment, pour vous jeter dans ce bourbier ? »
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