Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 15: The Virtue of a Pamphleteer
La pluie s’était mise à tomber sur le faubourg Saint-Antoine, fine et tenace, quand Louise poussa la porte de son imprimerie. L’odeur d’encre et de papier humide saisit Alexandre dès le seuil. Elle ne prit pas la peine de l’inviter à s’asseoir. Elle croisa les bras, le dévisagea de ses yeux gris qui semblaient tout peser, tout jauger.
— Vous n’avez pas répondu à ma question, monsieur Renard. Ou Carter. Qui êtes-vous vraiment ?
Alexandre laissa l’eau goutter de son chapeau sur le plancher. Il avait passé trop de nuits à mentir pour hésiter maintenant.
— Je suis quelqu’un qui cherche Camille de la Tour. Et qui croit que vous savez pourquoi elle est en danger.
Louise ne sourit pas. Elle s’assit derrière une table encombrée de placards encore humides, croisa les jambes, prit son temps.
— Camille est venue me voir il y a trois semaines. Elle se faisait appeler Rose Blanche, mais moi, je connaissais son vrai nom. Son père était avocat au Parlement, mort à la Bastille pour avoir défendu des libelles contre le roi. Elle a hérité de sa haine, et de sa prudence.
— Elle enquêtait sur un trafic d’armes, dit Alexandre.
— Pas un trafic. Un détournement. Louise se pencha en avant. Les arsenaux du roi sont pleins de fusils, de poudre, de canons. Les ministres savent que Paris gronde. Ils ont ordonné de déplacer discrètement une partie de l’armement vers des châteaux de province, loin de la capitale. Officiellement, pour réorganiser les réserves. En réalité, pour désarmer la ville avant qu’elle ne se soulève.
Alexandre sentit son estomac se serrer. Il connaissait la suite. Dans neuf jours, la foule marcherait sur la Bastille pour chercher des armes. La poudre y serait, oui. Mais les fusils ?
— Camille a découvert le nom de l’officier chargé de superviser le transfert, continua Louise. Un homme de confiance de La Vauguyon. Elle a voulu suivre les registres, trouver les preuves. Puis elle a disparu.
— Et vous n’avez rien fait ?
— Je suis une pamphlétaire, monsieur. Je vis sous la menace permanente d’une lettre de cachet. Si j’avais crié son nom sur les places, j’aurais rejoint Camille dans une cellule. Louise se leva, fit le tour de la table. J’ai attendu. J’ai posé des questions prudentes. J’ai appris que deux hommes en talons rouges avaient été vus près de son logement la nuit de sa disparition.
Alexandre passa une main sur son visage. L’homme au bord de la Seine avait ces mêmes talons. La Vauguyon ne laissait rien au hasard.
— Elle est vivante, dit-il, plus pour lui-même que pour Louise. Ils l’ont prise pour la faire parler. Elle connaît les noms, les dates, les lieux.
— Si elle parle, ils la tueront. S’ils ne la croient pas, ils la tueront aussi.
Louise le regarda fixement, et il y avait dans son regard moins de reproche que d’évaluation.
— Vous la connaissez à peine, dit-elle. Vous risquez votre vie pour une femme que vous avez vue une fois.
Alexandre hésita. Comment expliquer qu’il connaissait déjà l’issue de cette histoire ? Que sans Camille, sans les armes, la prise de la Bastille serait peut-être un massacre, et que le cours entier des choses vacillerait ?
— Disons que j’ai des raisons de croire que sa mission est liée à la mienne.
Louise haussa un sourcil. Elle ne le crut pas, mais elle choisit de ne pas le poursuivre.
— Voilà ce que je sais, dit-elle en ouvrant un tiroir. Camille avait une planque. Une chambre sous les toits, rue de la Mortellerie. Elle y gardait ses notes, ses copies de registres. Les hommes de La Vauguyon ont fouillé son logement officiel, mais pas la planque. Pas encore.
Elle sortit une petite clé de fer, la fit glisser sur la table.
— Prenez-la. Si vous y trouvez quelque chose d’utile, apportez-le moi. Et si vous y trouvez Camille, tant mieux.
Alexandre prit la clé. Elle était tiède, encore marquée par la main de Louise.
— Pourquoi me faites-vous confiance ?
La pamphlétaire ricana, un son sec, sans joie.
— Je ne vous fais pas confiance, monsieur. Je fais confiance à votre regard. Vous n’êtes pas de ce monde, et pourtant vous y marchez avec une assurance qui m’intrigue. Peut-être êtes-vous un espion anglais. Peut-être un agent de la police secrète qui joue un rôle trop élaboré. Mais j’ai vu Camille regarder les hommes comme elle m’a regardée, et je sais qu’elle n’est pas naïve. Si elle vous a fait traverser Paris la nuit pour vous confier un nom, c’est qu’elle espérait quelque chose de vous.
Elle se tut une seconde.
— Et moi, je suis à court d’espoir.
Alexandre glissa la clé dans sa poche. Il se dirigea vers la porte, puis s’arrêta.
— L’officier chargé du transfert d’armes. Vous avez un nom ?
Louise consulta du regard une feuille posée sur l’établi, comme pour vérifier qu’elle ne se trompait pas.
— Le marquis de Souvré. Chef du dépôt d’armes des Invalides. Proche de La Vauguyon, mais pas assez pour être inattaquable. Camille avait commencé à enquêter sur ses habitudes. Elle croyait qu’il tenait un registre parallèle chez lui, pas à l’arsenal.
De Souvré. Alexandre fouilla sa mémoire. Le nom ne lui disait rien de précis. Mais le dépôt des Invalides était l’autre cible du 14 juillet. Si les armes y étaient déjà parties, la foule qui prendrait la Bastille trouverait des murs vides.
— Et le notaire ? demanda-t-il soudain. Qui tient les actes de vente, les transferts officiels entre ministères ?
Louise le regarda avec un éclat nouveau.
— Maître Bellanger, rue des Blancs-Manteaux. Il traite les affaires discrètes de plusieurs familles de la Cour. Comment le savez-vous ? Vous avez déjà enquêté sur lui ?
Alexandre n’en savait rien. C’était une intuition, une de ces fulgurances qui lui venaient parfois, comme si l’histoire qu’il connaissait par les livres glissait dans ses veines.
Il sourit faiblement.
— Je fais des déductions, c’est mon métier.
Louise le détailla une dernière fois, puis hocha la tête.
— Allez rue de la Mortellerie avant qu’il ne fasse nuit. Et si vous trouvez ce que Camille cherchait, revenez. Nous aurons peut-être besoin d’unir nos forces.
Alexandre ouvrit la porte. La pluie s’était calmée, remplacée par une bruine laiteuse qui noyait les enseignes. Il se retourna une dernière fois.
— Louise. Si les armes quittent Paris avant le soulèvement, des milliers de personnes mourront dans les rues.
Elle ne répondit pas tout de suite. Quand elle parla, sa voix était plus basse, presque grave.
— Alors il ne faut pas qu’elles partent, monsieur. Il faut que nous trouvions ce registre avant que les talons rouges ne brûlent la chambre de Camille.
Il s’enfonça dans la rue, la clé de fer serrée dans sa poche, le nom du marquis de Souvré martelant dans sa tête. Neuf jours. Neuf jours avant que Paris ne devienne une fournaise. Et quelque part dans la ville, Camille de la Tour attendait, si elle était encore vivante, que quelqu’un comprenne ce qu’elle avait découvert.
Il pressa le pas.
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