Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 17: A Briefcase of Betrayals
Le papier sentait l’encre grasse et la poussière. Alexandre déplia la liste volée chez Bellanger et la posa sur la table graisseuse du cabaret où Louise l’avait conduit, rue Saint-Honoré. Son doigt glissa sur les noms — des noms de valets, de portiers, de boutiquiers. Des hommes qui vendaient leurs voisins pour une pièce d’argent. En bas, tout en bas, après un long espace vide comme une hésitation, celui de Moreau. Avocat au Parlement. Révolutionnaire de la première heure. Ami de Camille, ou du moins, c’est ce qu’elle avait cru.
— Tu le connais ? demanda-t-il.
Louise but une gorgée d’eau-de-vie et grimaça moins contre la brûlure que contre la question.
— Il a défendu des ouvriers contre leurs maîtres. Il a écrit des pamphlets que Desmoulins lui-même aurait signés. Une fois, il a pris la parole aux Cordeliers, et les hommes pleuraient en l’écoutant.
— Les meilleurs menteurs font toujours pleurer quelqu’un, dit Alexandre.
Elle le regarda, cherchant si c’était une blessure ou une conviction. Elle ne trouva que de la fatigue.
Ils le trouvèrent le soir même dans son cabinet de la rue du Paon, une pièce étroite où les livres montaient du sol au plafond comme des murailles de brique et de cuir. Moreau était un homme d’environ quarante ans, la moustache soignée, l’habit noir austère mais bien coupé. Lorsqu’ils entrèrent, il leva les yeux de son écritoire et sourit avec une chaleur qui parut sincère.
— Louise. Quelle grâce. Et votre compagnon ?
— Il s’appelle Alexandre Renard, dit-elle en refermant la porte derrière eux. Il faut que nous parlions, Moreau.
L’avocat posa sa plume. Il croisa lentement les mains sur le bureau. C’est un homme qui sait que l’on vient rarement le voir pour de bonnes nouvelles, pensa Alexandre — et qui a déjà préparé son visage.
— Parlez.
Louise s’assit sans y être invitée. Alexandre resta debout, dos à la porte.
— Le notaire Bellanger, dit-elle. Il tient des registres pour le réseau de La Vauguyon.
Le sourire de Moreau s’effaça d’un degré à peine perceptible.
— Bellanger ? Je le connais de réputation. Un honnête homme de loi.
— Il tient une liste, poursuivit Louise. Des agents royalistes infiltrés dans Paris. Des hommes qui espionnent pour le duc, qui comptent les barils de poudre, qui notent les visages des tribuns. Ton nom y figure.
Il y eut un silence. Dans la rue, un chariot passa, les roues grondant sur les pavés. Moreau ne bougea pas. Il regarda Louise, puis Alexandre, et quelque chose se ferma dans son regard — mais ce n’était pas la panique d’un homme pris. C’était la décision d’un homme qui découvre à quel jeu il joue.
— C’est une grave accusation, dit-il d’une voix douce. J’espère que vous avez autre chose que la parole d’un notaire véreux dont vous avez percé les secrets — comment, d’ailleurs ?
— Peu importe, dit Alexandre.
Moreau tourna la tête vers lui, lentement, comme un chat qui remarque un nouveau meuble.
— Ah. L’Anglais. On m’avait dit que vous parliez notre langue sans accent, mais vous la parlez avec les mots d’ailleurs. Personne ne dit « peu importe » comme vous le dites.
— Je suis professeur d’histoire, dit Alexandre. J’enseigne à Paris depuis dix ans.
— Dix ans, répéta Moreau. C’est drôle. Le concierge de votre immeuble, un brave homme nommé Levasseur, m’a dit que vous êtes arrivé il y a moins de deux semaines. Qu’il ne vous avait jamais vu avant le mois de juillet. Qu’il vous croyait, à vrai dire, peuplé de démons.
Alexandre sentit le sang quitter son visage. Il ne le montra pas — mais Louise le vit, il le vit dans la façon dont elle se redressa sur sa chaise.
— Levasseur est dans la liste, dit-il. C’est un espion.
— Oui, dit Moreau. Je le sais. C’est moi qui l’ai recruté.
Le monde bascula d’un cran. Alexandre comprit — avec une clarté brutale, presque douloureuse — qu’il venait de marcher dans une pièce dont il avait mal calculé les dimensions. Moreau n’était pas un traître découvert. Moreau était un homme qui travaillait déjà, qui avait des informateurs, qui avait peut-être prévu cette conversation depuis des jours.
— J’ai fait venir Levasseur pour qu’il surveille le nouveau venu, poursuivit Moreau. Le nouveau venu qui parle comme un homme qui a lu des livres qui n’existent pas encore. Qui a prédit des émeutes avant qu’elles n’arrivent, qui a nommé des officiers que personne ne connaissait avant qu’ils ne démissionnent. Un homme qui se dit professeur mais qui ignore le prix du pain et qui regarde les églises comme un archéologue regarde des ruines.
Alexandre ne répondit pas. Il n’avait pas de réponse. Chaque mot était exact.
— Vous croyez que je travaille pour La Vauguyon, dit Moreau. C’est faux. Je travaille pour moi. Et pour la Révolution — celle qui vient, celle que vous sentez arriver. Si je nourris des espions, c’est pour savoir qui d’autre me nourrit des espions. Levasseur ne rapporte à personne d’autre que moi.
— Et Bellanger ? demanda Louise, la voix soudain plus dure.
— Bellanger est un imbécile. Il croit travailler pour La Vauguyon, mais il me fait passer des copies des listes qu’il établit. C’est moi qui les ai annotées, ajoutées, corrigées. La liste que vous avez volée n’est pas un document secret. C’est un appât.
Le silence qui suivit fut total. Alexandre pouvait entendre son propre cœur, un tambour sourd contre ses côtes. Le plancher grinça comme un édifice qui vient de révéler sa fragilité.
— Vous vouliez que nous volions cette liste, dit-il.
— Je voulais savoir qui la volerait. Qui, dans le réseau de Camille de La Tour, aurait le courage et la bêtise de pénétrer chez un notaire. Vous avez répondu avec éclat. Et maintenant, vous êtes ici, dans mon cabinet, avec vos questions, et vous ne savez même pas qui vous êtes.
Moreau se leva. Il n’était pas grand, mais dans cette pièce, il semblait occuper tout l’espace.
— Je vais vous dire ce que je sais, monsieur Renard, ou quel que soit votre nom. Vous n’êtes pas anglais. Vous n’êtes pas français. Vous êtes peut-être du diable, ou peut-être simplement fou. Mais vous êtes revenu, et vous êtes revenu avec des milliers de visages dans votre tête. Vous savez ce qui va arriver.
Alexandre ne broncha pas. Louise, elle, se tourna vers lui, le regard chargé d’une question qu’elle n’osa pas poser.
— Si vous travaillez contre le duc, dit Alexandre, pourquoi votre nom figure-t-il sur la liste ?
— Parce que je suis utile aux deux camps. La Vauguyon me croit sien. Ses hommes me protègent. Je les nourris de vérités partielles et de mensonges entiers, et ils me laissent tranquille. C’est un équilibre délicat. Et vous venez de le briser.
Il ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit une lettre scellée de cire rouge.
— Ceci est arrivé ce matin. Le duc me convoque à Versailles après-demain, le 13. On me demande de remettre la liste complète des agents révolutionnaires parisiens. Si je ne m’y rends pas, on saura que j’ai choisi un camp. Si je m’y rends, on me demandera des noms — et je devrai en donner.
— Donnez-leur les noms que vous voulez perdre, dit Alexandre.
Moreau sourit. Ce sourire était terrifiant, car il ne contenait aucune joie.
— Je le ferai. Mais je vous pose maintenant une question, une seule. Qui êtes-vous pour connaître le sort de Paris avant qu’il n’arrive ? Répondez honnêtement, et je vous protège. Mentez-moi, et je vous livre au duc avant la fin de la nuit.
Le regard de Louise pesait sur Alexandre comme une pierre. Il sentit la vérité dans sa gorge, chaude et amère, cherchant une issue depuis des semaines.
— Je viens d’ailleurs, dit-il enfin. D’ailleurs dans le temps. Je suis né deux siècles après cette nuit. Et je suis venu pour empêcher un homme de mourir avant que le cours de l’histoire ne soit — changé.
Moreau ne rit pas. Il regarda Alexandre avec une intensité curieuse, comme un chirurgien examine une blessure dont l’infection est encore incertaine.
— C’est la chose la plus absurde que j’aie jamais entendue, dit-il. Et pourtant — vous avez prédit le renvoi de Necker il y a trois jours. Personne ne pouvait savoir. Personne.
Il retourna la lettre dans ses mains, comme s’il pesait des vies.
— Alors voilà ce que nous allons faire. Je vous crois, monsieur Du Futur. Mais votre avenir dépend de ceci : le 13 juillet à midi, le duc de La Vauguyon attend une réponse de moi. Si je ne la donne pas, ses hommes sauront que je suis une taupe, et ils viendront me chercher. Ils viendront chercher quiconque m’a parlé cette nuit. Vous avez deux jours pour découvrir quelque chose qui vaille plus que ma vie.
Il tendit la lettre à Alexandre. Elle était lourde — papier épais, cire rouge, une conspiration tangible.
— Deux jours, monsieur. Après cela, j’ai des noms à donner.
Alexandre prit la lettre. Dans la rue, la nuit tombait, chaude et lourde d’orage. Demain serait le 12 juillet. Dans deux jours, Camille Desmoulins parlerait au Palais Royal, et l’histoire s’emballerait sans lui. Il avait deux jours pour trouver une brèche — ou il deviendrait lui-même une autre victime de la Révolution qu’il était venu protéger.
— Moreau, demanda Louise en se levant. Pourquoi faites-vous ça ? Pourquoi nous avoir dit qui vous étiez ?
L’avocat haussa les épaules.
— Parce que lui, dit-il en montrant Alexandre, il est peut-être la seule personne à Paris qui sait ce qui va se passer. Je préfère être du côté de celui qui connaît la fin de l’histoire.
Il se rassit, reprit sa plume.
— Allez-vous-en. J’ai un procès à préparer — et un roi à trahir.
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