Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 18: The Commands of a Crowd
La foule déjà épaisse dans les jardins du Palais Royal l'avala comme une rivière avale une pierre. Alexandre laissa le courant le porter, les coudes serrés contre les côtes, le feutre enfoncé jusqu'aux sourcils. Autour de lui, des visages affamés, des yeux fiévreux, des bouches qui répétaient les mêmes mots comme des prières : blé, prix, aristocrates, trahison.
Midi venait de sonner aux horloges de la ville quand un jeune homme monta sur une table près du café de Foy. Alexandre le reconnut immédiatement, la silhouette mince, les cheveux châtains en désordre, la cravate mal nouée. Camille Desmoulins. Il avait vingt-neuf ans dans ce monde. Il paraissait seize.
— Citoyens ! cria le jeune avocat, la voix déjà rauque.
La foule se tut par à-coups, quartier par quartier, comme une onde qui s'éteint. Alexandre se hissa sur la pointe des pieds pour mieux voir. Desmoulins tenait un pistolet à la main, mais il ne le pointait sur personne—il le tenait comme on tient une idée, comme si l'objet lui-même était un argument.
— J'ai parcouru toute la ville cette nuit ! La garde française refuse de tirer sur le peuple, mais les Suisses, eux, ne demandent que l'ordre de charger ! Et qui leur donnera cet ordre ? Ce même conseil qui nous affame depuis des années !
Un grondement parcourut l'assemblée. Alexandre sentit la chaleur des corps pressés contre lui, l'odeur de sueur et de vin aigre, la tension électrique de plusieurs milliers de personnes qui n'attendaient qu'un déclencheur.
Desmoulins poursuivit, la voix grimpant en intensité :
— On me dit que le duc de La Vauguyon a été nommé au conseil ! Ce même duc qui protège les accapareurs de grains !
Alexandre tressaillit. La Vauguyon. Le nom lui serra la poitrine comme un étau. Il savait que l'homme était puissant, mais nommé au conseil royal ? Cela changeait l'échiquier. Moreau lui avait donné jusqu'à demain—peut-être était-ce déjà trop tard.
— Je vous le demande, citoyens : que nous reste-t-il ? Sommes-nous des hommes libres ou des bêtes de somme ?
Un cri collectif s'éleva, que Desmoulins apaisa d'un geste :
— Aux armes ! s'écria-t-il, tirant deux pistolets de sa ceinture et les élevant au-dessus de sa tête. Aux armes, plutôt que de périr comme des chiens !
Le jardin entier explosa. Des chapeaux volèrent en l'air, des épées sortirent des cannes, des hommes embrassèrent des inconnus. Alexandre fut secoué de toutes parts, happé dans une clameur qui semblait monter des pavés eux-mêmes. Il vit Desmoulins descendre de sa table, porté presque malgré lui par la vague humaine, son ruban vert déjà détaché, tendu vers la foule comme une bannière.
Le vert, pensa Alexandre. L'espoir. Le même ruban que des millions d'écoliers français apprendraient un jour dans leurs manuels. Il était là, à deux mètres, dans les plis d'une chemise déjà trempée de sueur.
C'était vertigineux. Alexandre savait ce qui allait suivre. Il connaissait le déroulé, les dates, les noms. Mais savoir et être là, sentir la foule frémir sous ses mains comme une bête qui s'éveille—c'était une tout autre chose. L'histoire n'était pas un livre. C'était une mer. Et lui n'était pas un navigateur. Il était un homme qui se noyait en la regardant.
La foule commença à déferler vers la rue Saint-Honoré. Alexandre se laissa entraîner un moment, puis il força le courant à contre-sens, jouant des épaules et des coudes pour rejoindre le bord du jardin. Il fallait qu'il respire. Il fallait qu'il pense.
Le 13 juillet. Demain, on prendrait la Bastille. Après-demain, la décision de Moreau tomberait. Et lui, Alexandre, n'avait toujours rien trouvé d'assez précieux pour sauver sa peau.
Il s'adossa à un platane, les mains tremblantes. Une partie de lui—la partie qui avait enseigné l'histoire moderne pendant douze ans—voulait simplement rester ici, regarder l'histoire se faire, mémoriser chaque secondedetail pour le reste de ses jours. L'autre partie, celle qui avait marché dans le sang de la rue de la Mortellerie il y a deux heures à peine, savait que cette contemplation était un luxe qu'il ne pouvait pas s'offrir.
Un mouvement attira son regard. À vingt mètres, un homme observait la foule avec un calme suspect. Debout contre une colonnade, bras croisés, vêtu d'un habit brun sans recherche. Il ne criait pas, il ne chantait pas, il ne faisait qu'observer. Ses yeux passaient sur la foule comme on compte des têtes.
Alexandre sentit son estomac se nouer. Il connaissait cette posture. C'était celle d'un homme qui ne cherchait pas à participer mais à mémoriser.
Il détourna le regard, fit semblant de reboutonner son gilet, puis se mit en marche d'un pas dégagé vers la rue de Valois. Il ne fallait pas courir. Coureur = poursuivi. Mais chaque pas lui pesait comme si ses semelles étaient de plomb.
Derrière lui, sans qu'il pût en être certain, le bruit des pas avait changé de rythme.
Alexandre tourna dans la première ruelle, puis la seconde. Les rues se rétrécirent, se firent sombres et humides. Il marcha dix minutes sans s'arrêter, traversant des cours d'immeubles, sautant par-dessus des caniveaux ouverts, jusqu'à ce que ses poumons le brûlent.
Il s'arrêta enfin, plié en deux, une main sur un mur de pierre moisie. Les pas ne l'avaient pas suivi. Ou alors il les avait semés. Il ne pouvait pas en être sûr.
L'allée sentait l'égout et le vieux bois. Dans une cour minuscule, une femme lavait du linge dans un baquet, sans lever les yeux. Quelques pigeons picoraient entre les pavés fendus. Le monde, décidément, continuait de tourner même quand l'histoire se fissurait de toutes parts.
Alexandre s'assit sur une borne de pierre et sortit de sa poche la boîte à musique de Camille. Il l'avait gardée sur lui depuis la loge maçonnique, par superstition plus que par stratégie. Un objet. Un lien. Une femme disparue qui avait découvert quelque chose d'important avant de se volatiliser.
Dans la lumière grise de la ruelle, il en examina le dessus d'argent, les gravures fines, cette rose entrelacée d'épines qui semblait vouloir dire quelque chose qu'il ne comprenait pas.
Il fit jouer le mécanisme. La mélodie s'éleva—cette rengaine qu'il ne parvenait pas à identifier. Il la laissa finir, puis recommença, cette fois en appuyant sur les arêtes du couvercle, à la recherche d'un faux fond caché.
Au troisième essai, il sentit une résistance sous sa pouce. Un petit clic, presque imperceptible. Le panneau intérieur du couvercle céda, libérant un mince papier plié en accordéon.
Alexandre le déplia avec des doigts maladroits. C'était petit, pas plus large que son pouce. Une liste de trois noms, écrits d'une encre pâle qui semblait avoir été étalée puis séchée :
- Miromesnil - Roussel - Foulon
Trois noms qu'il connaissait. Des hommes du conseil. Des hommes liés à la cour. Mais ce n'était pas une simple liste d'aristocrates. Camille ne serait pas morte ou disparue pour une simple liste d'aristocrates.
Il retourna le papier. Au dos, d'une encre différente, plus épaisse, un seul mot : ORLÉANS.
Le duc d'Orléans. Le cousin du roi. Le riche philanthrope qui finançait en secret une partie de la révolte, qui recevait Desmoulins et les autres dans son Palais Royal, qui jouait un double jeu dangereux avec la couronne.
Alexandre fixa le mot jusqu'à ce que ses yeux piquent. Si Camille avait découvert qu'Orléans était lié au transfert d'armes, que certains conseillers du roi étaient les hommes de La Vauguyon mais que d'autres—plus haut placés—jouaient leur propre partie sur l'échiquier royal...
Plus important : si un homme du conseil révolutionnaire, un homme qui siégeait au comité qui préparait la prise de la Bastille, était secrètement payé par les royalistes pour préparer l'évasion du gouverneur de la prison, ce nom serait là-haut. Dans la lumière. Mais il ne voyait pas encore comment ce papier lui donnait un avantage contre La Vauguyon.
Pourtant, quelque chose dans la logique de Camille lui échappait encore. Cette femme avait découvert un transfert d'armes. Elle avait trouvé ce papier. Et elle avait disparu.
Alexandre remit soigneusement le papier dans son compartiment secret, referma le couvercle d'un geste précis. Le clic du mécanisme sembla sceller une promesse dans l'air humide de la ruelle.
Demain, la Bastille tomberait, et avec elle, peut-être, ses certitudes.
Il se remit debout, épousseta son habit, et retourna vers le bruit lointain de la foule en marche. Quelque part entre le Palais Royal et la Bastille, Louise l'attendait—ou le redoutait. Et dans moins de vingt-quatre heures, les événements qu'il avait enseignés toute sa vie arriveraient à lui comme un train qu'il ne pouvait plus éviter.
La foule chantait au loin. Alexandre marcha vers le chant.
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