Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 19: The Music of a Snuffbox
Le silence s’abattit sur la chambre de Louise comme une chape de plomb. Dehors, la ville retenait son souffle, comme si Paris lui-même savait que quelque chose d’irréversible approchait. Alexandre s’assit près de la fenêtre, la tabatière de Camille entre ses mains. La lumière grasse d’un après-midi de juillet glissait sur le vernis, révélant des reflets ambrés, presque liquides.
— Tu devrais dormir, murmura Louise depuis le lit où elle pansait sa blessure.
— Je ne peux pas.
Il fit tourner l’objet entre ses doigts. Un geste machinal, presque un tic. Le métal était tiède. Il avait passé deux jours à le retourner, à chercher un sens dans les arabesques du couvercle, une inscription cachée, un joint suspect. Rien. Rien qu’un beau jouet de riche, un reliquaire de poche pour un mort qui n’était pas mort.
Puis, sans raison, il pressa le bord du couvercle, là où le pouce se pose naturellement, et sentit quelque chose céder. Un déclic. À peine audible. Une lame d’acier fin glissa du flanc de la boîte, révélant une cavité si mince qu’on aurait pu croire à un défaut de fabrication.
— Louise.
Elle se redressa, le visage pâle.
— Quoi ?
Il tira de la cavité un morceau de papier plié en huit, si fin qu’il semblait avoir été tissé, pas écrit. Il l’ouvrit avec des précautions d’orfèvre, comme si la moindre erreur pouvait le réduire en poussière.
C’était une liste de trois noms. Miromesnil. Roussel. Foulon. Et au-dessus, un seul mot, écrit d’une main différente, plus nerveuse : ORLÉANS.
— Je connais ces noms, dit Alex en les lisant à voix basse. Miromesnil, garde des sceaux. Roussel… peut-être un officier de la garde municipale. Foulon… Joseph-François Foulon. Intendant de Paris. Homme de confiance du roi.
Louise s’approcha, les yeux fixés sur le papier.
— Ce sont des hommes du pouvoir. Pas des soldats. Pas des trafiquants d’armes.
— C’est ça le problème, dit Alex. Ça ne ressemble pas à une liste de comploteurs armés. Ça ressemble à une liste d’otages. Ou de cibles.
Il retourna le papier. Rien au dos. Mais en le maintenant contre la lumière, il vit des traces minuscules, comme des piqûres d’aiguille, là où une encre invisible avait peut-être existé. Il le fit chauffer doucement au-dessus de la flamme d’une bougie que Louise venait d’allumer. Le papier se tendit, se tacha de brun doré là où l’encre avait été grattée. Des lettres, minuscules, apparaissaient entre les lignes.
Un nom. Un seul.
*Levasseur.*
Alex relut. Levasseur. Le boulanger de la rue. L’espion qui avait observé sa porte. Le charbonnier que Moreau utilisait comme un jouet. Mais ce nom, ici, dans cette tabatière qui appartenait à Camille, dans cette cavité cachée, avec ces trois noms de dignitaires et le mot ORLÉANS…
— Levasseur siège au comité révolutionnaire du district des Théatins, murmura Louise. Il y est depuis trois semaines. Il vote. Il dénonce. Il organise.
— Et il fait partie du réseau de Moreau. Ou du moins, Moreau le croyait.
Alex se frotta le visage. Les pièces du puzzle tournaient dans sa tête, refusant de s’assembler.
— Et si le vrai réseau de Levasseur n’était pas celui de Moreau ? Et si Levasseur était plus profondément infiltré qu’il n’y paraît ? Si Camille l’avait découvert…
— Découvert quoi ?
— Que Levasseur est un agent royaliste. Pas un simple informateur. Pas un espion de la police. Un agent actif. Un homme qui va, le moment venu, faire sortir le gouverneur de la Bastille quand la foule l’assiègera.
Louise le regarda comme s’il venait de parler en une langue étrangère.
— Le gouverneur ? De Launay ? Mais…
— Demain, Louise. Demain la foule prendra la Bastille. Je le sais. Et dans mon histoire, De Launay est capturé et tué. Mais si quelqu’un prépare sa fuite, s’il s’échappe, si la foule trouve une forteresse vide ou un gouverneur disparu… tout change. Les émeutes se retournent contre leurs propres chefs. Le mouvement se fissure. Le roi reprend l’avantage.
Louise resta muette. Elle regardait le nom de Levasseur, gravé par une encre brûlée, comme on contemple un serpent dans l’herbe.
— Le comité a voté une motion hier, dit-elle lentement. Ils vont envoyer une députation à l’Hôtel de Ville ce soir. Levasseur en fera partie.
— Alors il est au cœur du dispositif. Il peut saboter, retarder, informer de l’intérieur.
— Et si on le dénonce ? demanda Louise. Si on le fait arrêter cette nuit ?
Alex secoua la tête. Il sentait le poids de toutes les conséquences possibles, comme une pile de dominos prête à basculer.
— Si on le dénonce, dit-il, les royalistes sauront que quelqu’un a remonté la filière jusqu’à eux. Ils sauront que Bellanger a été pillé. Ils sauront que Moreau est compromis. Et Moreau saura que c’est moi qui ai tout fait. Il a promis de me livrer au duc dans deux jours. Si je frappe trop tôt, je m’expose.
— Et si on le laisse agir ?
— Alors la Bastille tombe peut-être entre les mains d’un homme qui va libérer le gouverneur. Et les Parisiens trouveront un ennemi qui se sera échappé. La colère s’évaporera. Le roi respirera. Et plus jamais la révolution ne prendra cette force.
Louise se leva. Elle marcha jusqu’à la fenêtre, écarta un rideau sale, scruta la rue déserte.
— Tu n’as pas le choix, dit-elle doucement.
— J’ai toujours le choix.
— Non. Tu connais la suite. Tu es le seul à connaître la suite. Chaque nom sur ce papier est une pièce d’un échiquier. Si tu ne bouges pas, Alexandre, tu ne joues plus. Tu te contentes de regarder.
Alex regarda la tabatière. Le papier. Le nom de Levasseur qui le fixait, noirci par la flamme, inscrit dans le métal d’un mort.
— Il faut que je le garde, dit-il. Que je le tienne près de moi jusqu’au bon moment. Pas ce soir. Pas cette nuit. Mais demain matin, avant que les portes du district s’ouvrent, avant que la foule se rassemble… je saurai quoi faire.
Louise ne répondit pas. Elle le regarda, les yeux brillants de fièvre et de quelque chose d’autre, une chose qu’il ne savait pas nommer.
Dans la rue, un cheval passa au galop. Le bruit des sabots s’évanouit vers le fleuve.
Demain, tout commençait.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.