Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 21: The Duel of Shadows
Le bouclier du duel — voilà ce que Louise avait appelé ça en riant, une heure plus tôt. Alexandre n'avait pas trouvé cela drôle. Debout dans la cour pavée de l'hôtel particulier, face à un marquis qui le toisait avec le mépris des siècles, il sentait chaque battement de son cœur contre ses côtes.
Le marquis de Villeroy avait peut-être quarante ans, l'épée légère et l'œil vif. Il portait la poudre blanche et l'habit de soie bleu pâle avec l'aisance de ceux qui n'ont jamais travaillé de leurs mains. Il fit voltiger sa lame dans un moulinet d'acrobate.
« Ainsi, c'est vous, le professeur qui court les nuits de Paris comme un conspirateur de comédie. »
Alexandre dégaina son épée — une prise de spectacle empruntée à la hâte chez un maître d'armes du Marais. Le contact du métal lui parut absurde, anachronique. Il avait enseigné l'escrime française du XVIIIe siècle dans une salle climatisée de Boston, décomposant les gestes pour des étudiants qui n'écouteraient jamais. Jamais il n'avait croisé le fer avec un homme qui voulait le tuer.
« Je vais vous épargner, monsieur, dit Villeroy en avançant. Un seul mot — où est passé le notaire Bellanger ? — et vous irez retrouver vos livres d'histoire. »
Alexandre garda sa garde basse, presque négligente. Il avait vu cela dans un documentaire sur la survie en duel : l'ennemi sous-estime ce qui semble faible.
« Je ne sais pas où il est, dit-il. Je ne sais même pas qui vous êtes. »
Villeroy sourit. « Le mensonge vous va mal, professeur. »
Le fer fendit l'air. Alexandre para — mal, trop large — et recula d'un pas. Le gravier crissa sous ses bottes. Son adversaire était rapide, précis, entraîné depuis l'enfance. Alexandre calcula : trois secondes avant la prochaine attaque. Deux pointes — une haute, une basse. Villeroy feinta la gorge, attaqua le flanc.
Alexandre pivota, la lame du marquis passa à un pouce de sa hanche. Le public — une douzaine de curieux massés derrière les grilles — retint son souffle.
C'était la partie la plus cruelle de ce matin qu'il n'avait pas choisi. Le duel avait été annoncé par un billet glissé sous sa porte avant l'aube : « Vous avez volé ce qui n'était pas à vous. La cour de l'hôtel de Sully, huit heures. Si vous ne venez pas, votre complice — celle qui boite — payera. »
Ils savaient pour Louise. Ils savaient qu'elle boitait. La Vauguyon n'avait pas besoin de lever le petit doigt : ses hommes connaissaient déjà chaque mouvement d'Alexandre dans Paris.
Villeroy attaqua à nouveau. Trois passes rapides, d'une école de bottes que la France ne verrait bientôt plus — l'ancienne manière, celle des salons et des offenses d'honneur. Alexandre parait maintenant avec plus de mesure. Il cherchait le moment. L'ouverture que son savoir d'un autre siècle lui offrait.
L'occasion vint.
Villeroy fit une feinte de quarte, puis engagea son corps dans une attaque en fente, le bras tendu à l'extrême. La garde ouverte — un oubli d'une seconde, si petit que la plupart des duellistes ne l'auraient jamais remarqué. Alexandre, lui, l'avait enseigné à l'université, projeté en amphithéâtre, annoté dans un manuel qui portait la signature d'un professeur mort en 1896.
Il ne frappa pas.
Au lieu de cela, il détourna la lame de Villeroy avec un coup sec et se jeta dans la garde du marquis, la pointe de son épée tournée vers le sol. Sa main libre agrippa le poignet de son adversaire, le tordit, le plaqua contre le mur de pierre derrière eux. L'épée du marquis tomba, cliqueta contre le pavé.
« Je ne vous tuerai pas », murmura Alexandre à son oreille, essoufflé.
Le silence était total. Personne ne respirait. Un homme avait été désarmé en vingt secondes par une méthode que personne dans cette cour n'avait jamais vue — pas une botte française, pas une botte italienne, pas un geste de salle d'armes. Quelque chose d'autre.
Villeroy, livide, libéra son poignet. Sa fierté saignait plus que sa chair.
Alexandre recula. « Dites à vos maîtres que je ne suis pas un assassin. Dites-leur que je suis un homme d'études qui s'est trouvé malgré lui sur leur chemin. Je n'ai pas cherché la guerre. »
Le marquis ramassa son épée et s'inclina, raide comme un piquet. « Vous êtes plus dangereux que vous ne le croyez, professeur. » Puis il tourna les talons et sortit par le grand portail.
Alexandre resta seul dans la cour. Ses mains tremblaient — pas la peur, mais la décharge suprême de l'adrénaline dissipée. Il regarda ses doigts serrer encore la poignée de l'épée, puis la relâcha lentement.
Une clameur éclata derrière les grilles.
« Prof ! Le prof a vaincu Villeroy ! »
Un jeune homme aux cheveux ébouriffés se hissa par-dessus la grille, bouscula deux gardes, et atterrit dans la cour. Son visage rayonnait. Il tendit une main qu'Alexandre ne prit pas.
« Je suis Brissot, du Club des Cordeliers. Ils ont parlé de vous ce matin au Palais-Royal. On disait que vous étiez un espion du roi — mais voilà que vous abattez un marquis en place publique ? » Il riait, incrédule. « Camille Desmoulins avait raison sur vous. »
Alexandre se sentit dériver. Camille. La tabatière. La liste.
« Que dit-on d'autre ? » demanda-t-il.
Brissot se pencha — il sentait le vin rouge et la poudre à fusil. « On dit que Launay, le gouverneur de la Bastille, a fait renforcer ses défenses. On dit que les émeutiers préparent quelque chose pour demain. On dit que vous, professeur, vous êtes soit un fou, soit un homme de génie. »
Il regarda l'épée qu'Alexandre tenait encore. « Et maintenant, c'est réglé. Ce n'est pas un marquis que vous avez battu, c'est un homme de La Vauguyon. »
Les mots frappèrent Alexandre au plexus.
La Vauguyon. Il fallait s'y attendre. Villeroy avait été envoyé moins pour le tuer que pour le jauger — mesurer sa faiblesse, son courage, sa technique. Et il venait de révéler une méthode que les maîtres de l'escrime française ne connaîtraient pas avant 1820.
Une faille. Il avait fait une montre de son anachronisme.
Brissot lui tendit une liasse de papier plié. « Tenez un placard que nous allons afficher partout ce soir : « Le duel du professeur ! La victoire du peuple contre l'aristocrate ! » La foule en voudra. Ils ont besoin de héros à la veille d'un jour de bataille. »
Quelque chose cliqueta dans la tête d'Alexandre. Il n'était plus qu'un professeur égaré. Il était en train de devenir un symbole. Et les symboles, à Paris, en juillet 1789, étaient les bûches sur lesquelles les hommes allumaient des incendies qu'ils ne pouvaient plus éteindre.
Il lut le placard, puis le rendit. « C'est exagéré », dit-il. Mais Brissot secoua la tête.
« Exagéré ? C'est exactement ce qu'il faut. Demain il y aura du sang dans les rues. Les hommes préfèrent se battre derrière un nom qu'ils connaissent. Vous êtes ce nom maintenant. »
Brissot s'en alla. Alexandre resta dans la cour vide, l'épée au clou, le placard fripé dans sa poche. Les cloches de Saint-Paul sonnèrent sept heures, puis huit.
Louise apparut seule dans l'encadrement de la porte. Elle avait la pâleur de celles qui ont passé la nuit à regarder une porte. Elle tenait un papier à la main, différent du placard.
« Il y a du nouveau », dit-elle.
Alexandre prit le papier. Ce n'était pas une lettre — c'était l'un des décrets de la séance royale du 13 juillet. Son regard descendit sur une liste de noms : les ministres dont le roi avait réaffirmé la charge.
L'avant-dernier nom sauta hors de la page comme un coup de feu : *La Vauguyon, ministre d'État, chargé de la coordination de la police de Paris*. Daté d'hier. En vigueur dès ce matin.
« Comprends-tu ce que cela signifie ? » demanda Louise d'une voix posée. « Le réseau qui nous traque n'est plus une faction dans l'ombre. C'est désormais le bras armé du trône. Et nous avons deux jours — moins — pour le déjouer. »
Alexandre regarda l'épée à ses pieds. Le duel l'avait transformé en figure publique. C'était une épée à double tranchant : les radicaux l'aimaient maintenant, mais La Vauguyon venait d'obtenir le pouvoir officiel de le faire rechercher dans chaque ruelle, chaque maison, chaque cave de Paris.
Demain, la Bastille tomberait. Demain, il aurait besoin de Launay vivant, ou du moins de la bonne version de l'histoire. Mais ce matin, il avait un nouveau problème : il avait prouvé qu'il savait se battre — et pour les hommes qui le traquaient, un homme qui se bat est un homme qui doit mourir.
Il rendit le décret à Louise. « Où allons-nous ? »
« Pierre a trouvé une planque près du port Saint-Bernard. Une cave à vin désaffectée. Nous y serons à l'abri jusqu'à l'aube. »
Ils partirent ensemble, par les ruelles. Derrière eux, la cour de l'hôtel de Sully resta vide. Mais les placards se répandaient déjà dans les rues comme des oiseaux, portant la nouvelle du duel que personne n'avait réellement vu, mais que tout Paris prétendrait avoir entendu raconter par un témoin direct.
Alexandre était un nom maintenant. Un nom qu'on criait, un nom qu'on craignait, un nom qui pourrait protéger — ou consumer — ceux qui le portaient.
Demain, la Bastille. Aujourd'hui, il fallait survivre à la nuit.
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