Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 22: The Calm Before
La première lumière de ce 14 juillet 1789 filtrait par les fentes du volet de la cave, mince et grise comme du lait écrémé. Alexandre s'était endormi contre un tonneau de vin, la tête appuyée sur son bras replié, et il se réveilla avec une douleur qui lui courait de l'épaule aux doigts. Louise dormait encore, roulée en boule sous son manteau, son souffle régulier soulevant le tissu à peine. La note codée reposait contre sa poitrine, invisible, mais Alexandre ne pouvait s'empêcher de la sentir peser dans la pièce.
Il se leva sans bruit, secoua la poussière de paille de ses vêtements et ouvrit un pan du volet. La Seine luisait d'un rose sale sous le ciel qui s'éclaircissait. Des bruits inhabituels montaient des quais : des charrettes qui passaient trop vite, des voix qui n'avaient pas la tonalité des matins ordinaires. Le tocsin, tout au loin, s'était tu. Mais l'air était chargé de ce que la ville savait déjà.
Aujourd'hui. C'est aujourd'hui.
Il laissa retomber le volet et se tourna vers son manteau, posé sur un baril. Dedans, il avait gardé son pistolet — un bel objet, chargé, qu'il avait acheté la veille à un maréchal-ferrant ruiné — et un petit couteau qu'il n'était pas sûr de savoir utiliser correctement. Ce n'était pas ça qui lui manquait le plus. Ce qui lui manquait, c'était le plan précis. Les historiens aimaient écrire que le peuple de Paris s'était levé d'un seul corps et avait marché sur la Bastille. Ils omettaient que des dizaines de milliers de personnes s'étaient rassemblées sans chef, sans ordre, armées de fourches et de casseroles, et que le hasard avait fait le reste.
Il fallait un éclaireur.
Pierre arriva peu après, parvenant discrètement depuis l'arrière de la maison des entrepôts. Il était pâle, les yeux cernés, et il portait encore une tache de sang sur la manche — pas celle du duel. Celle de la veille, quand l'attroupement avait écrasé un homme contre une grille.
— Tu m'as demandé de connaître les rues avant l'aube, murmura Pierre en s'accroupissant près de lui. Je les connais. Le faubourg Saint-Antoine est déjà en mouvement. Des femmes, même. Elles brisent les portes des couvents pour trouver de la poudre.
Alexandre hocha la tête. Il avait besoin de détails précis : la disposition des gardes, les pont-levis, l'état des canons sur les tours. Les archives disaient que le gouverneur Launay avait trente-deux soldats suisses et quatre-vingts invalides, et que les remparts alignaient quinze canons. Mais les archives ne disaient pas si le pont-levis du côté de la rue Saint-Antoine serait abaissé ou levé au moment décisif.
— Pierre, dit Alexandre en posant la main sur l'épaule du garçon. J'ai besoin que tu ailles voir la Bastille. Pas pour y entrer. Juste pour observer. Le nombre de soldats visibles, l'état des ponts, si les portes de l'avancée sont closes. Tu comprends ?
Pierre hocha la tête, trop vivement.
— Je connais la Bastille depuis que je suis né, dit-il. Je l'ai vue tous les jours en laissant la mie de pain aux oiseaux sur l'appui de la fenêtre, comme ma mère me l'apprenait. Elle me connaît aussi.
Alexandre lui donna un morceau de papier plié en quatre.
— Tiens. Dessine ce que tu vois, et reviens. Ne t'approche pas trop. S'il y a une patrouille, tu laisses tomber le papier et tu cours. Ne le donne à personne d'autre que moi.
Pierre prit le papier, le glissa sous sa chemise, et sortit par l'arrière sans un bruit. Louise s'était réveillée, les yeux encore troubles, et elle regarda la porte se refermer.
— Tu l'as envoyé seul ? dit-elle d'une voix encore rauque.
— Il connaît les rues mieux que moi. Et il ressemble à un enfant de taverne, pas à un espion. Les gardes ne le regarderont pas deux fois.
Louise se frotta le visage, puis se leva. Elle arrangea son vêtement, vérifia d'un geste réflexe que la note était toujours là, sous son corsage.
— Et après ? dit-elle. Quand il revient avec tes croquis, nous irons nous jeter au milieu d'une foule armée qui n'a pas de général et qui cherche uniquement de la poudre ?
— Nous ne nous jetterons pas. Nous nous placerons. Au bon moment.
Louise le regarda avec une expression qu'il commençait à connaître — à mi-chemin entre le doute professionnel et la confiance forcée, comme si elle plaçait son avenir dans une balance dont elle ne voyait pas les poids.
— Tu crois vraiment savoir ce qui va se passer ? demanda-t-elle tranquillement.
Alexandre réfléchit. Une heure plus tard, l'hôtel de ville serait pris. Un peu après, la foule forcerait les Invalides. Vers la fin de la matinée, tout le monde marcherait vers la Bastille. D'abord pour la poudre — on disait qu'il y en avait dans les sous-sols. Ensuite, par fierté, par colère, par mécanique de foule. Et à la fin, Launay capitulerait, puis payerait le prix de sa faiblesse.
— Je ne sais pas ce qui va se passer, dit-il enfin. Je sais ce qui peut se passer. Et je connais le piège qui transforme une victoire en massacre.
Un bruit de pas rapides les fit se retourner, trop tôt pour que Pierre fût déjà revenu. Louise posa la main sur le couteau qu'elle cachait sous sa jupe, mais la porte s'ouvrit sur Pierre lui-même — haletant, le visage en sueur, une estafilade rouge sur le côté du front. Il n'avait plus son papier.
Le monde entier bascula dans un arrêt silencieux.
— Pierre ! s'écria Alexandre en avançant.
Le garçon entra et s'appuya contre la table de chêne, secouant la tête. Son souffle sifflait.
— Je les ai vus. Les gardes, aux deux portes. Dix, non, douze hommes. Les canons chargés, mais les ouvertures bouchées par des planches, eux seuls les verraient. Le pont du côté du jardin de l'Arsenal est levé, celui de la rue Saint-Antoine est baissé.
— Le papier, dit Alexandre, saisissant le garçon par le poignet. Qu'est-ce qui s'est passé ?
Pierre retira sa main comme si on l'avait brûlée.
— Un homme m'a interpellé. Il sortait de la maison du gouverneur adjoint. Un homme habillé de noir, des années de moins que vous, avec un regard qui ne pliait pas. Il m'a reconnu. Il m'a appelé par mon nom.
Le sang d'Alexandre se figea.
— Vous.
Georges Levasseur — le traitre du comité, celui dont le nom figurait dans les codes cachés — avait vu Pierre. Non seulement il savait qu'Alexandre était vivant, mais il savait qu'il avait des complices au-delà de Louise, et qu'un de ses complices traînait autour de la Bastille au matin du siège.
Pierre tomba à genoux, épuisé, et murmura : Il m'a pris le papier. Il a lu les croquis. Puis il m'a dit de rentrer et de vous transmettre un message.
Le message arriva avec une précision qui glaça Alexandre :
« M. Renard : vous cherchez des portes. Je vous attends à la principale. Qu'importe le résultat de votre course, c'est moi qui en tiendrai la clé. — L. »
Louise pâlit. Elle regarda Pierre, puis Alexandre.
— Il sait que vous savez. Il aura prévenu le gouverneur de votre présence.
Pierre leva la tête, les yeux brillants de larmes :
— Et le pire, ajouta-t-il. Quand il m'a fouillé, c'est ce qu'il a dit. Qu'il allait chercher la note, plus tard. Qu'il savait qui la portait. Il a regardé Louise, comme s'il pouvait voir à travers le mur.
Louise laissa échapper un souffle court et, d'un geste machinal, pressa la note contre sa poitrine au moment où Alexandre comprit qu'à sept heures du matin, le 14 juillet, la partie qu'ils avaient conduite dans les ombres venait d'être renversée en plein jour.
Le combat était clair. Le prix avait été nommé. Il ne restait qu'à choisir la place où ils allaient mourir — ou se faire couronner.
Le tocsin recommença, au loin, inlassable.
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