Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 23: The Fuse of a Cannon
La poudre et la sueur flottaient dans l'air de la cour du Palais Royal quand Alexandre rejoignit le flot. Des centaines d'hommes et de femmes convergeaient déjà vers l'est, certains portant des fusils rouillés, d'autres des piques improvisées, quelques-uns seulement des bâtons et des pierres. Il chercha Pierre du regard, mais le garçon n'était pas là. Le sang séché sur le bandage qu'il lui avait noué la veille lui serra la gorge.
Louise marchait à ses côtés, capuche baissée pour ne pas attirer l'attention, mais son visage était reconnaissable. Lui aussi. Les placards cloués aux murs racontaient son duel contre Villeroy, et plus d'un regard s'attarda sur sa lame avant de lui céder le passage.
« Tu n'as pas à venir, dit-il à voix basse.
— Levasseur me cherche, pas toi, répliqua-t-elle. Je suis plus en sécurité dans une foule de dix mille que dans une cave vide. »
Il n'insista pas. Le raisonnement était aussi fragile que la trêve qui suspendait la ville entre deux mondes.
Ils débouchèrent sur la rue Saint-Antoine vers dix heures du matin. La Bastille se dressait devant eux, massive, ses huit tours rondes et grises semblant appartenir à un autre siècle — ce qui, ironiquement, était le cas. Alexandre la connaissait par les gravures : cette forteresse médiévale qu'il avait montrée à ses étudiants comme un symbole dépassé. La voir en vrai, avec ses murs de six mètres d'épaisseur et ses canons pointés vers la ville, lui coupa le souffle.
« Ils ont renforcé les parapets, murmura Louise. Regardez — les embrasures. »
Il suivit son regard. Le gouverneur de Launay avait fait monter des planches et des sacs de sable le long des remparts durant la nuit. Des canons supplémentaires avaient été hissés sur la tour du Coin et la tour de la Liberté, leurs gueules noires braquées sur la foule qui grossissait.
Mais plus inquiétant encore : les portes du pont-levis étaient closes, et derrière les créneaux, Alexandre pouvait distinguer les uniformes bleus des Invalides, mais aussi les habits gris des gardes suisses. Launay avait fait appel aux mercenaires.
« Le gouverneur se prépare à un siège, dit-il. Pas à une négociation. »
Un homme sur un tonneau haranguait déjà la foule, un ancien soldat nommé Hullin, les joues rouges de colère et d'effort. Alexandre l'écouta à peine. Son esprit calculait, recalait. Le 14 juillet 1789, dans la chronologie officielle, la foule avait d'abord envoyé une délégation au gouverneur. De Launay avait reçu les émissaires avec courtoisie, promis de ne pas tirer, puis avait fait baisser le pont-levis… pour attirer les assaillants dans la cour intérieure, où ses hommes les avaient taillés en pièces. Après cela, la colère n'avait plus connu de frein.
« Écoute-moi, dit-il en attrapant le bras de Louise. Launay va feindre de négocier. Il va faire descendre le pont pour les attirer, et ensuite il tirera à bout portant. Si on peut l'empêcher — si on peut obtenir sa reddition sans le massacre — alors peut-être que… »
Il s'arrêta. Peut-être quoi ? Que Launay survive ? Que la révolution prenne un autre cours ? Qu'il ne déclenche pas le basculement qu'il connaissait par cœur ?
« Alexandre, dit Louise, doucement, vous essayez de réécrire ce qui doit arriver.
— Je ne sais plus ce qui doit arriver. Je sais seulement ce qui arrivera si on laisse la foule foncer tête baissée. »
Un mouvement attira son attention. À la fenêtre du premier étage de l'hôtel de ville, il aperçut une silhouette qu'il connaissait trop bien. Un homme au visage étroit, vêtu de noir, qui observait la foule avec l'air d'un joueur comptant ses jetons.
Levasseur.
Leur regard ne se croisa pas — l'homme était trop loin, trop prudent. Mais sa présence suffit à faire monter l'adrénaline d'Alexandre. Le traître n'était pas dans la salle du comité, ni dans les couloirs du pouvoir. Il était ici, dans la foule, à observer la tempête qu'il avait contribué à forger.
« Il est là, dit-il à Louise en lui serrant la main.
— Je sais. Je l'ai vu. »
Elle ne retira pas sa main. Ce fut une seconde de répit dans le chaos ambiant.
Une décharge retentit. La foule hurla. Un canon avait tonné depuis les remparts — un coup en l'air, un avertissement, mais l'effet fut immédiat. Des hommes chargèrent vers le pont-levis, des coups de feu partirent de la foule, et une fumée blanche s'éleva des fenêtres des maisons voisines.
« Non ! cria Alexandre. Pas encore ! »
Il se précipita vers le groupe de Hullin, bouscula un homme qui portait une pique, et agrippa l'épaule du vétéran.
« Il faut envoyer une délégation ! Une demande de reddition formelle. Avant que les canons ne répondent. »
Hullin le dévisagea. Il le reconnut — les placards. L'homme qui avait vaincu un marquis en duel sans verser une goutte de sang.
« Le citoyen Renard, dit-il avec un sourire sans joie. Vous voulez parler à ce chien de Launay ?
— Je veux lui donner une chance de se rendre sans égorger la moitié du faubourg. S'il refuse, nous prendrons la forteresse de toute façon. Mais une heure de négociation peut épargner des centaines de vies. »
Autour d'eux, la foule grondait, impatiente. Mais le nom de Renard avait un pouvoir que même Alexandre ne mesurait pas encore. Hullin acquiesça, tira trois hommes de son groupe, et désigna Alexandre.
« Allez-y. Nous couvrons votre approche. Si ce bâtard tire sur vous, nous arrachons les portes à mains nues. »
Alexandre se retourna vers Louise. Elle était pâle, mais elle ne dit rien. Elle détacha un foulard de son cou et le tendit à Alexandre.
« Prenez ceci. Blanc. Pour parlementer. »
Il le noua à la pointe de son épée — l'épée qu'il avait utilisée contre Villeroy, l'épée qu'il avait rendue sans la souiller. Le tissu blanc flotta dans l'air poussiéreux.
Il traversa la place seul. Les pierres et les débris crissaient sous ses bottes. Derrière lui, dix mille regards étaient braqués sur lui ; devant, les canons de la Bastille attendaient de le réduire en charpie.
Le pont-levis était baissé — plus bas qu'il n'aurait dû l'être. Alexandre s'arrêta à vingt pas de la herse et leva son épée, le foulard toujours déployé.
« Au nom de l'Assemblée nationale et du peuple de Paris ! cria-t-il. Je demande à parler au gouverneur de Launay ! »
Une silhouette apparut au-dessus des créneaux — un homme en uniforme d'officier, la poitrine barrée d'un cordon. De Launay. Il avait le visage bouffi, les yeux rouges ; il n'avait pas dormi depuis des jours.
« Qui êtes-vous ? » La voix portait malgré le vent.
« Alexandre Renard, ancien professeur de l'université. Porteur d'une proposition. »
Un silence. De Launay regarda la foule derrière Alexandre, puis le petit groupe de Hullin, puis les émissaires que l'hôtel de ville avait dépêchés et qui approchaient de leur côté.
« Parlez, monsieur. Je vous écoute. — Gouverneur, commença Alexandre, la voix ferme pour couvrir le tumulte, la foule ne se dispersera pas. Vous ne pouvez plus attendre de renforts ; le faubourg est en armes de la Bastille à la place Royale. En conscience, si vous ne faites pas tirer sur cette foule, aucun sang ne sera versé. Remettez la forteresse, et je réponds sur ma vie que vous et vos hommes serez protégés jusqu'à l'Assemblée. »
De Launay hésita. Ses yeux plongèrent dans le regard d'Alexandre ; il cherchait à y lire un mensonge, un piège, un ordre caché. La foule retenait son souffle, comme un seul animal suspendu.
« Quelles garanties ? demanda le gouverneur d'une voix rauque.
— Ma parole, et celle du peuple de Paris. » Alexandre désigna les sections autour de lui. « Ces hommes ne veulent pas votre mort, gouverneur. Ils veulent vos canons, pour les tourner contre ceux qui menacent déjà la ville depuis l'ouest. »
C'était un mensonge, et Alexandre le savait. Mais c'était le mensonge utile, le mensonge qui pouvait, peut-être, éviter l'horreur de la mort de Launay et de ses hommes. Un silence terrible. Les canons restaient muets. Puis de Launay, sans un mot, tourna les talons et disparut dans l'ombre des remparts. La foule rugit — d'espoir, pas de colère. Alexandre se retourna vers Hullin et vit les émissaires de l'hôtel de ville se précipiter vers le pont-levis qui commençait à descendre, lourdement, en grinçant sur ses chaînes. »
Louise courut à ses côtés, la foule hurlant en se ruant vers le pont qui s'abaissait.
« Vous l'avez convaincu, dit-elle.
— Il a hésité, souffla-t-il. C'est un homme à bout de nerfs. Ce pont descend trop vite — ce n'est pas une reddition. C'est un piège. »
Il vit trop tard les canonniers qui s'alignaient au sommet des tours, trop tard les Invalides qui chargeaient leurs mousquets aux meurtrières. De Launay n'avait pas cédé. Il avait tendu une souricière.
« STOP ! hurla-t-il en se jetant au milieu du pont. RECULEZ ! Ils tirent sur vos premiers rangs ! »
Sa voix se perdit dans le rugissement. Derrière lui, les chaînes s'arrêtèrent avec un claquement sec, le pont s'abaissa sur la cour intérieure. Et dans les remparts, une centaine de canons s'embrasèrent.
Mais pas comme prévu. Au lieu d'un massacre — le canon tonna vers le haut, vers le ciel. Alexandre, face contre terre, releva la tête. Les Invalides au sommet de la tour du Coin tiraient… sur les nuages ? Il ne comprit qu'un instant trop tard quand il reconnut la silhouette qui courait sur la courtine, un homme en noir, qui arrachait les boutefeux des mains des canonniers et les jetait dans le vide.
Levasseur n'était pas venu arrêter la foule. Il était venu sauver la forteresse. Et il savait exactement ce qu'il faisait.
« Les poudres ! hurla Alexandre en se relevant. Il neutralise les charges — il ne tire pas sur nous. Il tire sur notre reddition ! »
Il fonça vers la porte intérieure, la lame au poing, le foulard blanc traînant dans la poussière, poursuivi par le regard de dix mille assaillants qui venaient de comprendre, chacun à leur façon, que la révolution qui s'ouvrait sous leurs pieds venait de passer sous le contrôle d'un homme qu'ils ne connaissaient pas encore. Et dans cette seconde de silence figé, Alexandre perçut dans le regard de Levasseur — croisé juste avant qu'il ne disparaisse dans l'ombre de la tour — une certitude glaciale : tout cela avait été orchestré, de Launay n'était qu'un pantin, et Notre-Dame, quelque part au loin, sonnait déjà les premières heures d'un massacre qu'il venait peut-être de déclencher lui-même.
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