Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 24: The Storm Breaks
La fumée n’avait pas encore dissipé l’écho du dernier coup lorsqu’un rugissement traversa la foule. Les premiers assaillants se jetèrent contre la herse, à mains nues, haches et piques brandies au-dessus de leurs têtes comme des épis sacrifiés. Le gamin près de moi, dix ans peut-être, brandissait un tisonnier arraché à une forge voisine, les yeux noyés de rage et de peur. Un souffle animal, celui de trois mille hommes, femmes et enfants en haillons, battait le pavé.
Une détonation sèche claqua depuis la courtine. Un homme à ma droite s’effondra, une main plaquée sur le torse d’où le sang giclait, rythmé. Son cri traversa le tumulte, aigu, inhumain. La masse hésita – un voile de panique – puis, plus féroce, elle reprit sa ruée.
Je courus, bousculé, vers la porte intérieure des cuisines. Je l’avais repérée sur les plans que Pierre avait perdus – mais une mémoire de professeur garde ce qu’un enfant égare. Une poterne étroite, mal gardée, ouverte sur la basse-cour. Le chemin que Levasseur ne connaissait pas, parce qu’il ne figurait sur aucun plan officiel. Ma seule carte.
— Là ! Une entrée ! criai-je en désignant l’arcade basse derrière un tas de barriques fendues.
Un remous me porta, plus prompt que ma volonté. Nous passâmes sous l’arche – une douzaine d’hommes, dont deux femmes armées de fourches – et nous nous retrouvâmes dans une cour étroite, étrangement silencieuse après l’enfer. Devant nous, deux soldats suisses s’adossaient à une porte cloutée. Ils ne nous virent pas tout de suite : ils regardaient autre chose, par-dessus nos têtes, le ciel barré de fumée.
— Rendez-vous ! leur criai-je. La Bastille est prise !
Le plus jeune des deux tourna la tête. Ses yeux, bleus comme l’hiver, ne reflétaient rien – ni peur, ni haine. Une lassitude usée jusqu’à l’os. Il leva son mousquet lentement, un geste qui n’était pas tout à fait dans l’air du temps. La fourche de la femme le transperça avant qu’il n’arme son chien. Il s’affaissa sans un son. Son camarade jeta son arme dans la paille et leva les mains.
Je dépassai la porte entrouverte et me glissai dans le couloir, le cœur martelant mes tempes. La pierre suintait, le corridor sentait le salpêtre et la soupe rance. Derrière moi, nos dix assaillants emplirent l’espace de leur souffle court. Nous n’avions pas de plan au-delà de cette porte. Nous étions une étincelle dans un tonneau de poudre.
Une volée de coups de feu éclata au-dessus de nos têtes – dans la cour principale, là où la foule se pressait comme des épis sous la grêle. Ce son mit le feu à quelque chose en moi. Le professeur recula. L’homme, lui, poussa la précédente porte et déboucha sur une passerelle en bois surplombant la basse-cour.
Le spectacle était chaotique, impossible. La foule avait franchi la première porte et se déversait par vagues dans l’enceinte. Les gardes suisses, dépassés, tiraient tout droit dans le tas. Des femmes ramassaient les pierres du pavé pour les lancer. Mais je vis surtout une chose que les autres ne virent pas : les trois canons de la courtine ouest, braqués vers la foule, leurs bouches mortes – Levasseur les avait disculpés. Ils ne tireraient pas.
Mais ceux du rempart nord, eux, étaient armés et servis.
Je ne pensai pas. Je courus le long de la passerelle, bousculant deux gardes qui voulaient me retenir, dévalant un escalier en colimaçon puis un autre, jusqu’à la plate-forme où deux artilleurs chargeaient une pièce d’un calibre qui aurait haché la première rangée de la foule.
— Pas ça ! hurlai-je.
Je me jetai sur le levier de pointage d’un mouvement latéral – le geste même que j’avais appris dans les livres, sans jamais l’avoir exécuté, sauf dans les salles de classe. La pièce pivota d’un angle que même son servant ne vit pas venir. Ma main glissa sur la gâchette. Le canon tonna, le recul projeta l’affût contre ma poitrine, quelque chose craqua dans mes côtes, et je vis le boulet, qui devait filer vers les premiers rangs, frapper à la place un pan de la muraille entre deux meurtrières.
Le mur céda comme un fruit mûr. La pierre se délita dans un nuage ocre et blanc. Un pan entier de la muraille nord – quinze pieds de haut – s’abattit avec un fracas de fin du monde. Les pierres roulèrent sur les pavés, et à travers la trouée, soudain, les Parisiens entrèrent. Ils entrèrent par vagues, par flux, par un grand cri sans mots qui dit toute la faim du monde.
Le chaos fut total.
La basse-cour se remplit de corps et de fureur. Les gardes abandonnèrent leurs postes et se débandèrent dans les escaliers, pourchassés par une marée qui ne connaissait ni quartier ni direction. Je restai en haut, adossé à la pièce encore chaude que je venais de trahir, la poitrine en feu à chaque inspiration.
À un moment, je compris – sans savoir comment – que le canon avait percé dans la cour du gouverneur lui-même. Un homme en redingote bleue sortit, pâle, entouré de deux officiers qui semblaient le retenir plutôt que le protéger. Bernard-René de Launay, gouverneur de la Bastille, tenait une lettre en papier blanc dans ses mains tremblantes – une capitulation, ridicule, tragique.
Il cria. Je ne distinguai pas les mots, mais je compris le geste : il offrait les termes de la reddition. Les premières rangées de la foule s’arrêtèrent – un bref battement, une hésitation. Cinq secondes de silence électrique.
Tout bascula dans cette fenêtre.
Un homme déboucha de derrière un canon d’angle, un pistolet fumant à la main. Ce n’était ni un garde ni un sans-culotte. Veste brune, visage sans âge, une cicatrice dans le sourcil. Il était là, à trois mètres derrière le gouverneur, et personne ne semblait le voir. Pas même moi, pas assez tôt.
Il visa. Le coup partit.
Launay s’effondra face contre les pavés, sa lettre de capitulation souillée de boue. Pendant dix secondes, personne ne bougea. Puis une voix – une seule – cria :
— Ils l’ont tué !
La vague s’engouffra. Des mains saisirent le corps du gouverneur et l’entraînèrent comme un sac de grains. Je vis tout, du haut de ma plate-forme. Je vis l’homme à la veste brune disparaître dans la porte des cuisines que nous avions empruntée, sans se retourner.
Et je compris.
Levasseur n’avait jamais eu à arrêter la prise. Il avait arrangé la capitulation pour que le massacre devienne inévitable. La capitulation de Launay n’était jamais réelle. Ce qu’il voulait, ce n’est pas la victoire des Parisiens – ni celle du roi. C’était la chute, rapide, sanglante, irréversible.
Et moi, en perçant cette muraille, j’avais créé la fenêtre. J’avais percé le trou par lequel un assassin habillé en poudreur était entré dans la cour du gouverneur. La lettre de Launay n’aurait rien changé – pas pour un homme comme Levasseur.
Mais je venais de lui donner la forme exacte du chaos qu’il appelait.
En bas, la foule dépecait le cadavre de Launay. Au loin, au-dessus des toits, j’entendis le tocsin de la ville entrer en danse.
L’histoire venait de prendre une autre porte.
Et cette porte portait ma main.
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