Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 25: The Weight of a Crown
Le silence, après le vacarme, était une chose vivante. Alexandre se tenait dans les appartements du gouverneur, au cœur de la forteresse enfin prise. L'air y était encore chargé de poudre et de la peur aigre des vaincus. Par la fenêtre brisée, la clameur de la foule montait comme une marée ivre, mais ici, dans cette pièce tapissée de velours défraîchi, le temps semblait suspendu.
Il toussa, la douleur à ses côtes lui rappelant chaque secousse du canon. Il s'appuya contre le bureau de chêne massif, ses doigts effleurant des papiers épars, des lettres scellées d'un rouge qui n'avait plus cours. Et puis il le vit. Un morceau de parchemin, déchiré sur les bords, posé comme une feuille morte au milieu du désordre. Son fragment. Celui que Pierre avait copié.
Il le saisit, le retourna. La carte était plus complète que ce qu'il avait mémorisé. Là, dans l'angle qu'il croyait condamné, une ligne pointillée serpentait à travers les murs d'enceinte, contournant le bastion du nord, passant sous les cuisines, pour déboucher… sur l'égout Saint-Antoine. Une issue. Un chemin de fuite que le gouverneur aurait pu emprunter, que de Launay aurait pu prendre.
Alexandre laissa échapper un rire sans joie, un son sec qui lui déchira la gorge. L'ironie était trop lourde, trop parfaite. Le savoir, l'avantage qu'il avait tant convoité, n'était qu'un miroir tendu vers l'horreur. S'il avait eu ce fragment entier, ce matin, aurait-il pu forcer une reddition propre ? Convaincre de Launay de fuir, de laisser les portes s'ouvrir sans qu'une seule tête ne roule ? Peut-être. Mais il n'avait eu qu'un bout du puzzle. Et le puzzle, comme l'histoire, avait sa propre logique, sanguinolente et aveugle.
Un vacarme d'ébats dans le couloir le fit sursauter. Des sans-culottes, braillards et triomphants, passèrent en traînant un homme en livrée, les yeux révulsés de terreur. Ils ne le virent pas, lui, l'étranger en habit taché, debout parmi les dépouilles du pouvoir. Il n'était qu'un meuble de plus dans le décor de leur victoire.
Alexandre se détourna. Sur le bureau, un miroir à main au cadre d'argent terni reflétait son visage. Ce n'était plus tout à fait celui d'Alex Carter, professeur d'histoire à l'université de Boston. Sous la poussière et la sueur, les traits étaient plus durs, la mâchoire serrée par une tension qui ne se relâchait plus. Les yeux, surtout. Ils avaient vu des choses qu'aucun manuel ne pouvait décrire. Ils avaient vu un homme éventré par une pique pour un geste de travers, une femme piétinée pour un cri trop strident. Ils avaient vu la foule, cette entité qu'il avait étudiée toute sa vie, se transformer en une bête aux mille têtes, et il en avait été le dompteur malgré lui.
Le poids de la couronne, pensa-t-il. Pas celle de Louis, non. Celle, invisible et bien plus lourde, que la foule pose sur les épaules de celui qui l'a menée. Une couronne de lauriers empoisonnés, faite de responsabilité et de sang.
Des pas rapides dans l'escalier. Une silhouette familière. Maillard, la face congestionnée par l'exaltation et la course.
« Renard ! Te voilà ! La Bastille est prise ! Les portes sont ouvertes, le pont-levis est à nous ! »
Alexandre fit face au tribun. « Le gouverneur ? »
Le visage de Maillard se figea un instant, un éclair de gêne traversant ses yeux exorbités.
« Mort. Emporté par la foule dès qu'ils l'ont sorti de la cour. Une demi-douzaine de piques.
— Et son état-major ? Les Suisses ?
— Chassés. Quelques-uns ont pu fuir. Les autres… ont servi d'exemple.
Alexandre hocha lentement la tête. Il ne demanda pas le sort de l'assassin à la veste de poudrier. Il savait qu'il n'y aurait aucune réponse. L'homme était une ombre de plus, avalée par le chaos qu'il avait contribué à créer.
« Viens, Renard, dit Maillard en posant une main moite sur son épaule. La ville est à nous. Il faut organiser la Garde, établir une nouvelle autorité. Tu es un héros, l'homme qui a fait taire les canons ! Ton nom est sur toutes les lèvres. Paris a besoin de toi.
Un héros. Alexandre regarda par la fenêtre. Sur la place, on dansait déjà autour d'un feu où l'on jetait les meubles du gouverneur. Une tête au bout d'une pique, déjà méconnaissable, faisait office de trophée. Il reconnut, avec un pincement d'horreur, les restes d'un uniforme bleu de Suédois.
« Personne n'a besoin de moi, murmura-t-il. Seulement de ce que je représente. Et ce que je représente est un mensonge.
Maillard ne comprit pas, ou fit semblant. « Reste, Alexandre. Le comité de l'Électorat va se réunir. Avec ton passé, ton éloquence… Tu pourrais être un leader.
« Un leader de quoi ? De la mort ? Regarde-les, Maillard. Ils croient avoir gagné. Ils ont gagné une prison vide. Le roi est à Versailles, l'Assemblée se déchire, et les vrais dangers—la famine, les armées étrangères—vont bientôt rappliquer. Et nous, nous aurons une tête de plus sur une pique pour les accueillir.
Maillard recula d'un pas, le regard méfiant. « Tu parles comme un royaliste, Renard.
« Je parle comme quelqu'un qui a étudié l'histoire, répondit Alexandre avec un sourire las. C'est pire. Je sais comment cette journée va finir. Et je te jure que je ne veux pas être là pour lire la suite.
Il quitta les appartements du gouverneur. Le couloir empestait le vin renversé et la poudre brûlée. Des hommes chargeaient des caisses d'archives, d'autres brisaient des meubles à coups de hache. Personne ne fit attention à lui. Il descendit l'escalier de la tour de la Liberté—nom que la foule venait de donner à la tour du Puits—et se retrouva dans la cour. Le corps de Launay n'y était plus, mais une mare sombre s'étalait encore entre les pavés. Un chien en léchait les contours, indifférent au vacarme.
Alexandre chercha le passage des cuisines, celui par lequel l'assassin s'était échappé. Il y entra. L'air était froid, chargé d'une odeur de graisse et de fumée éteinte. Des marmites de cuivre renversées, des provisions abandonnées. Et là, sur le mur du fond, à hauteur d'homme, une fissure qui n'aurait pas dû être là. Il l'avait manquée, ce matin, dans la pénombre de l'aube. Le passage secret.
Il s'y engagea. Le tunnel s'enfonçait sous les douves, humide et noir. Il avança à tâtons, les mains contre les pierres moussues. Après une centaine de pas, une grille rouillée, à demi descellée. Il poussa. Elle céda avec un grincement, révélant l'effondrement d'un égout, la lueur grise du jour.
Il émergea dans une ruelle étroite, derrière les maisons de l'Arsenal. Des cris, des chants. Le peuple passait au loin, en direction du pont. Personne ne le vit sortir des entrailles de la forteresse. Il était libre, ou presque.
Il s'adossa au mur, laissa la douleur de ses côtes le rattraper. Il ferma les yeux. Le fragment de carte était toujours dans sa main, froissé. Il pensa à Launay, qui aurait pu fuir par ce passage. Aurait-il été plus sage ? Peut-être. Mais c'était un soldat loyaliste. Il n'aurait pas fui.
Et moi ? Alex Carter, professeur d'histoire ? Qu'est-ce que je fuis, ici ? La foule qui m'acclame, la gloire qu'on veut me coller sur le dos, le rôle qu'on me force à jouer dans une pièce que je connais déjà par cœur, et dont je sais qu'elle finit mal, très mal.
Il se remit en marche. Il devait retrouver Louise. Elle était quelque part dans la ville, exposée, ciblée. Levasseur était toujours là, tapi dans l'ombre, et son plan ne faisait que commencer. La Bastille n'était qu'un chapitre. Les masses, les fureurs, la terreur. Tout cela viendrait.
Et lui, il était là. Non pas pour sauver la France, non. Mais pour essayer de sauver une femme, et peut-être un garçon. Et peut-être, juste peut-être, un fragment de son âme.
Paris explosait d'une joie monstrueuse derrière lui, tandis qu'il s'enfonçait dans les rues silencieuses, vers l'inconnu.
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