Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 26: The Price of a Tunnel
La foule hurlait encore quelque part derrière lui, mais Alexandre avait cessé de l’entendre. Ses pas résonnaient dans l’étroit passage pavé qui longeait les fossés de la Bastille, le sang de la journée collant à sa chemise comme une seconde peau. Ses côtes le brûlaient à chaque inspiration, un rappel brutal du recul du canon, mais il avançait, la tête basse, cherchant une sortie vers la rue Saint-Antoine.
Il ne savait pas où aller. Louise n’était pas là où il l’avait laissée. Les images du massacre défilaient derrière ses paupières, plus vives que n’importe quel manuel d’histoire : le gouverneur de Launay tiré hors de la cour, la foule déchaînée, la lame de l’assassin disparaissant dans la confusion. Alexandre avait voulu éviter l’effusion de sang. Il avait ouvert une brèche. Et la mort avait suivi.
Il s’arrêta un instant, adossé à un mur humide, ferma les yeux. Il ne pouvait pas s’effondrer. Pas maintenant. Louise était quelque part, menacée par Levasseur, et Levasseur avait le pouvoir de la traquer à travers tout Paris. Et peut-être pire encore : Levasseur savait maintenant que Renard n’était pas un simple émeutier.
— Monsieur Renard ?
La voix venait de nulle part. Alexandre se retourna, la main vers le pistolet passé à sa ceinture. Une silhouette émergea de l’ombre d’une porte cochère, à quelques pieds de lui. Un chapeau défoncé, un manteau de toile, un visage juvénile barré d’une estafilade encore fraîche.
— Pierre.
Le garçon fit un pas, prudent, scrutant le visage d’Alexandre comme pour s’assurer qu’il ne se jetait pas dans les bras d’un autre ennemi. Sa tête portait un bandage sale, rougi.
— Vous êtes vivant, souffla Pierre. Je vous ai cherché au milieu de la bataille, mais on m’a poussé dans la cour d’un bâtiment, et…
— Et tu as vu des choses.
Pierre hocha la tête, son regard volant vers le ciel qui commençait à se teinter de crépuscule, comme s’il craignait que les murs eux-mêmes ne fussent habillés d’oreilles.
— Je ne sais pas ce que j’ai vu. Mais je sais quelque chose qui pourrait vous être utile.
Alexandre s’approcha lentement. Le garçon avait payé cher pour sa fidélité ; sa blessure à la tête, souvenir de la trahison de Levasseur, en témoignait. Mais Alex avait appris depuis longtemps que dans ce monde, la confiance ne circulait que contre monnaie d’échange.
— Qu’est-ce que tu sais, Pierre ? Parle. Le temps nous manque.
Pierre jeta un regard par-dessus son épaule, vers la masse de la Bastille, puis baissa la voix jusqu’à ne plus être qu’un chuchotement.
— Il y a un tunnel. Sous la forteresse. Quand vous avez fait sauter le mur, j’étais coincé dans les cuisines de l’aile nord, avec un domestique du gouverneur qui hurlait que nous allions tous être massacrés. Il m’a montré une porte dissimulée derrière un tonneau de vin, à côté d’un four à pain. Elle menait à un escalier en spirale, puis un souterrain de pierre de taille qui partait vers l’ouest, vers la ville. Il m’a dit que c’était le passage des rois, utilisé pour les évacuations discrètes.
Alexandre sentit son cœur se serrer. Le même tunnel que celui par lequel l’assassin avait disparu. Le passage qu’il avait découvert dans les appartements du gouverneur, plan dans la main, après la bataille perdue. La boucle se refermait, presque ironique.
— Et ce domestique, il t’a donné le moyen de le retrouver ?
— Il m’a donné ceci. Pierre tira de sa poche un croquis grossier, plié en quatre, le même style hâtif qu’il utilisait pour esquisser les rues. Déchiré, taché, mais utile. Les dimensions approximatives du souterrain, les supports qui marquaient des tournants, et une étoile là où il débouchait : un vieux moulin abandonné sur la rive droite, près de l’emplacement des fossés de l’Arsenal.
Alexandre prit le papier, le parcourant rapidement. Il connaissait le secteur. Une zone plus boisée que bâtie, des entrepôts en ruine, des ruelles mal famées que même les sans-culottes évitaient la nuit.
— Pourquoi me dire ça, Pierre ? Tu pourrais le vendre à bien des gens, maintenant que la Bastille est tombée. Les patriotes, la municipalité, les agents secrets.
Le garçon resta un instant silencieux. Ses yeux se plissèrent, plus dur que son âge.
— Je sais qui est Levasseur, dit Pierre. Je sais ce qu’il a fait. Il m’a frappé, il a lu mes notes, et il voulait du sang. Vous m’avez protégé. Vous m’avez montré que tous les hommes qui crient avec les canons ne font pas que crier. Je vous dois quelque chose, monsieur Renard. J’étais votre messager, et je vous remets maintenant ce message. La dette est payée.
Alexandre regarda le jeune homme. Il y avait une dignité étrange dans cette offre, une simplicité presque déconcertante. À une autre époque, dans une autre France, cet enfant aurait pu être son étudiant, lui demandant de l’aide pour une rédaction sur la Révolution.
— Je ne veux pas te devoir, reprit doucement Alexandre. Reste avec moi. Louise a disparu, je dois la retrouver, et j’aurai besoin de quelqu’un pour surveiller la ville, pour me rapporter les mouvements des hommes de Levasseur.
Pierre le dévisagea, une lueur d’espoir mêlé de méfiance dans le regard.
— Et je serai payé ?
— Tu seras plus en sécurité qu’avec un autre maitre. Et tu sauras que ce que tu fais, tu le fais dans un but plus important que ta bourse.
Une pause. Puis le garçon s’inclina légèrement, un geste de sincérité un peu maladroit, appris de la rue.
— Alors marché conclu, monsieur Renard.
Alexandre replia le croquis et le glissa contre son cœur. Ce tunnel était une issue, une ouverture que ses connaissances historiques ne connaissaient qu’approximativement. Il pouvait permettre de sortir de la ville, mais surtout d’y entrer discrètement, d’extraire quelqu’un de la zone la plus dangereuse de la capitale. Et si quelqu’un devait être extrait …
La pensée traversa son esprit comme un éclair, venue de nulle part : le sous-sol de la Bastille n’était pas un simple piège à soldats. On y avait enfermé des prisonniers politiques, parfois sans jugement, sur ordre du roi. Levasseur n’avait pas seulement orchestré une attaque : il contrôlait peut-être l’accès à ceux que la monarchie cachait encore.
— Pierre, dit-il en se redressant malgré la douleur, tu sais ce que tu as vu dans ce souterrain ? Des portes verrouillées, des cellules ?
Pierre fronça les sourcils, réfléchissant.
— Le domestique disait que le passage servait aussi aux gardiens pour faire sortir discrètement des prisonniers, quand ils voulaient éviter les regards. Il y avait une petite salle avec des anneaux de fer scellés dans le mur. J’ai vu une lumière briller dessous la porte quand on est passés. On entendait quelqu’un pleurer.
Alexandre retint son souffle. Les cellules du souterrain. Levasseur avait dû savoir que de telles choses existaient. Peut-être avait-il l’intention de s’en servir ; peut-être avait-il déjà un prisonnier à l’esprit, quelqu’un dont la disparition dans le chaos de la prise semblerait accidentelle. Quelqu’un qui détenait des secrets.
— Tu pourrais retrouver cette entrée de l’extérieur ? Le moulin abandonné serait-il accessible avant la tombée de la nuit ?
Pierre hocha la tête.
— Si vous voulez y entrer en plein jour, ce sera risqué. Mais maintenant, avec le vacarme et l’orgie de la fête qui commence, la rive droite est déserte. Tous les curieux sont allés voir la Bastille tomber.
Alexandre inspira l’air métallique du soir, goûtant encore la poudre sur sa langue. Il pensa à Louise, quelque part dans la foule ou dans un piège, au danger qu’elle courait. Mais il pensa aussi aux mots de Pierre : quelqu’un pleurait dans le souterrain. Un prisonnier vivant. Un témoin possible, une carte que Levasseur n’aurait pas vu venir.
— Alors ne perdons pas de temps, dit Alexandre en prenant la direction de la Seine. Pierre, tu me rends un grand service ce soir. Comptes-tu te venger de Levasseur ?
Le garçon serra la mâchoire, sa main effleurant sa blessure.
— Il paiera, monsieur Renard. Un jour, il paiera.
— Alors garde cette soif pour brûler en toi, mais ne la laisse pas décider à ta place. Le temps de sa chute viendra.
Ils s’enfoncèrent dans l’ombre des ruelles, loin des chants et des cris de la foule en liesse. Derrière eux, la Bastille fumait encore, ses pierres éventrées témoignant de la journée triomphale et tragique. Alexandre serrait le croquis sous son manteau. Trois heures encore avant la nuit complète. Trois heures pour trouver ce moulin, descendre dans le souterrain, et découvrir quel secret la monarchie avait abandonné aux rats et aux chaînes.
Et dans son esprit, une question plus sourde se posait, plus dangereuse que toutes les balles : si Levasseur avait réellement orchestré la chute de la forteresse, dans quel autre puits avait-il déjà glissé son pied ?
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