Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 27: The Spymaster's Gambit
Le moulin abandonné se dressait contre un ciel qui virait au cuivre. Ses ailes, privées de toile depuis des décennies, grinçaient comme des os dans le vent. Alexandre s'appuya contre le chambranle de la porte, une main pressée sur ses côtes. Chaque inspiration lui rappelait le recul du canon, cette douleur sourde qui lui mordait le flanc.
— C'est là, dit Pierre en indiquant une trappe à moitié dissimulée sous des sacs de grain pourri.
Le garçon avait parlé peu pendant la marche. Sa tête portait encore la trace du coup reçu — un pansement sombre, négligemment noué, qui lui donnait l'air d'un jeune bandit. Il souleva un sac, révéla un anneau de fer scellé dans le sol.
Alexandre s'accroupit, ignora le pincement dans sa poitrine. La trappe céda dans un gémissement de bois et de rouille. Un escalier étroit s'enfonçait dans l'obscurité, et de cette obscurité montait une odeur de terre, de moisi, et quelque chose d'autre — une odeur qu'Alexandre connaissait trop bien, pour l'avoir sentie dans les tranchées d'un autre siècle.
L'humidité de la prison.
— Tu es sûr ? demanda-t-il à Pierre.
— Le gardien qui me l'a montré disait qu'on pouvait passer sous le fossé sans être vu. Les cellules sont là — à moitié sous l'eau quand la Seine monte.
Alexandre sortit la carte fragmentaire qu'il avait trouvée dans le bureau du gouverneur. Elle ne correspondait qu'à une portion du tunnel, mais assez pour confirmer la direction. Tout là-bas, à l'ouest, le soleil couchant embrasait la ville. Les bruits de la fête — des chants, des coups de feu tirés en l'air — arrivaient par rafales.
Ils descendirent.
Le tunnel était bas, taillé dans la pierre de Paris, et l'eau stagnante leur monta bientôt aux chevilles. Pierre portait une lanterne qu'il avait volée — ou empruntée, peu importait — quelque part dans le tumulte de la journée. La flamme vacillait, projetait des ombres qui dansaient sur les murs suintants.
Ils avancèrent en silence. Alexandre comptait ses pas, comme il comptait ses souffrances, pour tenir la douleur à distance. Il pensait à Louise. Elle était quelque part là-haut, dans ce chaos — vivante, il le savait. Il aurait senti le contraire. C'était irrationnel, mais cette certitude le maintenait debout.
— Là, murmura soudain Pierre.
Il pointa la lanterne vers une alcôve creusée dans le mur nord, fermée par une grille de fer. Au-delà, une cellule à peine large d'un homme, où une forme était recroquevillée sur une couche de paille humide.
Alexandre s'approcha. Les barreaux étaient rongés de rouille, mais solides. Derrière eux, la prisonnière — car c'était une femme, il le voyait à la courbe de l'épaule et à la masse sombre de cheveux défaits — ne bougea pas.
— Vous êtes vivante ? demanda-t-il en français, doucement.
La forme remua. Le visage qui se tourna vers la lumière était jeune, pâle, creusé par des jours de famine. Les yeux — d'un bleu si pâle qu'ils semblaient laver tout le reste — s'ouvrirent en grand.
— Vous... n'êtes pas un gardien.
— Je suis quelqu'un qui cherche une sortie, pas un geôlier. Qui êtes-vous ?
Elle se redressa dans un cliquetis de chaînes. Une cheville entravée, une chaîne qui courait jusqu'au mur. Elle avait été belle — elle le serait encore, une fois nourrie et lavée, mais les os saillaient sous la peau.
— Camille. Camille de la Tour.
Le nom frappa Alexandre comme une pierre. Il avait vu ce nom — dans des documents, dans des notes qu'il avait compulsées dans cette vie et dans l'autre. La famille de la Tour, ennemie déclarée du duc d'Orléans, ralliée au parti conservateur, connue pour ses liens avec les banquiers suisses et les réseaux royalistes discrets.
La personne disparue, songea-t-il. La personne dont tout le monde parlait à mots couverts depuis des semaines.
— Vous me connaissez, dit-elle, lisant son silence.
— Je connais votre nom.
— Alors vous savez que je ne devrais pas être ici.
Pierre s'approcha de la grille, l'examina. — La serrure est simple. Je peux l'ouvrir.
— Fais-le vite, dit Alexandre.
Il y eut un grincement, un claquement. La porte s'ouvrit. Alexandre entra dans la cellule, s'accroupit devant Camille, examina la chaîne à sa cheville. Elle le regardait avec une intensité qui le mit mal à l'aise — un regard qui évaluait, mesurait.
— Vous êtes un agent du réseau de ma tante ? demanda-t-elle.
— Non.
— Un révolutionnaire, alors ? Un de ceux qui ont pris la Bastille aujourd'hui ?
— Les deux. Ou aucun. Selon l'heure.
Elle esquissa un sourire sans joie, qui s'effaça aussitôt. Il tira sur la chaîne — elle était fixée par un rivet grossier, presque pas de jeu.
— Il me faut un outil. Pierre ?
Le garçon fouilla ses poches, sortit un clou tordu, presque un poinçon. Alexandre le prit, travailla le rivet avec des gestes précis, les mâchoires serrées contre la douleur de ses côtes. La sueur coulait le long de sa tempe. Camille le regardait toujours.
— Pourquoi ? demanda-t-elle soudain.
— Pourquoi quoi ?
— Pourquoi me secourir ? Vous ne savez rien de moi. Vous pourriez me laisser ici, continuer votre route, et personne ne saurait jamais que vous m'avez trouvée.
Alexandre s'arrêta un instant, la regarda. Il pensa à Louise, quelque part dans ce chaos. À cette phrase qu'il se répétait depuis le premier jour — *on n'abandonne pas les gens*.
— Parce que je sais ce que c'est que d'être enfermé sans comprendre pourquoi.
Le rivet céda avec un bruit sec. La chaîne tomba. Camille massa sa cheville meurtrie, se releva avec difficulté.
— Vous avez fait une erreur, dit-elle doucement. J'allais vous remercier, vous laisser partir. Mais vous avez dit un mot qui me retient.
— Lequel ?
— Agent.
Alexandre sentit un froid qui n'avait rien à voir avec le tunnel.
— J'ai parlé du réseau de ma tante, poursuivit-elle. Vous n'avez pas réagi. Vous n'avez pas demandé de quoi il s'agissait. Vous n'avez pas feint l'ignorance. Vous saviez qu'un réseau existait, et que j'en faisais partie. Comment ?
— Les gens parlent.
— Ce réseau, personne n'en parle. C'est sa raison d'être.
Pierre les observait, la lanterne entre eux, la flamme dessinant des visages inquiets sur la pierre.
— Vous êtes un étranger, dit Camille lentement. Quelqu'un que rien ne rattache à ce pays. Et pourtant, vous parlez notre langue sans accent, vous connaissez nos noms, vous savez ce qui se passe dans des salons auxquels vous n'avez jamais été invité. Le seul homme capable de tout cela — le seul qui aurait pu vouloir me faire sortir sans demander d'explication — c'est un agent envoyé par Londres pour évaluer la situation. Est-ce vous ?
Alexandre hésita. Une seconde de trop.
— Je ne suis envoyé par personne.
— Alors vous êtes seul. Encore mieux.
Elle fit un pas vers lui. Dans la lumière dansante, son visage avait retrouvé quelque chose de la noblesse que la famine avait effacée.
— J'ai des informations. Des plans. Les noms de ceux qui financent la contre-révolution dans l'ombre, protégés par la confusion d'aujourd'hui. Si vous m'aidez à sortir de cette ville, ces informations sont à vous.
— Je ne veux pas de vos plans.
— Tout le monde veut des plans. Celui-ci vous dirait pourquoi un homme comme Levasseur s'agite autant pour contrôler une émeute de Parisiens affamés.
Le nom sonna comme un coup de cymbale dans le silence du tunnel. Alexandre se figea, Pierre aussi.
— Levasseur ? Tu le connais ? demanda le garçon.
— Il est le lien entre plusieurs mondes, dit Camille. Les banquiers suisses qui prêtent à tous les partis. Les chefs de milice que la cour paie pour semer le désordre. Et quelque chose d'autre encore — un réseau que même ma tante n'a jamais réussi à percer. Il cherche quelque chose. Ou quelqu'un. Mais il n'est pas mû par une idéologie. Il est mû par un nom.
— Quel nom ? demanda Alexandre.
Camille le regarda longuement, puis sourit d'une manière qui n'avait plus rien d'innocent.
— Votre nom, peut-être. Celui que vous portez déjà, et celui que vous ne portez plus.
Elle savait. Il le lut dans ses yeux — elle avait entendu Levasseur parler, ou quelqu'un d'autre, et elle avait fait le lien. L'étranger. L'homme qui n'appartenait pas à ce siècle. Les pièces du puzzle étaient toutes là, et Camille de la Tour, affamée, enchaînée, et morte de froid dans une cellule oubliée, venait de les assembler.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.