Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 28: The Skein of Truth
La nuit tombait sur le moulin abandonné comme un suaire. Pierre était resté en sentinelle près de la porte effondrée, son fusil en travers des genoux, tandis qu'Alexandre aidait Camille à s'asseoir contre le mur de pierre humide. Elle tremblait encore, moins de froid que de ce qu'elle venait de vivre dans les ténèbres du tunnel.
« Vous m'avez demandé pourquoi je vous ai fait confiance », dit-elle, les yeux fixés sur la flamme vacillante de la lanterne que Pierre avait allumée. « Ce n'était pas de la confiance. C'était un calcul. »
Alexandre s'accroupit devant elle, les côtes en feu. Chaque inspiration lui rappelait le recul du canon, la brèche dans la muraille, le sang sur les pavés. « Un calcul ?
— La tabatière. » Elle sortit l'objet de sa poche — la boîte d'argent au couvercle ouvragé qu'il avait reçue d'un vieil inconnu des semaines plus tôt, bien avant la Bastille. Elle la fit tourner entre ses doigts. « C'était un message. Un appel. »
Alexandre la regarda, le souffle court. « Le vieil homme. Dans la ruelle près du Pont Neuf. C'est lui qui me l'a donnée.
— Dorel. » Elle prononça le nom comme une bénédiction. « Il était de mon réseau. Un ancien domestique du Palais-Royal, congédié pour avoir trop entendu. Il avait pour mission de repérer les étrangers — les agents étrangers, les espions, les banquiers — quiconque pourrait avoir intérêt à déstabiliser la monarchie.
— Et il m'a pris pour un de ceux-là.
— Il vous a pris pour autre chose. » Camille le dévisagea, et dans la pénombre ses yeux semblaient presque noirs. « Un homme qui portait des vêtements mal ajustés mais des chaussures de qualité. Qui parlait français avec une précision trop scolaire. Qui regardait la ville avec les yeux d'un homme qui n'y était jamais venu mais qui savait des choses qu'il n'aurait pas dû savoir. »
Pierre s'agita. « Qu'est-ce que vous racontez ? »
Alexandre ne répondit pas. Il fixait Camille, sentant le sol se dérober sous lui d'une manière qui n'avait rien à voir avec le tunnel.
« Vous saviez que je passais devant le Palais-Royal à heure fixe, reprit-elle. Vous saviez que j'observais les allées et venues des courtisans comme une araignée au centre de sa toile. Dorel vous a vu trois jours avant de vous aborder. Il a compris que vous n'étiez pas un agent ordinaire. »
Elle marqua une pause.
« Il a compris que vous n'étiez pas de ce monde. »
Le silence qui suivit était suffocant. Alexandre entendait sa propre pulsation dans ses oreilles, un battement sourd et régulier comme le tambour d'une exécution.
« Qui êtes-vous, monsieur Renard ? » demanda Camille.
Il aurait dû mentir. C'était la chose prudente, la seule chose rationnelle. Mais il était fatigué, blessé, et les murs du moulin semblaient se refermer sur la journée la plus sanglante de sa vie.
« Vous ne me croiriez pas.
— J'ai passé trois jours dans une cellule sous la Bastille à entendre les rats ronger les chaînes des condamnés. » Sa voix était plate, dure. « Je croirai à peu près n'importe quoi. »
Alexandre prit une longue inspiration, et la douleur dans ses côtes le fit grimacer. « Je suis professeur. Dans une université. Mais pas ici. » Il chercha les mots, conscients qu'ils sonneraient comme une folie. « Pas dans ce siècle. »
Camille cligna des yeux. Une seule fois. Puis elle fit quelque chose qu'il n'avait pas prévu : elle sourit.
« Bien sûr. » Elle hocha la tête lentement. « Bien sûr que vous l'êtes. »
Pierre émit un son entre le rire et le juron. « Alexandre, qu'est-ce que c'est que cette comédie ?
— Elle me croit, dit Alexandre, plus à lui-même qu'à Pierre.
— Ce n'est pas une question de croire. » Camille se redressa, une étincelle d'énergie revenue dans son regard. « Depuis des mois, des choses étranges se produisent à Paris. Des bruits sur une machine qui calcule plus vite que l'homme. Des écrits anonymes qui décrivent des inventions impossibles, des machines volantes, des armes qui tireraient sans poudre. » Elle marqua une pause. « Et puis vous. Un homme au langage moderne qui parle de concepts que personne n'emploie — des « droits civiques », une « assemblée constituante », une « république ». Dorel vous a entendu débattre dans un café près des Halles. Il m'a dit : « Cette homme-là n'explique pas le passé. Il décrit un futur qu'il a déjà vu. » »
Alexandre resta figé. Il ne se souvenait pas d'avoir débattu dans un café. Les premières semaines, confuses, désorientées, étaient un brouillard de peur et d'instinct de survie.
« Vous avez cherché des agents étrangers, dit-il lentement. Mais vous cherchiez autre chose. Quelqu'un qui vient d'ailleurs.
— Je cherchais quelqu'un capable de comprendre l'ampleur de ce que Levasseur est en train de faire. » Sa voix se durcit. « Ce que je vous ai dit dans le tunnel n'était qu'une partie de la vérité. Levasseur n'est pas un petit révolutionnaire zélé. Il sert un réseau plus vaste — une société de financiers et d'aristocrates déchus qui misent sur la chute de la monarchie pour racheter les dettes du royaume à vil prix. Vous comprenez ? Ils veulent la révolution comme on veut une moisson. Ils la laisseront brûler tout ce qui l'entoure, pourvu qu'eux récoltent les terres.
— Et que viennent chercher ces gens ? » demanda Pierre. « Si tout est une question d'argent, de dettes, de terres... »
Camille hésita. Elle regarda la tabatière dans sa main, puis la tendit à Alexandre.
« Ils cherchent une personne. Une femme. » Elle marqua une pause. « Louise de Montfort. »
Alexandre sentit le sol se dérober à nouveau. « Louise ?
— Vous la connaissez. » Ce n'était pas une question. « C'est pour cela que Dorel vous a choisi. Nous avons appris que Levasseur la fait surveiller depuis des semaines. Nous avons appris qu'il détient quelque chose contre elle — une lettre, preuve de ses liens avec des émigrés. Et nous avons compris que les financiers de son réseau ont payé très cher pour la trouver, elle, pas pour la tuer. Pour l'utiliser. »
« L'utiliser pour quoi ? »
Camille hésita. « Louise de Montfort n'est pas seulement une noble. Elle est la nièce de Jacques Necker, le ministre destitué. Mais aussi... » Elle baissa la voix, comme si les murs pouvaient écouter. « Elle est la fille naturelle de Monsieur de La Fayette. Le général. Celui que tout Paris courtise. »
Le silence retomba. Alexandre sentait la fatigue, la douleur et la révélation se mêler en un nœud si serré qu'il pouvait à peine respirer. La Fayette. Le héros de l'indépendance américaine, l'homme qui dans quelques heures serait nommé commandant de la Garde nationale, dont la popularité et le prestige pourraient orienter tout le cours de la Révolution.
Et Louise était sa fille. Et Levasseur la tenait.
« Vous ne me l'avez pas dit plus tôt. » Sa voix était venue, plus dure qu'il ne l'avait voulu.
« Je ne pouvais pas savoir qui vous étiez vraiment. » Camille le regarda sans ciller. « Et vous, monsieur Renard — ou qui que vous soyez — vous ne m'avez pas dit que vous étiez lié à elle. Nous nous sommes mutuellement sondés. C'est le jeu. »
Pierre se leva, le fusil au poing. « On n'a pas le temps pour les jeux. Si ce que vous dites est vrai, Levasseur va avoir des hommes partout à la recherche de cette femme. Et il saura bientôt que vous avez disparu du moulin. »
Alexandre se redressa, malgré la protestation de ses côtes. Une certitude venait de naître en lui, aussi brutale qu'une lame.
« Alors nous n'allons pas fuir Paris. Nous allons trouver Louise avant lui. »
Camille plissa les yeux. « Vous ne savez pas où elle est.
— Non. » Il sortit de sa poche le fragment de carte qu'il avait trouvé dans les appartements du gouverneur de la Bastille — une portion de l'ouest de Paris, avec un quartier marqué d'une croix. « Mais j'ai une idée. »
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