Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 30: The Dagger of Innocence
La douleur dans ses côtes lui arracha un gémissement à chaque pas, mais Alexandre ne ralentit pas. La ruelle étroite sentait l'égout et le sang séché. Camille marchait devant, Pierre fermait la marche, le mousquet encore chaud contre son épaule.
— Là, souffla Camille en désignant une porte basse derrière un tas de fumier.
— L'auberge du Cheval Noir, murmura Pierre. Le Comité de surveillance y tient ses réunions improvisées. Ce n'est pas un lieu sûr.
— C'est le dernier endroit où ils nous chercheront, répondit Camille.
Alexandre hésita. La fièvre commençait à brouiller ses pensées. Ses doigts engourdis touchèrent la poche où le fragment de carte froissé renfermait encore la promesse d'une fuite impossible.
— Nous avons besoin de repos, dit-il. Une heure. Puis on reprend la route.
La salle de l'auberge était sombre, enfumée. Des hommes en bonnets phrygiens jouaient aux cartes autour de chandelles grésillantes. Le propriétaire, un colosse chauve, les toisa puis les conduisit à une table en retrait. Alexandre s'assit dos au mur, comme il l'avait appris dans un autre siècle, dans un autre pays où la survie obéissait aux mêmes règles.
Gitane apporta trois bols de vin chaud. Camille releva son capuchon, révélant des cernes profonds sous ses yeux noirs. Elle étudiait Alexandre avec une intensité qui le mettait mal à l'aise.
— Vous devriez dormir, dit-elle. Le chemin vers Calais sera long.
— Est-ce que Louise est à Calais ? demanda Alexandre.
Camille but une gorgée sans répondre.
— Vous savez où elle est, insista-t-il. Vous l'avez toujours su.
— J'ai offert mon réseau en échange d'un passage sûr. Pas un chantage sentimental.
Un éclat de rire éclata à l'autre bout de la salle. Un homme en veste de cuir racontait l'assaut de la Bastille en exagérant les nombres de morts. Alexandre détourna le regard.
C'est alors que la porte s'ouvrit.
Il reconnut l'homme immédiatement. Le manteau brun, la joue balafrée, le regard froid qui parcourait la salle comme une lame. Le même espion qui l'avait vu chez le comte de Broglie, trois semaines plus tôt — quand Alexandre se faisait appeler le secrétaire américain auprès du cabinet royal.
L'espion ne le cherchait pas. Il se dirigeait vers le fond de la salle, vers un groupe d'hommes en écharpes tricolores qui discutaient en chuchotant. Des membres du Comité de surveillance, probablement.
Alexandre se leva. La douleur dans sa poitrine lui coupa le souffle, mais il fallait sortir avant que l'espion ne se retourne.
— Ne bougez pas, murmura Camille.
— Je connais cet homme.
— C'est Forbin. Un agent royaliste retourné, qui a offert ses services au Comité pour sauver sa tête. S'il vous voit...
— Il m'a vu.
Le regard de Forbin venait de croiser le sien. Une lueur de reconnaissance traversa ses yeux, suivie d'un éclat triomphal. Il se tourna vers les hommes en écharpes et parla rapidement, en désignant Alexandre du menton.
Pierre jura entre ses dents.
— Par ici. Il y a une issue par la cuisine.
Ils n'eurent pas le temps. Une douzaine d'hommes en armes bloquèrent l'entrée de la salle, fusils levés. L'aubergiste se baissa sous le comptoir.
— Vous êtes Alexandre Renard ! cria Forbin depuis le fond. Ou plutôt Alex Carter, professeur anglais venu semer le trouble !
Alexandre chercha une issue. La fenêtre était trop étroite. Les escaliers menaient à l'étage, dont il ne connaissait pas la topologie. Et ses côtes cassées l'empêchaient de se battre avec l'aisance qui lui avait sauvé la vie à plusieurs reprises.
Camille s'était figée, le visage pâle comme la lune à travers les vitres sales.
— Je ne peux pas être prise ici, dit-elle d'une voix étranglée.
Pierre sortit son couteau, mais Alexandre posa une main sur son bras.
— Non. Pas avec eux armés.
Forbin s'approcha, la main posée sur la crosse d'un pistolet.
— Messieurs, je vous présente le prétendu secrétaire américain qui a infiltré les salons royalistes. Le professeur qui prétendait étudier les Lumières tout en délivrant les contre-révolutionnaires de Paris.
— Est-ce vrai ? demanda un homme en bonnet rouge, la voix lourde de suspicion.
Alexandre les regarda. La foule, les visages fermés, le reflet des canons de fusils. Il pensa à la Bastille, à la tête du garde suisse plantée sur une pique, à Louise quelque part entre les mains des royalistes.
Si Camille était arrêtée, son réseau s'effondrait. Et avec lui, la seule chance de retrouver Louise vivante.
— Ces mensonges ne tiennent pas, dit-il lentement. Je suis Français. Je suis né à Lyon.
Les hommes échangèrent des regards. Forbin ricana.
— Alors pourquoi les lettres que j'ai volées dans votre chambre portent-elles un sceau anglais avec l'inscription « Alex Carter » ? Pourquoi un de vos compatriotes, détenu au fort de l'Est, a-t-il confirmé votre présence à Londres il y a trois ans ?
Alexandre sentit le piège se refermer. Le détenu au fort de l'Est — c'était donc ça ? La cellule le long du tunnel ? Le prisonnier dont Pierre avait parlé ?
Camille laissait échapper un souffle coupé.
— Vous êtes anglais, murmura-t-elle. Vous me l'aviez dit. L'Amérique...
— L'Amérique n'existe pas, monsieur, cria Forbin en s'adressant aux membres du Comité. C'est une histoire inventée. Ce professeur vient de Londres, où il enseignait à l'université d'Oxford comme précepteur de jeunes nobles.
Un homme en bonnet tricoté saisit Alexandre par le manteau et le poussa violemment contre le mur. La douleur lui fit voir des étoiles.
— Anglais ou pas, ce qui compte, c'est votre allégeance, dit-il. Alors, qui êtes-vous, monsieur Renard ? Un patriote ? Ou un espion royaliste envoyé pour semer la confusion chez les braves gens de Paris ?
Pierre fit un mouvement, mais deux hommes le ceinturèrent, le plaquant au sol. Camille recula contre le mur, les yeux écarquillés.
Alexandre prit une dernière inspiration malgré la douleur qui lui broyait la cage thoracique.
— Je n'ai pas d'allégeance à la Couronne anglaise. Ni à la royauté française. J'ai servi la Révolution. Je le jure sur la Bastille.
Un silence pesant s'abattit sur la salle. L'homme en bonnet tricoté plissa les yeux.
— Alors vous pouvez le dire devant le tribunal populaire. Et le tribunal décidera qui vous êtes vraiment.
Forbin remit son pistolet dans sa ceinture en souriant.
— Le tribunal, oui. Le peuple de Paris jugera l'espion anglais.
Des mains brutales le saisirent, le firent pivoter, lui attachèrent les poignets derrière le dos avec une corde rugueuse. Il vit Camille, un rempart de regards hostiles entre eux, et comprit que ce serait la dernière fois qu'il la voyait libre.
Pierre criait, mais ses cris se noyaient dans le tumulte.
Alexandre sentit la fatigue l'engloutir tandis qu'on le traînait vers la porte. Et une pensée le suivit, rageuse, dans le froid de la nuit — si le tribunal le condamnait, Louise n'aurait plus personne pour la sauver.
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