Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 31: The Verdict of a Crowd
La salle empestait la sueur, le vin aigre et la poudre. On avait installé le tribunal dans l'ancien réfectoire des Cordeliers, et la foule qui débordait par les fenêtres ouvertes tenait lieu de jurisprudence. Alexandre, les poignets liés dans le dos, se tenait devant une table de chêne où siégeaient trois hommes aux mines patibulaires. Leurs écharpes tricolores étaient de travers, comme leur justice.
Forbin se tenait à la droite du président, les bras croisés, un sourire de satisfaction gravé sur son visage étroit. Il avait parlé pendant dix minutes, détaillant les mensonges d'Alexandre — sa fausse qualité de secrétaire américain, son accent anglais, ses allées et venues suspectes entre les quartiers rebelles et les salons royalistes. Chaque mot tombait dans l'oreille de la foule comme une braise dans de la paille sèche.
«— Il a combattu avec nous ! lança une voix dans l'assistance. Je l'ai vu près de la Bastille, il tenait un fusil !»
Le président, un homme gras nommé Duplay, leva une main molle pour réclamer le silence.
«— La bravoure au combat n'excuse pas la trahison, gronda-t-il en se tournant vers Alexandre. Qu'avez-vous à répondre, monsieur le faux secrétaire ?
Alexandre sentit ses côtes lui lancer une décharge douloureuse quand il redressa les épaules. Le sang avait séché sur sa chemise, tachant le tissu d'un brun rougeâtre. Dans sa tête, il passait en revue les faits : il ne pouvait pas révéler la vérité — personne ne croirait à l'histoire d'un professeur du vingt-et-unième siècle tombé dans la révolution française. Mais il ne pouvait pas non plus plaider l'innocence totale.
«— Je suis venu à Paris pour des raisons personnelles, dit-il d'une voix ferme. J'ai été pris dans la tourmente du quatorze juillet comme vous tous. J'ai choisi le camp du peuple parce que c'était le bon camp, pas par calcul.
— Par calcul, vous avez fréquenté des nobles, répliqua Forbin en s'avançant. La citoyenne Camille de la Tour, n'est-ce pas ? Une royaliste notoire. Vous l'avez escortée dans les rues de Paris, vous avez pactisé avec elle pour faire évader des contre-révolutionnaires.
La foule gronda. Alexandre chercha le visage de Pierre dans l'assistance, mais ne le trouva pas. Camille non plus, d'ailleurs. Il était seul.
«— La citoyenne de la Tour m'a été présentée comme une prisonnière de la Bastille, répondit-il. Je l'ai libérée du même donjon que nous venions de prendre, au nom de la liberté. Si c'est un crime d'avoir porté secours à une captive, alors vous condamnez trop de monde.
Cette repartie lui valut quelques rires, mais le président frappa la table.
«— Ne jouez pas sur les mots avec nous, l'Anglais ! On vous a vu quitter la Bastille par des passages secrets, avec une arme à la main. Où sont vos papiers ? Vos lettres de créance ?»
Alexandre hésita une seconde. Papier d'identité — un concept qu'il maîtrisait parfaitement comme professeur, mais dont il manquait totalement en 1789. Le silence se fit pesant.
«— Perdus, dit-il enfin. Dans la confusion des combats.
— Perdus ! s'exclama Forbin avec un grand geste théâtral. Perdus comme votre nationalité, perdus comme votre honnêteté ! Ce n'est pas un secrétaire américain que nous avons là, citoyens, mais un espion anglais venu saboter nos efforts !»
Cette fois, la foule s'embrasa. Des cris de « À la lanterne ! » fusèrent entre les tables et contre les murs. Alexandre sentit la peur monter, froide et lucide, logée dans la gorge. Il avait étudié les tribunaux révolutionnaires, la psychologie des foules, l'effet de meute — mais cette fois, il était l'objet de l'étude, et sa vie en dépendait.
Le président Duplay se leva, agitant une clochette qui ne fit qu'ajouter au tintamarre.
«— Silence ! Le tribunal délibère !»
Les trois hommes se penchèrent l'un vers l'autre, leurs chapeaux presque collés. La foule se tut peu à peu, un bruissement d'attente remplaçant les clameurs. Alexandre observa leurs visages : Duplay semblait indécis, un des assesseurs — un ancien clerc de notaire au nez busqué — semblait convaincu de la culpabilité, le troisième restait impénétrable.
C'est à ce moment que la porte s'ouvrit.
Elle entra comme si la salle lui appartenait, vêtue d'une robe de lainage sobre, les cheveux tirés en arrière, le menton haut. Camille de la Tour n'avait plus rien de la prisonnière dépenaillée qu'Alexandre avait tirée des cachots. Elle était suivie de deux hommes en blouse d'ouvrier, des visages fermés qui prirent position près des portes latérales, les mains sur leurs ceintures.
«— Camille ! cria quelqu'un. C'est elle, la princesse !»
Mais Camille ne regardait personne d'autre que le tribunal. Elle s'arrêta à deux pas de la table des juges et déposa sur celle-ci un rouleau de papier jauni.
«— Citoyens juges, dit-elle d'une voix claire qui portait jusqu'au fond de la salle, je viens témoigner dans cette affaire.
Duplay la toisa avec méfiance.
«— Vous êtes cette… citoyenne de la Tour dont le traître prétend avoir assuré la liberté. Ce témoignage risque d'être bref : vous êtes autant suspecte que lui.
— Précisément, répondit Camille sans se démonter. On accuse l'homme qui me tient devant vous d'avoir pactisé avec une ennemie du peuple. Mais c'est sa conduite envers moi qui prouve son attachement à la cause de la liberté. Il pouvait me laisser mourir dans ce cachot où les aristocrates m'avaient jetée pour avoir refusé de trahir les miens. Au lieu de cela, il m'a libérée, soignée, protégée — au péril de sa vie et alors que sa propre blessure le faisait souffrir.»
La foule murmura. Alexandre osa un regard vers Camille — elle avait dit « les miens », sans préciser. Le terrain était glissant.
«— Et ce rouleau ? demanda Duplay en le saisissant.
— Un extrait des comptes de la liste civile, dit Camille. Des preuves de corruption des officiers du roi pour déstabiliser l'Assemblée. L'homme que vous jugez a risqué sa vie pour obtenir ces documents. Non pas pour les vendre, non pas pour les donner aux royalistes, mais pour les remettre au peuple.»
Un silence habité s'installa. La foule retenait son souffle, suspendue entre la haine et l'espoir. Alexandre vit Duplay parcourir le document, ses yeux s'arrêtant sur les signatures et les montants.
C'est alors qu'une nouvelle voix, jeune et vibrante comme une lame, déchira l'assemblée.
«— Citoyens ! Permettez-moi de parler pour cet homme !»
Un grand échalas s'était levé au troisième rang, les vêtements en désordre, des feuilles volantes serrées sous le bras. Ses cheveux bruns rebelles encadraient un visage éclairé d'une flamme intérieure. Alexandre le reconnut immédiatement — non pas pour l'avoir rencontré, mais pour l'avoir décrit cent fois dans ses cours : le tribun, le journaliste à la phrase brûlante, celui qui avait harangué la foule au Palais-Royal avant la chute de la Bastille.
Camille Desmoulins.
«— Je sais qui est cet homme ! cria-t-il en grimpant sur un banc pour dominer l'assistance. Je l'ai vu au pont de la Bastille, le quatorze juillet, le fusil à la main, quand les balles des Suisses sifflaient autour de nos têtes. Je l'ai vu tirer un blessé de la ligne de feu, l'épaule déchirée, sans une plainte. Cet homme-là n'est pas un espion anglais — c'est un soldat de la liberté, quelle que soit sa nation !»
La salle explosa en acclamations. Des poings se levèrent, des chapeaux voltigèrent dans l'air. Alexandre sentit son cœur battre plus fort, non de peur, mais de gratitude.
«— Taisez-vous ! hurla Forbin en tentant d'attirer l'attention du tribunal. Vous écoutez un démagogue, vous vous laissez bercer par les éloges ! L'espion est plus dangereux encore quand il est loué par un tribun !»
Mais la foule avait choisi. Desmoulins sauta de son banc et fit face au tribunal, les mains ouvertes.
«— Je ne demande pas l'acquittement complet, citoyens juges. Je demande la clémence pour un homme qui a prouvé sa valeur par le sang. Qu'on le bannisse de Paris, qu'on le renvoie hors de nos murs, s'il le faut — mais qu'on ne lui fasse pas subir la lanterne sans preuve certaine !»
Le président Duplay leva la main. La salle se tut de nouveau, dans un froissement de vêtements et un piétinement impatient.
«— La séance est suspendue pour délibération. Foulez la salle !»
La foule protesta, mais commença à évacuer en traînant les pieds. Desmoulins fendit le courant pour rejoindre Alexandre. Il lui saisit le bras, un geste de complicité fraternelle.
«— Vous ne me connaissez pas, dit-il à voix basse. Mais je vous ai vu ce jour-là, près du pont-levis. Vous étiez le seul à tenir quand tous reculaient. Ça, je n'oublie pas.
— Je vous remercie, répondit Alexandre. Vous parlez très bien.
Desmoulins rit — un rire jeune, presque enfantin.
«— La France a besoin de mots, monsieur. Et elle a besoin d'hommes qui savent tenir un fusil. Ne les décevez pas.»
Il tourna les talons et disparut dans le flux des sortants. Forbin passa près d'Alexandre, les lèvres pincées, et lui glissa à l'oreille :
«— Profitez de votre chance, l'Anglais. Les langues de ces tribuns ne valent que tant que la foule est de leur côté. Et les foules, ça change d'avis.»
Camille s'approcha, tenant toujours le rouleau serré contre sa poitrine.
«— Ça va ?»
Alexandre hocha la tête, les mâchoires serrées. Ses côtes lui faisaient horreur — c'était devenu une tempête constante, intermittente, qui lui coupait le souffle à chaque mouvement brusque.
«— Je vous dois la vie, dit-il à Camille. Deux fois.
— Vous me la devez peut-être trois. Ce rouleau est authentique, mais il n'est pas l'œuvre de mon réseau — il vient d'un intermédiaire qui cherchait à vous aider. Un homme avec un visage de vieux soldat et une boîte à tabac sculptée.»
Alexandre sentit un frisson — le vieil homme du début de tout, celui qui lui avait remis la tabatière qui l'avait conduit jusqu'ici. L'homme continuait de se manifester à travers les mailles du hasard, comme un fantôme qui guidait ses pas.
«— Vous connaissez son nom ?
— Non. Il ne se dévoile qu'aux moments précis. Et il a raison : il est plus utile vivant que mort. Vous comprenez cela, vous qui êtes passé si près de la fin.»
Le président Duplay sortit du réduit où il était retiré, un papier à la main. La salle, remplie à nouveau, se tut d'un coup.
«— Le tribunal a délibéré, annonça Duplay d'une voix de fausset. Il est établi que le prévenu, qui se déclare Alexandre Renard, n'a pas fourni de preuves suffisantes de sa qualité d'Américain ni d'autres documents d'identité. Toutefois, les témoignages de sa conduite au combat et les pièces apportées par la citoyenne de la Tour plaident en sa faveur.»
La foule gronda d'impatience.
«— Le prévenu est condamné à l'exil, reprit Duplay. Il sera conduit hors des barrières de Paris avant le coucher du soleil, sous peine de mort s'il est trouvé dans la ville après cette heure.
Des acclamations mêlées de murmures de déception traversèrent la salle. Certains criaient « Vive la justice ! » tandis que d'autres, peut-être déçus de voir la fête privée de sa pendaison, grognaient contre la clémence.
Alexandre ferma les yeux une seconde, laissant la nouvelle s'installer. Exilé. Hors de Paris. À l'aube du changement qu'il était venu étudier — et peut-être influencer. Il n'était pas autorisé à en être témoin.
Il se tourna vers Camille, dont le regard était opalescent, indéchiffrable.
«— Le soleil est encore haut, dit-elle à voix basse. Mais les heures vont filer plus vite que vous ne le croyez. Avez-vous un plan ?
— Louise, dit Alexandre en sentant ses côtes protester. Elle est toujours là-bas, prisonnière quelque part. Je ne peux pas l'abandonner.»
Camille posa une main sur son bras.
«— Nous avons jusqu'au soir. Venez. J'ai une idée sur la façon de la retrouver. Mais il faut être rapide — et silencieux.»
Alexandre suivit, une fois encore, la femme qu'il avait libérée d'une chaîne pour qu'elle devienne son médecin, son juge, et maintenant sa complice. À la porte, il jeta un regard en arrière : Desmoulins écrivait fébrilement dans un carnet, la plume crachant de l'encre, et Forbin regardait Alexandre filer, les bras serrés, le visage fermé comme un piège qui attend sa proie.
La rue était déjà pleine d'ombre. Le soleil de l'après-midi déclinait à l'horizon, et le compte à rebours avait commencé.
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