Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 32: The Wings of an Angel
La pluie s'était arrêtée, mais Paris restait une mare de boue et de peur. Alexandre serra le poignet de Camille de la Tour comme on s'accroche à une bouée, et ils glissèrent le long des ruelles qui descendaient vers la Seine, évitant les patrouilles qui rentraient des barricades. Pierre les suivait à trois pas, le regard fouineur, la main sur la lame cachée sous sa veste de cuir.
— On ne va pas loin comme ça, souffla Alexandre. Tu as dit que tu voulais quitter Paris. Je connais un chemin qui sort de la ville sans passer par les portes. Mais avant ça, il y a quelque chose que je dois faire.
Camille s'arrêta net, les yeux plissés dans la lumière orangée d'un réverbère qui se reflétait sur les pavés mouillés.
— Vous me prenez pour une naïve, monsieur Renard. Vous avez été jugé, vous êtes banni avant la nuit. Et vous voulez vous arrêter en route pour une « chose à faire » ?
— Vous m'avez dit que vous connaissiez les réseaux royalistes. Que vous aviez des oreilles dans les salons. Alors vous savez ce qui se trame contre Lafayette.
Elle soutint son regard une seconde, puis laissa échapper un rire sans joie.
— Lafayette. Le héros des deux mondes. Vous voulez sauver un général qui n'a pas encore décidé s'il embrasse la Nation ou s'il la poignarde dans le dos.
— S'il meurt aujourd'hui, la répression sera sanglante. Des quartiers entiers seront rasés. Des milliers de morts. Et la révolution mourra avec lui. Je n'ai pas traversé le temps pour voir ça.
Camille mordit sa lèvre inférieure. Pierre s'approcha, jeta un œil au bout de la ruelle.
— On parle fort dans une rue déserte, c'est une façon de mourir. Il y a un entrepôt abandonné à deux cents pas, au bord du fleuve. On se cache là et tu m'expliques tout, messire Renard.
Ils se glissèrent dans le bâtiment par une porte à moitié arrachée. L'odeur de poisson séché et de moisissure les enveloppa. Des filets de pêche pendaient du plafond comme des toiles d'araignées géantes. Alexandre s'adossa à une poutre, la douleur à l'épaule revenant à chaque mouvement.
— Écoutez-moi, dit-il en reprenant son souffle. Le tunnel sous la Bastille. Il ne sort pas seulement dans les caves du fort de l'Est. Il y a un embranchement qui rejoint une maison près du couvent des Capucines. Ce passage peut vous faire sortir de Paris sans être vue.
Camille le détailla des pieds à la tête, cherchant autre chose que les mots.
— Et l'assassinat de Lafayette ? Vous m'avez dit que vous aviez besoin de moi pour ça.
— J'ai besoin de vous pour confirmer ce que je soupçonne. Le réseau royaliste veut frapper demain. Il a trouvé un homme prêt à tout, un homme qui laisse tomber de la cire rouge sur ses talons.
— L'homme au talon rouge, murmura Camille. Il est à Paris depuis trois semaines. Il vient de Bruxelles, où il a déjà tué deux diplomates français. On l'appelle le Bourreau du Nord.
Pierre cessa de frotter ses mains pour les réchauffer.
— Un Bourreau du Nord qui traîne dans nos rues ? Et personne n'a pensé à lui casser les jambes ?
— Il est intouchable, reprit Camille. Il opère pour le compte du comte d'Artois, mais son vrai maître est plus haut encore. Le cercle le plus proche de la reine. Marie-Antoinette elle-même ne sait pas tout, mais elle ferme les yeux sur ce qui peut sauver le trône.
Alexandre frotta son visage, sentant la barbe de trois jours crisser sous ses doigts.
— Demain, Lafayette doit passer en revue les gardes nationales devant l'hôtel de ville. Le Bourreau du Nord va profiter de la foule.
— Comment le savez-vous ? demanda Camille, la voix soudain plus dure.
— Parce que c'est ce que je ferais à sa place, et que j'ai lu assez de documents d'archives pour connaître la suite de l'histoire. Si Lafayette meurt, le roi reprend la main, les troupes entrent dans Paris, et la révolution est noyée dans le sang avant la fin de l'été.
Un silence s'installa. Seul le clapotis de la Seine contre les pilotis de l'entrepôt venait le trouer. Pierre se gratta le menton.
— Et nous, dans tout ça ? On est bannis, recherchés, et tu veux qu'on arrête le Bourreau du Nord ?
— Pas « nous », Pierre. Toi, tu vas rester avec Camille. Tu la fais sortir par le tunnel. Je m'occupe de l'assassin.
Camille fit un pas vers lui, les poings serrés.
— Vous êtes un imbécile. Vous venez d'être épargné par miracle, et vous voulez vous jeter dans la gueule du loup avec une épaule en bouillie ?
— Ce n'est pas une question de choix. C'est une question d'angle.
Alexandre fouilla dans sa poche et en sortit la montre qui avait appartenu à Louise. Il en caressa le fermoir. Puis il releva les yeux.
— L'assassin ne me connaît pas, ou plutôt, il connaît une version de moi : celle d'Alex Carter, secrétaire américain, vendu aux Anglais. Utile. Un homme qu'on peut utiliser contre les révolutionnaires.
Camille plissa les yeux.
— Vous voulez vous faire passer pour un espion à la solde de l'Angleterre ?
— Exactement. Le Bourreau du Nord a besoin d'un contact à Paris, quelqu'un qui connaît les mouvements de Lafayette. Je vais lui offrir mes services. Je lui donnerai un faux itinéraire, et je le conduirai dans un piège.
Pierre secoua la tête en riant.
— Vous êtes le pire menteur que j'aie jamais vu, messire Renard. Vous avez un visage qui crie la vérité à chaque fois qu'il ouvre la bouche. Et il veut jouer au traître.
— C'est pour ça que j'ai besoin de vous, Camille. Vous, vous savez mentir mieux que quiconque. Vous m'avez berné pendant des semaines. Il faut que vous me disiez comment convaincre un homme qui a passé sa vie à débusquer les traîtres.
Camille le regarda longuement. Quelque chose passa dans ses yeux, un mélange d'admiration et de pitié.
— Un bon mensonge, dit-elle lentement, se nourrit de la haine de celui qui écoute. Le Bourreau du Nord déteste la révolution. Mais il déteste encore davantage les aristocrates qui ont fui sans se battre. Si vous voulez qu'il vous croie, offrez-lui ce qu'il ne peut pas acheter : la certitude que vous êtes aussi méprisable que lui.
Elle sortit de son corsage un papier plié, scellé de cire noire.
— Tenez. C'est la liste des membres du cercle royaliste de Paris. Certains noms sont des agents doubles à la solde de l'Angleterre. Vous n'aurez qu'à en réciter trois à l'assassin pour qu'il vous prenne au sérieux.
Alexandre prit le papier, mais avant qu'il ne puisse le remercier, Camille saisit son poignet.
— Mais si vous allez voir cet homme, vous devez savoir une chose. Le Bourreau du Nord n'est pas seul. Il n'opère jamais seul. Il travaille avec un complice, un homme en France que vous connaissez déjà.
— Qui ?
Camille détacha ses doigts un à un et recula vers la porte.
— Le vieil homme au snuffbox. Celui qui vous a donné la boîte dans la rue. Vous pensiez qu'il faisait partie de mon réseau. C'était une supposition pratique. Mais ce vieil homme, Alexandre Renard, ce vieil homme est le bras droit du Bourreau du Nord. Vous allez vers un piège qui se referme déjà. Et moi, je vous regarderai tomber d'ici, si Dieu le veut.
Elle disparut dans la nuit, et Pierre jura dans sa barbe avant de la suivre, laissant Alexandre seul avec le papier scellé dans la main, le bruit du fleuve comme un écho de son propre cœur qui s'emballait.
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