Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 34: The Countdown of Thirteen
La nuit était tombée sur Paris comme un couvercle de plomb. Alexandre s’accroupit dans l’ombre d’une porte cochère, rue Saint-Honoré, et pressa son mouchoir contre sa blessure au flanc. La douleur lançait à chaque respiration, mais il n’avait pas le temps de s’y attarder. Le rendez-vous avec Camille de la Tour était pour minuit, près du Pont-Neuf. Il avait deux heures, et une moitié de la ville entre lui et la possibilité de sauver Lafayette.
Il se déplaça par les ruelles, évitant les patrouilles, son manteau relevé sur son visage. Son esprit tournait comme un rouage fou : la liste, l’assassinat politique déguisé en scandale de corruption, le vieil homme au tabatière — le père de l’homme au talon rouge. Trop de fils, trop peu de temps.
Au détour de la rue de la Ferronnerie, une silhouette familière l’attendait, adossée au mur humide — Camille, les yeux brillants de fièvre et de défi. Elle tenait Pierre par le bras comme on tient un chien rétif.
— Vous êtes en retard, monsieur l’Américain, dit-elle à voix basse.
— J’ai été retenu par des hommes qui voulaient ma mort, répondit-il. Vous êtes venue seule ?
— Pierre m’a accompagnée, mais il n’est plus d’humeur à servir vos desseins. Il sait que vous vous servez de nous.
Pierre cracha dans la rigole. — Si je reste, c’est pour elle, pas pour vous. Dites ce que vous avez à dire, puis décidez.
Alexandre regarda Camille. — La tentative contre Lafayette n’est pas un assassinat direct. Ils veulent déposer une fausse preuve de corruption : une liste de noms, de sommes, une apparence de trahison. Il serait dénoncé comme agent anglais devant le Comité de salut. Vous connaissez ces noms. Vous pourriez témoigner.
Camille secoua la tête lentement. — Si je témoigne, je signe ma mort. Mon protecteur — celui qui paie mes dettes et me cache — est lié aux royalistes. Me lever contre eux, c’est me lever contre ma seule chance de survie.
— Et si Lafayette tombe, qu’est-ce que votre survie pèse ? La révolution s’effondrera dans le sang, et vous avec.
Un long silence, troué par le grincement d’un réverbère.
— Et où est Louise ? demanda Camille de la Tour. Vous parliez de la sauver, il y a une heure. Maintenant vous ne parlez que de Lafayette.
Alexandre ferma les yeux une seconde. Louise. Elle était quelque part, retenue par ceux qui espéraient l’utiliser contre lui. Peut-être comme monnaie d’échange pour la liste. Peut-être déjà morte dans une cave. Il refusait de l’envisager.
— Louise est le moyen de les démasquer, dit-il. Si elle détient le fragment de la liste que son mari avait caché avant d’être tué…
— Son mari ? coupa Pierre. Vous ne m’aviez pas dit qu’elle était mariée.
— Elle l’était. Je ne savais pas qu’il était important. Le vieux — le père de l’homme au talon rouge — souhaitait que je lui porte la tabatière. C’était un test. Pour me lier. Mais Louise connaissait la valeur du document que possédait son mari. C’est pourquoi elle est enlevée.
Camille de la Tour plissa les yeux. — Vous me demandez de risquer ma tête pour sauver la femme d’un autre, et en même temps de trahir mon protecteur, pour un homme que vous ne connaissez pas davantage que moi. Pourquoi devrais-je vous croire une seconde fois ?
— Parce que je ne vous ai jamais menti sur l’essentiel, dit Alexandre. J’ai menti sur qui j’étais. Mais pas sur ce que je veux : sauver ceux que je peux.
Pierre ricana. — Vous parlez comme un prédicateur. Les prédicateurs sont les premières victimes des révolutions.
Il y eut un mouvement derrière eux, tout près. Le cliquetis d’un soulier à talon — Alexandre le reconnut, ce son particulier, net, trop précis pour la nuit. Les trois se figèrent.
— Il est là, murmura Camille.
Alexandre tira Pierre contre lui, dans l’encoignure de la porte. — Écoute-moi, lui dit-il à voix basse et rapide. Va rue de Varenne. Le poste de garde de Lafayette. Dis-leur ceci exactement : « De la part du locataire de la rue du Four, méfiez-vous du courrier du matin. Les signatures sont fausses. » Répète.
Pierre hésita, son regard allant de Camille à Alexandre. — Et si on ne me laisse pas entrer ?
— Dis que tu as un message du citoyen Desmoulins. Son nom t’ouvrira les portes. Il a donné sa caution pour moi ; elle vaut pour le messager.
— Vous envoyez un enfant se faire tuer à votre place ? demanda Camille.
— S’il court vite, il vivra. Nous resterons pour occuper le talon rouge.
Le bruit s’approchait. Alexandre poussa Pierre dans l’ombre opposée. Le garçon hésita une dernière fois, rencontra le regard de Camille — qui hocha presque imperceptiblement la tête — puis disparut dans la pente de la rue, léger comme un chat.
Alexandre se tourna vers le son. L’homme au talon rouge était là, arrêté à quelques mètres, le visage à demi couvert par un chapeau bas. Son père, le vieillard, se tenait derrière lui, frêle, appuyé sur une canne, les yeux fixes sur Alexandre.
— L’Américain, dit le talon rouge, d’une voix amusée. Vous courez vite, mais vous vous arrêtez toujours dans les endroits où l’on peut vous cueillir.
— Vous avez perdu beaucoup de monde pour me trouver, répondit Alexandre. Votre père, et maintenant vous-même. L’honneur de la famille est ébranlé.
Le trait porta. Le talon rouge se tendit.
— Vous jouez avec des choses que vous ne comprenez pas, monsieur le secrétaire. Vous parlez d’honneur, mais vous n’êtes même pas qui vous prétendez être, et vous vous promenez avec des documents qui ne vous appartiennent pas.
Camille de la Tour intervint, s’interposant de manière presque naturelle entre les deux hommes. — Monsieur l’agent. Il y a une heure, vous souhaitiez que je vous remette ce fugitif. Aujourd’hui je suis prête à négocier.
Le talon rouge sourit. — Qu’est-ce qu’une femme de rien peut offrir à un homme qui possède déjà la clé de son destin ?
— La vie de votre père. Si vous le laissez mener cette scène, sachez que j’ai déjà envoyé une lettre, cachets rompus, à l’adresse où votre famille logea en 1767. Le contenu, je vous le laisse imaginer.
Le visage du talon rouge se décomposa un instant. Il tourna la tête vers le vieil homme, qui pâlit. Alexandre, comprenant que Camille venait de jouer une carte qu’il ne connaissait pas, ne bougea pas d’un pouce.
— Vous bluffez, dit enfin le talon rouge.
— Réessayez, dit Camille avec un sourire froid.
Une longue respiration. L’agent fit un pas en arrière, un geste de la main à son père. Le vieillard le suivit docilement. Ils disparurent dans la nuit, avalés par la rue.
Camille se tourna vers Alexandre. — Ils seront de retour avec des renforts. Nous avons moins d’une heure.
Alexandre regarda l’endroit où les deux hommes avaient disparu. Ce qu’elle venait de révéler était une menace sur la famille de l’agent — mais d’où avait-elle su que le vieux avait une demeure là ? Comment connaissait-elle cette adresse ? Quelque chose clochait.
— Comment saviez-vous cela ? demanda-t-il.
Le visage de Camille resta impassible. — J’ai des amis dans des endroits où vous n’imaginez même pas qu’on pose les yeux.
La cloche d’une église lointaine sonna une heure indéterminée. Alexandre regarda par-dessus son épaule. La direction que Pierre avait prise était silencieuse — pour l’instant.
— Alors nous avons moins d’une heure pour retrouver Louise et la liste avant qu’ils ne se organisent.
— La liste n’est pas chez Louise, dit Camille, soudain très calme. Elle est chez moi. Je l’ai prise il y a trois jours, avant que vous ne messiez vos pieds dans ma vie.
Alexandre resta un moment sans voix. Tout ce qu’il avait mené, chaque choix, chaque trahison — la liste avait été entre les mains de Camille depuis le début, et elle ne l’avait pas dit.
— Vous saviez que j’allais me jeter pour la sauver, dit-il lentement.
— Je savais que les hommes sont prévisibles. Vous vouliez sauver Louise. Je voulais sauver autre chose. Je suppose que nous sommes à égalité de mensonges.
Dans la distance, un bruit sourd de bottes, venant de la direction du talon rouge.
Les renforts arrivaient.
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