Lumen Reads

Les Sept Jours de Juillet

Lire le chapitre 4: An Urchin's Ledger

La nuit tombait sur Paris comme un couvercle de plomb. Les réverbères à huile crachaient des halos tremblants sur les pavés gras, et chaque porte cochère semblait abriter un murmure, un complot, une peur. Alex suivait Pierre dans un dédale de ruelles étroites qui sentaient le chou bouilli et l'urine. Le gamin marchait vite, silhouette nerveuse en haillons, s'arrêtant parfois pour tendre l'oreille avant de bifurquer.

— Où tu m'emmènes, au juste ? demanda Alex, la voix rauque d'avoir trop parlé.

Pierre se retourna, un sourire édenté fendant son visage crasseux.

— Chez la mère Barbeau. Elle tient une soupe pour les pauvres du quartier Saint-Antoine. Pour la nuit, c'est mieux que le pavé. À moins que tu préfères dormir avec les rats du quai ?

Alex n'aimait pas l'idée d'une soupe populaire. Trop de regards, trop de questions. Mais sa bourse était vide depuis la transaction chez Jaubert, et son estomac criait famine depuis des heures. Il acquiesça d'un signe de tête et suivit.

La salle de la mère Barbeau était une cave voûtée où s'entassaient une cinquantaine de miséreux. Une chaudron fumait sur un feu de braises, et une femme énorme aux bras rouges distribuait des écuelles de bouillon clair. Alex s'assit sur un banc bancal, le dos contre la pierre humide, et accepta son bol. Le liquide était tiède, goûtant l'oignon et rien d'autre. Il but quand même, à petites gorgées, sentant la chaleur se diffuser dans son ventre vide.

Pierre s'accroupit en face de lui, son propre bol déjà vide, léché jusqu'à la moelle.

— Alors, m'sieur, tu sais beaucoup de choses sur le blé ?

Alex releva la tête. La question était étrange, presque innocente.

— Le blé ? Pourquoi ?

— Parce que la mère Barbeau dit que le pain va encore augmenter. Les meuniers cachent leurs sacs, les fermiers n'amènent plus rien aux Halles. Elle dit que les riches veulent affamer le peuple.

Alex reposa son écuelle. Son esprit d'historien se mit à tourner. Juillet 1789. Les récoltes, le prix du grain, la Grande Peur qui allait parcourir les campagnes. Il avait enseigné tout cela des dizaines de fois, allant même jusqu'à mimer la colère des foules devant ses étudiants adolescents et leurs écrans de téléphone.

— Pas seulement les meuniers, dit-il lentement. Les propriétaires terriens aussi. Ils spéculent sur la peur. Mais vois-tu, Pierre, le vrai problème n'est pas le blé qui manque. C'est le blé qui dort dans les greniers pendant que la ville crève.

Pierre plissa les yeux, pas tout à fait convaincu.

— Comment tu sais tout ça, toi ? T'es pas d'ici. T'as même pas de langue française correcte, tu parles comme un livre.

— J'ai étudié, répondit Alex évasivement. J'ai beaucoup voyagé.

— Et tu sais combien coûte une miche de pain à Paris, en ce moment ?

Alex hésita. Il savait, en fait. Quatre livres, peut-être cinq. Le prix avait triplé depuis 1787. Mais il ne pouvait pas en être sûr, et surtout, il ne pouvait pas expliquer comment il le savait.

— Deux sous la livre, dit Pierre. Et c'est encore trop pour la moitié d'ici.

Un silence s'installa entre eux. Le gamin le dévisageait avec une intensité dérangeante, comme s'il pesait une marchandise. Puis il sourit, soudain plus enfant que mendiant.

— Tu es un porte-bonheur. Je le sens. La vieille Jaubert est pas du genre à donner des cadeaux, et pourtant il t'a filé sa tabatière à l'air de rien. Ça veut dire qu'il croit en toi. Moi aussi, je veux croire en toi.

— J'ai besoin de plus qu'un porte-bonheur, Pierre. J'ai besoin d'yeux et d'oreilles. Je dois savoir ce qui se dit dans les faubourgs, qui arme les milices, où sont les troupes du roi.

Pierre se releva d'un bond, les mains sur les hanches.

— Ça, je peux le faire. Je connais tout le monde, du chiffonnier du quai de la Ferraille au garçon de bain du Palais-Royal. Pour une livre par jour, je suis tes yeux, tes oreilles, et même ta bouche si tu veux.

— Une livre par jour ? protesta Alex. Je n'ai rien à donner, tu le sais bien.

Pierre leva un doigt sentencieux.

— Le coffre de Jaubert a du bon argent. Tu pourras piocher dedans quand tu vendras la tabatière. Et d'ici là, je te fais crédit. Mais tu me devras, m'sieur. Ça, ça me va.

Alex sortit la tabatière de la poche intérieure de sa veste neuve. Le métal était froid dans sa paume, le poids rassurant. L'image de la Bastille, gravée avec une précision presque photographique, lui renvoya son propre reflet déformé. Quelqu'un, quelque part, avait anticipé son arrivée. Et cette pensée lui glaçait le sang plus que la nuit parisienne.

— Pourquoi tant de confiance ? demanda-t-il, la voix plus dure qu'il ne l'aurait voulu.

Pierre haussa les épaules.

— Parce que tu es assis dans une soupe populaire avec le visage d'un homme qui va faire des choses. Je connais ce regard. Le curé de ma paroisse l'avait, avant qu'on l'arrête pour avoir prêché contre la dîme. Puis le marquis qui cache des fusils dans sa cave. Puis la femme qui vend des pamphlets derrière l'église Saint-Roch.

Alex rangea la tabatière. Le poids de la responsabilité s'abattit sur ses épaules, tangible comme un manteau mouillé. Il n'était pas venu pour changer quoi que ce soit. Il était venu pour survivre sept jours, trouver un moyen de rentrer chez lui, et disparaître. Mais ce gamin, cette ville affamée, ce peuple qui sentait l'orage, tout le tirait dans une direction qu'il ne voulait pas prendre.

— Trêve de marchandage, dit-il finalement. Je t'engage. Une livre par jour, payable à la fin de notre association. Mais il me faut des informations sérieuses. Pas des ragots de lavoir. Je veux savoir ce qui se trame à l'Hôtel de Ville, au Palais-Royal, aux abords de la Bastille.

Pierre tendit une main crasseuse qu'Alex serra après une seconde d'hésitation.

— C'est conclu, m'sieur. Demain je vais battre le pavé. Je te retrouve ici, à la soupe de la mère Barbeau, au coucher du soleil. Et je t'apporterai des paroles qui valent bien plus qu'une livre de pain.

Le gamin s'éloigna entre les tables basses, puis se retourna une dernière fois.

— Une chose encore. Ceux qui parlent de prendre la Bastille, ils ne savent pas ce qu'il y a dedans. Toi, tu le sais ?

Alex sentit son ventre se nouer. L'image du forçat grisonnant, le marquis de Sade transporté hors de sa cellule quelques jours plus tôt, les sept prisonniers restants, les barils de poudre, les canons sur les tours. Il connaissait chaque pierre de cette forteresse, chaque nom des officiers, chaque angle mort. Il connaissait même le nom de celui qui allait mourir le premier, un artisan nommé Jourdan, écrasé sous les débris du pont-levis ou peut-être de la tourelle. La légende hésitait.

— Oui, dit-il lentement. Je sais. Et c'est pourquoi je dois être prêt avant eux.

Pierre le dévisagea encore un instant, puis sifflota entre ses dents et disparut dans l'escalier.

Alex resta seul au milieu du brouhaha de la cave, son écuelle vide entre les mains. Autour de lui, des hommes échangeaient des nouvelles à voix basse : Necker renvoyé, les Suisses campés au Champ-de-Mars, les gardes-françaises qui fraternisaient avec les émeutiers. Tout cela, il le savait déjà. Mais l'entendre ici, dans la bouche des pauvres, donnait à l'histoire une texture qu'aucun livre n'avait su lui offrir.

Il pensa à Pierre, ce petit être affamé aux yeux trop vifs, qui lui faisait crédit sur une parole. Une dette d'une livre par jour. Mais la véritable dette, Alex le sentait confusément, était ailleurs. Quelque chose en lui s'était engagé, malgré lui, en acceptant la main de ce gamin. Et c'était peut-être la chose la plus dangereuse de tout ce Paris.

Il enfonça la tabatière au fond de sa poche et se leva pour chercher un coin où dormir, tandis que dans les rues au-dessus, des tambours lointains battaient une cadence qu'il connaissait par cœur : celle des pas de l'histoire avançant vers son destin.